Held in Your Hand
Chapitre 09 | Team Building
Le bus s’est arrêté devant l’hôtel avec un petit soupir mécanique.
Personne n’a applaudi, ce qui est toujours bon signe.
Je suis descendu parmi les derniers, le sac sur l’épaule, les jambes légèrement engourdies par trois heures passées à essayer d’avoir l’air normal à côté d’une commerciale qui dort sur toi comme si tu étais un mobilier officiel de l’entreprise.
L’air était différent ici.
Plus humide.
Plus calme aussi.
Le lac s’étendait juste derrière l’hôtel, immense et parfaitement lisse, comme une grande plaque de verre posée entre les collines. Le soleil du matin glissait dessus avec cette lumière douce qui donne aux endroits un air de brochure touristique.
L’hôtel, lui, avait clairement été conçu pour ce genre d’événements. Bois clair, grandes baies vitrées, terrasses ouvertes sur l’eau. Le genre d’endroit où tout est à la fois très simple et très cher.
Mehdi a sifflé doucement.
— Pas mal.
Jade s’est arrêtée à côté de lui.
— Je pourrais m’habituer.
— Moi aussi.
Ils ont échangé ce regard complice de gens parfaitement à l’aise dans des lieux où je commence toujours par vérifier si je ne vais pas casser quelque chose.
Derrière moi, j’ai entendu la voix de Lyralda.
— Si on pouvait éviter de tomber dans le lac avant le check-in, ce serait idéal.
Je me suis retourné.
Elle regardait le bâtiment avec une expression neutre, mais son regard semblait analyser les lieux comme si elle s’attendait à ce qu’un piège mortel surgisse derrière chaque terrasse.
— T’as peur de l’eau ? a demandé Jade.
— Non.
— Alors ?
— J’ai peur des activités absurdes organisées près de l’eau.
Mehdi a éclaté de rire.
— Tu vois, Eliott ?
Il m’a tapé l’épaule.
— On n’est pas seuls.
Je crois que ça m’a rassuré plus que je ne voulais l’admettre.
Le hall de l’hôtel était encore plus impressionnant que l’extérieur.
Bois clair.
Plantes vertes.
Un grand comptoir en pierre derrière lequel deux employés souriaient avec la perfection professionnelle des gens formés pour gérer des groupes d’entreprise.
Les collègues s’éparpillaient déjà dans la pièce. Certains discutaient, d’autres prenaient des photos du lac derrière les baies vitrées.
Je restais un peu en retrait.
Observer les gens dans ce genre de moment est presque plus facile que participer. On voit les rôles apparaître très vite : les leaders naturels, les bavards, les gens qui s’installent partout comme s’ils étaient déjà chez eux.
Moi, j’étais dans la catégorie personne polie qui attend qu’on lui dise où aller.
Monsieur Delmas s’est approché du comptoir.
— Bonjour. Groupe Primeval Corps.
L’employée a hoché la tête.
— Bienvenue. Nous avons préparé les clés.
Elle a sorti une petite pile d’enveloppes.
— Chambres individuelles pour tout le monde.
Une petite vague de satisfaction a traversé le groupe.
Moi y compris.
Trois jours de séminaire, c’est déjà un défi social suffisant. Si on m’avait annoncé que je devais partager une chambre avec un collègue inconnu, je crois que j’aurais commencé à réfléchir sérieusement à la nage en eau libre.
Quelques minutes plus tard, je me retrouvais dans l’ascenseur avec Mehdi et deux autres collègues.
— Alors, Eliott, a dit Mehdi.
— Oui ?
— Première fois dans un hôtel d’entreprise ?
— Oui.
— Profite. C’est gratuit.
Les portes se sont ouvertes.
— Ce sont les seuls endroits où les gens boivent du vin en parlant de synergie.
Ma chambre était au troisième étage.
J’ai ouvert la porte avec cette petite excitation étrange qu’on ressent toujours dans un hôtel, même quand on sait qu’on va passer la moitié du temps à stresser dans une salle de réunion.
La chambre était… parfaite.
Grand lit.
Bois clair.
Fenêtre immense donnant directement sur le lac.
Une petite terrasse avec deux chaises.
Je suis resté une seconde à regarder l’eau.
Calme.
Silencieuse.
Très belle.
Et probablement très froide si on tombait dedans.
Je me suis souvenu de Mehdi et du paddle.
Mon cerveau a immédiatement décidé d’ignorer le paysage.
Une heure plus tard, tout le monde se retrouvait dans une grande salle vitrée à l’arrière de l’hôtel.
Le lac était juste là, derrière nous.
Et au centre de la pièce, plusieurs tables de travail avaient été installées.
Avec… des planches à découper ?
Des bols.
De la farine.
Et des couteaux.
Un homme en veste blanche battait des mains avec une énergie presque inquiétante.
— Bonjour à tous !
Chef.
Clairement.
Et visiblement très enthousiaste.
— Bienvenue à notre atelier de cuisine collaborative !
Mehdi a murmuré derrière moi :
— Ça commence.
Le chef continuait :
— Aujourd’hui, vous allez travailler en équipes pour préparer un repas complet !
Je regardais les ingrédients sur la table.
Pâte.
Légumes.
Herbes.
Je sentais quelque chose de familier remonter doucement dans mon cerveau.
Quelque chose de beaucoup moins effrayant que les réunions.
Le chef tapait dans ses mains.
— La cuisine, mes amis, c’est comme l’entreprise !
Mehdi a chuchoté :
— Faux.
— Il faut coordination, créativité et confiance !
— Toujours faux.
— Et surtout… de la passion !
— Oh my…
Là, j’ai presque souri.
Les groupes ont été formés rapidement.
Évidemment.
Je me suis retrouvé avec :
Lyralda.
Jade.
Et Mehdi.
Je ne sais pas si c’était un hasard ou une mauvaise blague.
Le chef est passé devant notre table.
— Parfait !
Il a pointé les ingrédients.
— Votre équipe prépare les raviolis maison !
Jade a levé un sourcil.
— Maison ?
— Oui !
— Mais on n’est pas à la maison.
— Pâte fraîche, farce, cuisson, sauce !
Le chef était ravi de lui-même.
Il a posé les mains sur la table.
— C’est simple.
Les raviolis, oui.
Pas le reste.
Lyralda regardait le couteau posé devant elle comme si quelqu’un venait de lui confier un objet diplomatique très sensible.
— Tu veux que je fasse quoi avec ça ?
Jade a éclaté de rire.
— Sérieusement ?
— Oui.
— T’as jamais cuisiné ?
— Non.
— Jamais ?
— Je sais ouvrir un frigo.
Mehdi s’est penché vers moi.
— Je crois qu’on a trouvé notre point faible.
Jade a croisé les bras.
— Faut pas avoir peur de la pâte, hein.
Lyralda la regarda.
— Je n’ai pas peur de la pâte.
— Alors ?
— Je ne vois juste pas pourquoi on ferait ça alors que des restaurants existent.
Je crois que c’était la réponse la plus honnête de toute la salle.
Le chef est revenu vers notre table.
— Alors ?
Il a regardé nos ingrédients.
— On démarre ?
Personne ne bougeait vraiment.
Lyralda tenait toujours son couteau comme un juriste tient un problème pénal.
Jade observait la scène avec un amusement évident.
Mehdi attendait le spectacle.
J’ai regardé la pâte.
Puis les ingrédients.
Puis le plan de travail.
Et sans vraiment réfléchir, j’ai retroussé mes manches.
— On va commencer par la farce.
Tout le monde m’a regardé.
Je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça.
Probablement parce que la cuisine est le seul endroit où mon cerveau arrête de douter.
J’ai pris un couteau.
Découpé les légumes.
Ajouté les herbes.
Mélangé la farce.
Mes mains travaillaient presque toutes seules.
Comme à la maison.
Comme quand je cuisine pour oublier que le reste du monde existe.
Pendant quelques secondes, la salle, les collègues, le séminaire ont disparu.
Il n’y avait plus que la planche, le couteau, l’odeur des herbes fraîches.
Puis j’ai levé les yeux.
Et tout le monde me regardait.
Même le chef.
Même Jade.
Et surtout…
Lyralda.
Son expression avait changé.
Pas juste un peu.
Comme si quelque chose venait de se déplacer derrière ses yeux.
— Tu cuisines comme ça souvent ?
Sa voix était différente. Plus basse. Plus… attentive.
Comme si elle ne cherchait pas seulement une réponse.
Je me suis senti rougir légèrement.
— Oui.
Petit silence.
Mehdi s’est mis à rire.
Un vrai fou rire.
— Attendez…
Il a pointé la pâte.
— Le comptable fragile est en train de nous sauver avec des raviolis maison.
Jade secouait la tête.
— C’est pas juste.
— Pourquoi ?
— Parce que je pensais qu’on allait mourir de faim.
Je crois que c’était la première fois que je voyais Lyralda sourire franchement.
Et, étrangement, ça valait presque toutes les activités de team building du monde.
— Tu caches bien ton jeu, a ajouté Jade en se rapprochant de la table.
Son ton était léger.
Mais son regard… s’attardait un peu trop pour être complètement anodin.
Pas insistant.
Juste précis.
— Je croyais que tu savais juste paniquer devant Excel.
— Merci.
— De rien, a-t-elle dit très calmement.
Une seconde.
Puis, avec un très léger sourire :
— C’est un compliment.
Je ne sais pas pourquoi… mais j’ai eu l’impression qu’elle parlait d’autre chose.
Mehdi s’est penché sur la farce.
— Bon. Qu’est-ce qu’on fait maintenant, chef Eliott ?
Le chef m’a gêné.
Et plu.
Ce qui est une combinaison émotionnelle peu pratique.
— Toi, tu peux étaler la pâte.
— Ah non, a dit Jade. Ça, je prends.
Elle avait déjà attrapé le rouleau.
— J’ai toujours rêvé d’exercer un pouvoir sur de la farine.
— Phrase inquiétante, a commenté Mehdi.
Lyralda, elle, regardait toujours les ingrédients avec cette méfiance appliquée des gens intelligents qu’on a soudain placés sur un terrain où leur intelligence habituelle n’est plus la bonne.
Je lui ai montré un saladier.
— Vous pouvez mélanger ça ?
Elle a baissé les yeux vers le bol.
Puis vers moi.
Un court instant.
— C’est une vraie tâche ou tu m’occupes pour éviter une catastrophe ?
— Les deux, j’ai dit.
Un silence.
Puis ce léger mouvement au coin de sa bouche.
À peine visible.
Mais suffisant pour ressembler à une approbation.
— D’accord.
Elle a commencé à mélanger très sérieusement, comme si la cohésion de l’entreprise dépendait vraiment d’une farce bien homogène.
C’était un peu drôle.
Et un peu charmant.
Jade étalait la pâte avec beaucoup trop d’énergie pour quelqu’un qui prétendait n’être là que pour se moquer.
— C’est normal si ça ressemble à une scène de crime farineuse ? a-t-elle demandé.
— Oui, a dit Mehdi.
— Non, j’ai dit en même temps.
Elle m’a regardé.
— Il va falloir choisir une autorité dans ce groupe.
— Ce sera moi, a dit Mehdi.
— Certainement pas, a dit Lyralda sans lever les yeux de son saladier.
— Tu vois ? a soufflé Jade. Elle s’est découvert un instinct culinaire.
— J’ai surtout un instinct de survie, a répondu Lyralda.
Le chef est repassé devant nous, a regardé la table, puis m’a désigné du menton.
— Ah ! Voilà quelqu’un qui sait ce qu’il fait.
Je me suis senti immédiatement beaucoup trop visible.
— Un peu, j’ai dit.
— Pas un peu, a répliqué Jade. Là, il nous humilie discrètement depuis dix minutes.
— C’est vrai, a ajouté Mehdi. Et avec des herbes fraîches, en plus.
Je crois que j’ai ri.
Un peu.
Pas un rire de défense.
Un vrai rire.
Le chef nous a laissés continuer.
J’ai montré à Jade comment découper des cercles propres dans la pâte.
Elle s’est penchée un peu trop près.
Juste assez pour que je sente sa présence avant même de la voir.
— Comme ça ?
— Presque.
— Presque, c’est vexant.
— Là, c’est mieux.
— Ah. Donc je suis coachable.
— C’est déjà bien.
Elle a levé les yeux vers moi.
Un petit sourire.
Mais pas complètement léger.
— Toi aussi, t’es coachable finalement, Eliott.
Je n’ai pas su si elle parlait des raviolis ou du reste.
Probablement les deux.
Pendant ce temps, Lyralda remplissait soigneusement les disques de pâte.
Très concentrée.
Très droite.
Très sérieuse.
— Vous faites ça comme si vous prépariez un dossier de contentieux, j’ai lâché avant de réfléchir.
Le silence a duré une demi-seconde.
Puis Mehdi a éclaté de rire.
Jade aussi.
Et Lyralda m’a regardé.
Pas vexée.
Juste… surprise.
Puis elle a baissé les yeux vers les raviolis.
— C’est à peu près le même niveau de responsabilité.
— Faux, a dit Mehdi. Personne ne pleure devant un ravioli.
— Tu serais surpris, a répondu Lyralda.
Le pire, c’est que la blague m’avait échappé toute seule.
Ça ne m’arrive pas si souvent.
Et le fait que ça ait fait rire tout le monde m’a laissé une sensation étrange.
Presque légère.
Jade m’observait avec un air nouveau.
Ou alors j’imaginais.
— Il a de la répartie finalement.
— Par accident, j’ai dit.
— Les meilleures sont comme ça.
La suite s’est passée beaucoup mieux que prévu.
Ce qui est déjà, dans ma vie, un événement.
Jade s’est révélée étonnamment appliquée dès qu’il s’agissait de faire quelque chose avec les mains, à condition de râler un peu avant. Mehdi commentait tout comme un animateur d’émission culinaire sous caféine. Lyralda suivait les consignes avec un sérieux presque inquiétant, comme si elle refusait d’être mauvaise dans un domaine simplement parce qu’il n’était pas le sien.
Et moi, au milieu, je guidais.
Je corrigeais une forme.
Je goûtais une farce.
Je montrais comment refermer la pâte sans tout éclater.
À un moment, Jade a essayé d’en fermer un, a raté, et la farce a débordé sur ses doigts.
— Regarde, a-t-elle dit. C’est nul.
— C’est récupérable.
— Tu dis ça pour me rassurer ?
— Non. Pour sauver le ravioli.
Elle a eu un petit rire et, sans réfléchir, elle a tendu la main vers moi.
— Bon. Répare.
Elle a tendu la main.
Je l’ai prise.
Juste pour montrer.
Juste pour la pâte.
Mais ses doigts étaient encore tièdes.
Et le contact a duré une fraction de seconde de trop.
Mon cerveau a complètement perdu le fil.
— Là… j’ai dit.
Un peu plus lentement que prévu.
— Ah.
Elle me regardait faire.
Pas le ravioli.
Moi.
— C’est très domestique, a-t-elle murmuré.
— Quoi ?
— Rien.
Puis elle a souri, comme si elle venait encore de garder quelque chose pour elle.
Quand les raviolis ont enfin été alignés sur le plateau, le chef est revenu les inspecter.
— Très bien ! Très très bien, même.
Il a regardé notre table avec plus d’enthousiasme que n’importe quel être humain ne devrait en ressentir devant de la pâte crue.
— Belle coordination !
Mehdi a posé une main sur son cœur.
— Merci, chef. Nous avons beaucoup grandi.
— Surtout lui, a dit Jade en pointant vers moi.
— Oui, a ajouté Mehdi. Nous, on était surtout là pour créer un environnement émotionnel favorable.
— Ce qui ne veut rien dire, a précisé Lyralda.
— Et pourtant, c’est très RH comme phrase, a répondu Jade.
— C’est bien ce qui m’inquiète.
Le chef est reparti vers une autre équipe.
Je me suis essuyé les mains sur un torchon, et pendant une seconde je me suis senti… bien.
Pas brillant.
Pas transformé.
Juste à ma place.
Ce qui, honnêtement, était déjà énorme.
Jade s’est rapprochée de la table et a observé les raviolis comme si elle découvrait quelque chose d’un peu agaçant.
— C’est pénible.
— Quoi ? a demandé Mehdi.
— Il est compétent. Ça casse mon personnage.
— Ton personnage de quoi ? a demandé Lyralda.
— De femme méprisante qui juge les stagiaires de loin.
— Tu y arrives encore très bien, a dit Mehdi.
— Merci.
Puis Jade a tourné la tête vers moi.
— Franchement, Eliott… t’es plein de surprises.
Le ton était léger.
Mais le regard moins.
Je crois que c’est ça, avec elle, qui me déstabilisait le plus. On ne savait jamais exactement à quel moment elle plaisantait complètement, et à quel moment elle laissait juste un tout petit peu plus de vrai passer à travers.
Le cours a continué dans cette ambiance bizarrement agréable.
On a goûté, corrigé, dressé, attendu. D’autres équipes ont produit des résultats plus ou moins convaincants. Mehdi a critiqué une sauce avec un sérieux de concours télévisé. Monsieur Delmas est venu voir où on en était, a observé notre table puis les raviolis, avant de regarder Lyralda.
— Tu n’as blessé personne, c’est déjà une réussite.
— Pour l’instant, a-t-elle répondu.
Il a eu ce petit sourire discret qu’il avait parfois avec elle. Pas intime. Mais trop facile pour être récent. Le genre de sourire qui dit : oui, je sais exactement comment tu fonctionnes.
Je ne sais pas pourquoi ça m’a accroché.
Peut-être parce qu’ils avaient l’air de partager un langage que je ne comprenais pas.
Peut-être parce que j’ai immédiatement choisi l’interprétation la plus inutile et la plus désagréable pour moi.
Je les ai regardés une seconde.
Puis j’ai détourné les yeux comme si je venais de surprendre quelque chose que je n’étais pas censé voir.
Ridicule.
Et probablement faux.
Mais mon cerveau, lui, adore fabriquer des petits scénarios humiliants à partir de presque rien.
Le repas fini, le chef a enfin déclaré l’atelier terminé. Une partie des collègues a filé vers les chambres. D’autres sont sortis directement sur la terrasse qui donnait sur le lac.
Le soleil avait commencé à descendre un peu. La lumière était plus dorée, moins nette.
Je me suis retrouvé dehors avec les autres, un verre d’eau à la main, dans cette espèce d’entre-deux étrange entre activité obligatoire et temps libre surveillé.
Mehdi parlait déjà avec deux collègues du service commercial comme s’il les connaissait depuis quinze ans. Monsieur Delmas échangeait quelques mots avec l’organisateur de l’hôtel. Lyralda s’était placée un peu à l’écart de la rambarde, droite, calme, l’air de quelqu’un qui accepte le paysage mais pas le principe général du séminaire.
Jade, elle, avait disparu une minute.
Puis elle est revenue.
Et s’est arrêtée à côté de moi.
Un peu plus que nécessaire.
— Alors, chef.
— Pitié non.
— Si, maintenant c’est ton nom.
— C’est affreux.
— Moi je trouve ça attendrissant.
Je l’ai regardée.
Elle buvait quelque chose avec une paille, très tranquillement, comme si elle n’avait pas lâché le mot attendrissant au milieu de l’air sans prévenir.
Comme si ça n’avait rien fait.
— Tu dis beaucoup de choses inquiétantes aujourd’hui.
— Et toi, pas assez.
Je n’ai pas répondu.
Le lac renvoyait la lumière juste en face de nous. Des reflets bougeaient doucement près des pontons. On entendait au loin des voix, le bruit de la vaisselle qu’on range, un rire qui montait de la terrasse.
Jade a suivi mon regard.
— C’est joli.
— Oui.
— T’as l’air surpris.
— Non.
— Si.
J’ai soupiré.
— Je pensais juste que ce serait plus… moche.
— Ça, c’est un très beau compliment d’angoissé.
Je crois que j’ai eu un petit rire.
Elle s’est tournée vers moi, légèrement.
— Il y a un petit sentier qui descend vers la rive.
— Ah.
— Mmhh, a-t-elle fait.
Je connaissais ce mmhh.
Celui qui voulait dire qu’elle venait de décider quelque chose.
— Quoi ?
— Rien.
Petit sourire.
— Juste que t’as l’air d’avoir besoin de voir le lac d’un peu plus près pour être sûr qu’il compte vraiment te tuer.
— C’est possible.
— Tu vas aimer, c’est plutôt agréable.
Elle a baissé sa boisson, puis s’est penchée vers moi juste assez pour que sa voix baisse aussi.
— Viens avec moi tout à l’heure.
Mon cerveau a immédiatement cessé toute activité supérieure.
— Pardon ?
— Avant le dîner.
Elle a désigné vaguement le bord de l’eau d’un mouvement du menton.
— On ira voir si t’es compatible avec la nature.
— Pourquoi moi ?
— Parce que j’en ai envie.
Je l’ai fixée une seconde.
Elle avait l’air sérieuse.
Enfin… sérieuse à sa manière. Ce qui est déjà une catégorie très particulière.
— D’accord, j’ai dit.
Trop vite, évidemment.
Elle a eu ce sourire satisfait des gens qui obtiennent exactement ce qu’ils voulaient.
Puis elle a repris une gorgée de sa boisson comme si elle ne venait pas de me proposer d’aller me promener seul avec elle au bord d’un lac à la tombée du jour.
Mehdi nous a rejoints à ce moment-là.
— Vous complotez ?
— Toujours, a dit Jade.
— J’exige d’être inclus.
— Non.
— C’est blessant.
Jade n’a même pas pris la peine de le regarder.
— Tu survivras.
Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai senti quelque chose remuer dans ma poitrine à cet instant précis.
Pas énorme.
Juste cette impression très nette que la fin d’après-midi venait de se déplacer légèrement.
Comme si quelque chose s’était ouvert.
Ou préparé.
Je me suis tourné vers le lac.
La lumière glissait lentement sur l’eau. Les ombres s’allongeaient près de la rive. Et quelque part dans cette scène ridiculement jolie, il y avait maintenant un tout à l’heure.
Avec Jade.
Seuls.