Held in Your Hand
Chapitre 02 | Arrivée en entreprise
J’ai inspiré en comptant jusqu’à quatre, maintenu jusqu’à six, puis expiré jusqu’à huit. Un truc lu quelque part. Apparemment, c’est plutôt utile pour dormir.
Je me suis mis en marche vers l’arrêt de bus. Il faisait sombre, mais pas trop frais. C’était déjà ça de bien.
J’entendais des rires derrière moi, un prénom lancé un peu trop fort, une valise qui roulait sur le trottoir. Les gens étaient déjà bien réveillés. Moi, je n’étais pas spécialement fatigué.
« Cette année sera différente », ai-je répété mentalement.
Pas comme une promesse énorme. Juste comme un fil, fin, que je pourrais garder entre mes doigts.
J’ai glissé la main dans ma poche.
Le bonbon à la fraise.
J’ai hésité, puis je l’ai déballé. Le papier a crissé. Le goût m’a frappé net, sucré et doux, une petite joie chimique. J’ai souri, tout seul, comme un idiot. Ça ne dure jamais très longtemps, ces mini-victoires-là, mais j’ai décidé de les compter quand même.
Le bus est arrivé dans un souffle chaud. J’ai levé la main par réflexe, même si le chauffeur m’avait déjà vu. À l’intérieur, l’air sentait le désinfectant et la fatigue des sièges. J’ai choisi une place isolée, côté fenêtre.
Toujours côté fenêtre.
C’est pratique pour avoir un appui et faire semblant de réfléchir, alors qu’en vrai, je veux juste regarder dehors.
Le moteur a grondé. J’ai sorti mes écouteurs avant de me noyer dans la musique. Dehors, les rues défilaient, les vitrines s’allongeaient. Mon reflet glissait sur le verre, transparent entre le ciel et les immeubles.
Je me suis demandé quel genre de visage on renvoie quand on ne sourit pas.
Je n’en avais aucune idée.
Mais le mien avait surtout l’air d’un type qu’on n’irait pas déranger pour demander son chemin.
Une femme d’une cinquantaine d’années s’est assise à côté de moi. Il y avait pourtant plusieurs autres places disponibles. Elle portait un parfum fort, une alliance large, et gardait les yeux fixés sur son téléphone. J’ai rentré un peu mes coudes. Je préfère me comprimer tout seul que risquer un contact physique surprise.
Elle a soupiré. Pas contre moi, heureusement, juste contre la vie, je pense. Et c’était presque rassurant.
Mon cœur battait à nouveau plus vite que prévu.
Première journée. Nouveau poste. Nouveau départ.
Je me suis répété les mots comme un mantra personnel, mais au fond, j’avais cette peur absurde : et si rien ne changeait ? Si je restais ce type trop gentil, trop silencieux, celui qu’on oublie dans une pièce sans même s’en rendre compte ?
Le bus a freiné brusquement. Une gamine a ri, son père a râlé, la femme à côté de moi a juré doucement. Je me suis raccroché à la barre.
J’ai aperçu mon visage dans la vitre : mes lèvres étaient sèches, mes yeux fuyants.
Je les ai forcés à rester posés sur leur reflet.
Une seconde.
Deux.
Et j’ai tourné la tête.
Le siège vibrait sous mes jambes. Les annonces automatiques s’enchaînaient.
— Prochain arrêt : Parc Tertiaire - Bâtiment Alpha.
Mon arrêt.
J’ai remis mon sac sur l’épaule, le nœud dans le ventre bien serré.
— Excusez-moi… madame, ai-je dit pour demander à passer.
Elle s’est excusée aussi, comme si on avait tous les deux commis une faute grave en partageant le même carré de bus, puis elle s’est levée pour me laisser sortir. Je ne sais même pas pourquoi j’ai stressé.
La porte s’est ouverte sur une bouffée d’air tiède. Le temps s’était réchauffé. Devant moi, l’immeuble se dressait : façade de verre, angles nets, le genre d’endroit où les gens portent des chemises repassées et savent quoi faire de leurs petites mains.
J’ai sorti mon badge flambant neuf de mon sac. Petit rectangle de plastique où mon nom était imprimé trop petit.
« Eliott Bellamy - Alternant comptabilité »
Ça brillait presque au soleil, comme un autocollant de fierté acheté trop tôt. En plus, la photo était un peu ratée. Mais apparemment, c’est pareil pour tout le monde. Une sorte d’égalité administrative.
Je me suis dirigé vers l’entrée. Les portes automatiques se sont ouvertes avec ce sifflement propre aux lieux où l’on doit bien se comporter, tandis que le hall sentait le café, les parfums coûteux et la climatisation.
Une hôtesse à l’accueil a levé les yeux.
— Première journée ?
— Oui… Bonjour… Madame, euh… Eliott Bellamy, B-E-L-L-A-M-Y. Pour le service comptabilité.
Elle a tapoté sur son clavier, avec ce bruit sec de professionnalisme que les gens de l’accueil maîtrisent sûrement dès la naissance.
— Parfait, « Monsieur ». Cinquième étage. Vous badgez ici, puis à l’ascenseur.
J’ai hoché la tête.
Dans l’ascenseur, j’étais seul avec mon reflet, encore.
Les parois d’inox transformaient mon visage en mosaïque grise. Je me suis demandé à quoi ressemblait la confiance en soi, en reflet.
Probablement pas à ça.
Les chiffres défilaient : 1… 2… 3…
Je me suis souvenu d’un article lu quelque part : on n’a qu’une seule chance de faire bonne impression.
Super.
Vraiment le genre de phrase écrite pour encourager les plus timides.
Il me restait environ vingt secondes pour devenir quelqu’un d’autre. Puis je me suis rappelé d’une technique lue sur les réseaux : le corps influence le cerveau, ou un truc du genre. En théorie, si on sourit ou qu’on bouge comme quelqu’un sûr de lui, le cerveau suit pour maintenir une sorte de cohérence interne.
Donc, dans un élan de génie, j’ai fait deux petits sauts sur place en me redressant un peu.
Résultat : aucune nouvelle confiance, mais un léger essoufflement.
C’était déjà une expérience…
À l’ouverture des portes, un couloir s’est étalé devant moi. Sol gris, murs blancs, odeur de papier chaud. Des voix, au loin. Des rires étouffés aussi. Des talons sur le sol, quelque part plus loin.
Je me suis présenté à l’accueil du service compta, un petit bureau vitré où une femme aux lunettes rondes triait des dossiers.
— Bonjour madame, je suis le nouvel alternant.
— Ah ! Eliott ? a-t-elle dit avec un sourire sincère. Bienvenue ! Installe-toi, je vais prévenir Pascal.
J’ai hoché la tête, encore, et attendu.
Le temps s’étirait, lourd. J’ai regardé autour de moi. Des plantes grasses en pot, un distributeur d’eau, un panneau « Go 2026 ! ».
Les bureaux étaient ouverts, alignés, chacun avec des écrans géants et une chaise ergonomique qui avait sûrement plus de soutien émotionnel que moi.
Un homme est apparu dans l’encadrement d’une porte. Cinquantaine, élégant, chemise blanche impeccable, regard qui jauge avant de saluer.
— Eliott Bellamy, c’est bien ça ?
— Oui, monsieur.
— Pascal Delmas, ton responsable. On m’a parlé de toi.
Il m’a serré la main. Ferme… mais pas écrasante. C’était presque un soulagement.
— On va te mettre sur les réconciliations bancaires pour commencer. Tu verras, c’est passionnant. Comme regarder sécher de la peinture.
J’ai souri par politesse.
— Oui, bien sûr.
— Parfait. Suis-moi.
On a traversé l’open space. Des visages derrière des écrans. Certains ont levé les yeux, d’autres non. Le bruit des claviers faisait comme un battement de cœur collectif.
Je me suis senti minuscule dans ces amas de dossiers.
Mon bureau, tout au fond, m’attendait : une chaise, un ordinateur, un pot à crayons vide.
Monsieur Delmas a désigné l’écran.
— Tu trouveras tout ce qu’il te faut sur le drive. Et si tu galères, demande à Clara, la juriste du service d’à côté. Elle est plus sympa que moi.
Il a marqué une pause, puis a ajouté, plus bas :
— Non, je rigole. C’est une ancienne du service. Elle connaît très bien tes futures tâches et elle est plus pédagogue que certains ici. Puis elle aime bien les nouveaux.
— D’accord, monsieur.
Il m’a tapé l’épaule.
— Bienvenue dans la jungle, Eliott.
Et il est reparti.
Je me suis assis.
L’écran s’est allumé. Fond d’écran bleu.
Je me suis senti traversé par une impression étrange : celle d’être dans une version améliorée du lycée, mais avec des gens payés pour faire semblant d’aimer ça.
Clara m’a salué en passant.
— Hé ! Salut, le petit nouveau ! Si tu veux de l’eau, la fontaine est à gauche. Et si tu veux un ragot, je fournis aussi.
J’ai ri doucement.
— Merci, j’y penserai.
— Fais gaffe, je retiens les promesses.
Elle est repartie, sa jupe balançant un rythme presque musical dans le couloir. L’ambiance n’était pas hostile, au final.
Juste… étrangère.
À midi, tout le monde a disparu d’un coup. Le silence du bureau m’a englouti.
J’ai hésité à sortir manger, puis j’ai préféré rester. J’ai ouvert mon tupp, des pâtes froides au beurre, salées, évidemment, et j’ai lancé un fichier Excel pour faire semblant d’être absorbé.
Dehors, le reflet de la baie vitrée m’a renvoyé ma silhouette, minuscule, assise au centre d’un bureau trop grand. Je me suis vu, tête penchée, épaules voûtées.
Une image d’homme qui s’efface bien.
J’ai repoussé mon tupp.
J’ai pensé à la fac, au rire d’Aïcha, au bonbon à la fraise. J’ai imaginé qu’elle était sans doute en train de rire avec d’autres, déjà. Moi, j’étais ici, à calculer des chiffres qui n’avaient pas encore de sens.
L’après-midi a continué au ralenti. Des dossiers, des chiffres, des phrases banales.
À 17 h, j’ai fermé mon ordinateur. Les bureaux se vidaient déjà.
En descendant, j’ai recroisé Clara.
— T’as survécu à ta première journée ?
— A priori, oui.
— Parfait. Si t’as besoin de conseils, viens me voir. Mais pas pour bosser, hein. Pour les gâteaux du distributeur.
— Noté.
J’ai souri, sincèrement cette fois. Puis je suis sorti.
Dehors, la lumière de fin d’après-midi tombait sur les vitres. Chaque façade renvoyait un morceau du ciel. Je me suis revu dedans, encore.
Même posture, même regard fuyant.
Mais il y avait cette différence minuscule : dans le reflet, j’étais en train d’avancer.
Peut-être que ça suffisait, pour aujourd’hui.
Le bus du retour était presque vide. J’ai pris la même place, côté fenêtre. Le goût de la fraise me revenait à la bouche, souvenir fantôme du bonbon. Le bus roulait dans la lumière rasante. Dehors, les vitrines devenaient des miroirs.
Chaque fois que je passais devant l’une d’elles, mon visage se dédoublait, se fondait, disparaissait.
C’était étrange, mais pas douloureux.
Comme si j’étais encore en brouillon.
Le soir, dans mon studio, j’ai allumé la lampe de bureau. Les murs étaient nus, un peu trop blancs.
Pas de goûter aujourd’hui. Enfin, j’aurais pu, techniquement. Mais je n’en avais pas envie. Et puis j’avais déjà assez faim pour me faire un vrai repas.
Aujourd’hui, ce sera…
J’ai ouvert le frigo et je suis resté planté devant, à regarder son contenu comme si une idée brillante allait jaillir d’un yaourt nature.
Spoiler : non.
En fait, mon frigo ressemblait surtout à une fin de partie de Tetris culinaire.
Du lait, du sirop… et des restes. Il restait un bol de vieux riz, deux œufs, une courgette un peu molle et un sachet de fromage râpé à moitié vide.
Pas exactement le banquet du siècle.
Mais bon…
Avec suffisamment de faim, et un minimum d’imagination, on peut faire des miracles avec trois fois rien.
La recette du jour sera…
Quand mon magnifique plat a été prêt, je me suis assis sans allumer la télé. Juste avec la lampe, le bruit lointain de la rue et cette fatigue un peu vide qui suit les journées où on a essayé d’être normal du mieux qu’on pouvait.
C’était bon.
Vraiment bon.
Digne d’un concours culinaire.
Et pour ce soir, c’était déjà exceptionnel.
J’ai pris ma douche. L’eau chaude a coulé sur ma peau, et mes épaules se sont enfin relâchées. Puis, face au miroir embué de la salle de bain, mon reflet s’est flouté jusqu’à devenir un petit fantôme.
Je l’ai essuyé du plat de la main, lentement.
Derrière la buée, mon visage n’est pas réapparu nettement.
C’était juste encore flou.
Évidemment.
En me glissant dans le lit, j’ai repensé à cette semaine. Aux rires dans l’amphi. À la main d’Aïcha qui avait posé le bonbon sur la table. À la façon dont elle m’avait dit :
« Tu mens mal. »
Je me suis souvenu de son regard, clair, sans jugement. Peut-être qu’il existait des gens qui ne cherchaient ni à réparer, ni à blesser.
Juste à voir.
Dans le silence, le bruit de la ville m’a bercé. Des voitures, un chien au loin, des pas dans le hall.
Le monde continuait, et moi avec. Pas en avant, pas encore, mais… plus tout à fait au bord.
J’ai fermé les yeux.
Et j’ai eu cette pensée minuscule, un peu stupide :
Peut-être que la prochaine fois, je pourrais lui dire oui.