Held in Your Hand
Chapitre 20 | break
La décision n’est pas venue d’un grand moment de lucidité.
Pas de révélation soudaine.
Pas de phrase brillante qui remet tout en place.
Pas de nuit blanche au terme de laquelle on comprend enfin quelque chose sur soi-même avec la dignité d’un personnage bien écrit.
C’était plus banal que ça.
Une accumulation.
Les petites phrases. Les regards. Les demi-gestes. Les choses qu’on croit voir. Celles qu’on imagine peut-être.
Les gens qui te veulent un peu, mais jamais complètement. Ou alors pas de la manière dont toi tu les veux.
Un soir, en rentrant chez moi, je me suis simplement dit : « Ça suffit. »
Le mot est resté dans ma tête.
Simple.
Fatigué.
Presque propre.
Ça suffisait.
Le lendemain matin, je l’ai trouvée dans le couloir du bureau.
Lyralda.
Elle était appuyée contre la machine à café, un mug à la main. Elle parlait avec Clara, qui riait déjà trop fort pour un mardi matin.
Quand elle m’a vu arriver, son regard a glissé vers moi.
Pas de surprise.
Pas de gêne.
Juste ce regard calme qu’elle avait toujours, comme si tout arrivait exactement à l’endroit prévu.
Clara me fit un petit signe.
— Salut, survivant.
— Salut Clara.
Je pris un gobelet.
Le café coula lentement.
Clara regarda l’une, puis l’autre, avec ce sixième sens très spécifique des gens qui aiment vivre au milieu des sous-entendus.
— Bon…
Elle tapota la machine du bout des doigts.
— J’ai une réunion. Ou quelque chose qui y ressemble.
Puis, en me croisant :
— Essaie de pas mourir avant midi, ce serait dommage pour l’ambiance.
Elle s’éloigna dans le couloir.
Et soudain il ne resta plus que nous deux.
Le café continuait de couler.
Je fixais le liquide noir dans le gobelet comme si c’était une question compliquée.
— Tu travailles trop, dit Lyralda.
Je ne levai pas les yeux.
— Possiblement possible.
— Et tu réfléchis trop.
— Probablement probable.
Silence.
Je pris le gobelet.
Puis je me tournai vers elle.
— Faut qu’on parle.
Elle hocha légèrement la tête.
— D’accord.
On resta là.
Dans le couloir.
Entre la machine à café et la baie vitrée.
Pas vraiment un endroit pour les grandes conversations.
Mais apparemment, ça me suffisait.
J’ai inspiré.
Et j’ai dit, beaucoup trop vite :
— Je crois qu’on devrait arrêter.
Elle inclina légèrement la tête.
— Arrêter… quoi ?
Je pris une inspiration plus courte, cette fois.
— Ça.
Elle me regardait toujours.
Calme.
Attentive.
— Nous, ai-je ajouté.
Le mot flotta une seconde.
Puis elle posa son mug sur la machine.
Ses bras se croisèrent lentement.
Je m’attendais à quelque chose.
Une ironie.
Une phrase coupante.
Une défense.
Même un regard.
Mais non.
— D’accord, Eliott, dit-elle.
Je clignai des yeux.
C’était tout ?
Juste ça ?
Je sentis immédiatement mon élan se casser un peu sur place, ce qui était vexant parce qu’il était mon propre élan et que j’aurais aimé au moins le trouver convaincant jusqu’au bout.
— D’accord… ? répétai-je.
— Oui. D’accord.
Sa voix était toujours calme.
— Si c’est ce que tu veux.
Je ne savais plus trop quoi faire de la suite de ma phrase, alors j’ai laissé sortir celle qui me restait au fond de la gorge depuis plusieurs jours.
— J’suis pas un plan B facultatif.
Elle ne bougea presque pas.
Mais quelque chose passa sur son visage.
Très léger.
Très rapide.
Le genre de mouvement qu’on ne remarque que quand on regarde quelqu’un beaucoup trop.
— Je n’ai jamais pensé ça, dit-elle.
Je haussai légèrement les épaules.
— Peut-être que si.
— Non.
Petit silence.
— Jamais.
Ça aurait dû me calmer.
Évidemment, ça ne me calma pas du tout.
Parce que quand on a décidé de mal vivre quelque chose, on devient assez créatif pour ignorer toutes les phrases qui pourraient arranger la situation.
— Peu importe, dis-je.
Elle me regarda encore une seconde.
Puis hocha la tête, très légèrement.
— C’est comme tu veux.
Je serrai un peu plus fort mon gobelet.
— C’est tout ?
— Qu’est-ce que tu veux de plus ?
La question n’était pas agressive.
C’était pire.
Elle était sincère. Vraiment sincère.
Je baissai les yeux.
— Je sais pas.
— Moi si.
Elle reprit son mug.
— Je ne vais pas courir après toi.
Je relevai la tête.
— Quoi ?
— Si tu veux prendre tes distances, prends-les.
Elle haussa une épaule.
— Tu es grand, Eliott.
Sa voix n’avait pas tremblé.
Pas de colère.
Pas de reproche.
Pas de « tu me fais mal » qui m’aurait au moins donné la sensation d’exister clairement dans l’histoire.
Puis elle ajouta :
— Je bougerai pas.
La phrase resta là.
Étrange.
Pas une protestation.
Pas une acceptation.
Juste un fait.
Comme si elle me disait : « je serai au même endroit, avec la même vérité, même si toi tu décides de partir faire le tour du pâté de maisons avec tes angoisses. »
Je ne savais pas quoi répondre.
Alors je hochai la tête.
— Très bien.
Je pris mon café.
Et je partis vers l’open space.
Les jours suivants furent étranges.
Pas dramatiques.
Pas bruyants.
Juste… vides.
Je faisais mon travail.
Je continuais le contrôle interne.
Les chiffres avançaient.
Les colonnes se remplissaient.
Mais tout le reste semblait légèrement éteint.
Je croisais Lyralda plusieurs fois dans les couloirs.
Elle me saluait.
Poliment.
Comme n’importe quel collègue.
— Bonjour Eliott.
— Bonjour.
— Bonne journée, Eliott.
— Bonne journée.
Et c’était presque pire.
Parce qu’elle respectait exactement ce que j’avais demandé.
Aucune insistance.
Aucune tentative.
Aucun drame.
Juste de l’espace.
Et maintenant que je l’avais, je ne savais plus quoi en faire.
Le mardi, Mehdi s’arrêta près de mon bureau en fin de matinée avec un café à la main et l’air d’un homme qui avait très clairement décidé de ne pas faire semblant de ne rien voir.
— Question sérieuse.
Je levai les yeux.
— Ça commence bien.
— Toujours.
Il posa une main sur le bord de mon bureau.
— Vous faites la gueule tous les deux ou quoi ?
Je restai immobile.
— Qui ?
Il me regarda comme on regarde quelqu’un qui vient d’essayer de cacher une lampe sous une serviette.
— Toi et Lyralda.
Je haussai légèrement les épaules.
— On travaille.
— Mmh.
Il prit une gorgée de café, toujours sans me quitter des yeux.
— Et moi je suis danseur étoile le soir.
Je laissai échapper un petit rire.
— Il n’y a rien.
— Bien sûr.
Il pencha la tête.
— T’as l’air d’un mec qui trie ses émotions par code couleur dans un dossier compressé.
— C’est très spécifique.
— Je suis très spécifique.
Il jeta un coup d’œil vers le fond de l’open space, là où Lyralda parlait justement avec Monsieur Delmas devant le bureau vitré.
Ils se tenaient près l’un de l’autre. Pas collés, évidemment. Juste assez proches pour lire le même document. Monsieur Delmas disait quelque chose en pointant une ligne. Lyralda hochait la tête. Et le tout avait cette fluidité adulte, silencieuse, déjà installée, que j’avais commencé à détester avec une régularité très peu saine.
Mehdi regarda la scène, puis moi.
— Ah.
— Quoi ?
— Donc c’est ça.
— Je vois pas de quoi tu parles.
— Menteur.
Il sourit.
— Si vous avez besoin d’un médiateur professionnel, je prends quatre-vingt-dix euros la séance.
— On n’a pas besoin de médiateur.
— Dommage.
Il tapota mon bureau.
Puis il repartit comme ça, me laissant seul avec mon écran et une très forte envie de ne plus jamais croiser aucun être humain jusqu’à ma retraite.
Clara, elle, adopta une méthode moins subtile.
Le mercredi matin, elle s’installa carrément sur le bord de mon bureau avec son café et son absence totale de respect pour la distance émotionnelle des autres.
— Question sérieuse.
— Tout le monde commence ses phrases comme ça cette semaine.
— Parce que t’as une tête à provoquer les questions sérieuses.
Je levai les yeux vers elle.
— Oui ?
— T’es en train de faire un burn-out discret ou c’est juste une nouvelle personnalité ?
Je laissai échapper un petit souffle.
— Je travaille.
— Évidemment. Tu es payé pour le faire.
Elle regarda mon écran.
— Tu travailles beaucoup.
Je haussai les épaules.
— C’est le projet.
— Mmh.
Elle pencha la tête.
— Tu parles plus à personne.
— C’est faux.
— Ah oui ?
— Je parle à Excel. Et à toi.
Elle sourit.
— Mauvaise compagnie.
Puis elle se pencha un peu vers moi.
— Tu t’es disputé avec quelqu’un ?
— Absolument pas du tout, vraiment pas.
Elle fit une petite grimace.
— Cette phrase contient beaucoup trop d’adverbes pour être innocente.
Je baissai les yeux vers le tableau.
— C’est rien.
— Mmh.
Elle suivit mon regard, puis regarda à son tour vers le bureau juridique.
Lyralda était en train de sortir du bureau de Monsieur Delmas avec un dossier sous le bras. Il dit quelque chose derrière elle. Elle tourna légèrement la tête, répondit un mot que je n’entendis pas, et il eut ce demi-sourire calme que je connaissais désormais beaucoup trop bien.
Clara revint vers moi.
— Ah.
— Quoi encore ?
— Rien.
Puis, avec une douceur beaucoup trop bien dosée pour être totalement désintéressée :
— Statistiquement, la prochaine sera mieux.
Je fronçai les sourcils.
— La prochaine quoi ?
— Crise existentielle. Rupture. Quoi que tu vives là.
Elle tapota mon bureau.
— Quand tu redeviens humain, viens me prévenir.
Puis elle repartit.
Je souris faiblement.
Mais je ne bougeai pas.
Jade tenta une première approche par message.
« tu survis ? »
Je mis presque dix minutes à répondre.
« oui »
Elle répondit aussitôt.
« mensonge très laid et vachement nul »
Je fixai l’écran quelques secondes.
Puis je remis le téléphone face contre le bureau.
L’après-midi, elle passa directement à une stratégie plus frontale.
Elle arriva avec deux cafés, en posa un sur mon bureau, puis tira la chaise libre à côté de moi et s’assit sans demander l’autorisation à personne, ce qui lui ressemblait parfaitement.
— Ok.
Je levai les yeux.
— Ok ?
— On va faire simple.
Elle croisa les bras.
— Simple ?
— Tu fais la gueule à tout le monde ?
— La gueule à tout le monde ?
— Oui.
— Non.
Elle me fixa quelques secondes.
Puis soupira.
— T’es épuisant.
— Merci.
— De rien.
Elle poussa légèrement le café vers moi.
— Bois.
— Pourquoi ?
— Parce que tu ressembles à un type qui va bientôt se transformer en tableur humain.
Je pris le gobelet.
Elle me regarda encore un peu.
Puis son ton changea d’un cran.
Moins piquant.
— J’ai peut-être dit un truc de travers l’autre jour ?
Je clignai des yeux.
— Non.
— Peut-être ?
— Non.
Elle fronça légèrement les sourcils.
— T’es impossible.
— Probablement.
Elle passa une main dans ses cheveux.
— Bon.
Silence.
Puis elle reprit :
— Je vais te raconter un truc humiliant sur moi, comme ça t’auras l’impression que le monde est plus équilibré.
Je levai un peu les yeux.
— C’est une drôle de stratégie.
— Oui, mais elle marche.
Elle posa son coude sur mon bureau.
— En première année de BTS, j’ai dragué un mec pendant deux mois. J’ai cru qu’on était en couple avant de comprendre qu’il essayait juste d’être sympa, puis il est sorti avec l’un de mes amis parce qu’il était juste pas intéressé par les femmes.
Je la regardai.
Elle haussa une épaule.
— Voilà. La honte existe pour tout le monde.
Je laissai échapper un petit souffle par le nez.
Un vrai rire.
Elle le remarqua immédiatement.
— Ah !
— Quoi ?
— Je l’ai vu !
— Vu quoi ?
— Un micro-signe de vie.
— Insupportable.
— Je sais.
Elle se redressa un peu.
— Plus sérieusement.
Le mot m’inquiéta presque.
— Quoi ?
— Tu sais que c’est pas sain, hein ?
— Quoi ?
— Disparaître comme ça.
Je regardai mon écran.
— Je disparais pas.
— Non. Tu mimes une plante verte déshydratée.
Elle posa deux doigts sur le bord de l’écran pour m’empêcher, symboliquement, de me cacher derrière.
— T’as l’air de quelqu’un qui essaie de devenir un vieux tapis pour devenir invisible.
Je ne répondis pas.
Parce que la phrase me déplaisait surtout par sa précision.
Elle attendit.
Puis finit par se lever.
— Bon.
Elle tapota une fois mon écran.
— Continue à parler à tes tableaux.
Elle fit deux pas, puis revint d’un demi-tour.
— Et ce soir, réponds à mes messages.
— Pourquoi ?
— Parce que sinon je viens chez toi vérifier si t’as fusionné avec ton canapé.
Je la regardai.
— C’est une menace ?
— C’est du service après-vente amical.
Puis elle repartit pour de bon.
Je la regardai s’éloigner entre les bureaux.
Et pour la première fois depuis plusieurs jours, quelque chose se desserra un peu dans ma poitrine.
Le soir, l’appartement semblait plus silencieux que d’habitude.
Je cuisinais encore.
C’était devenu une habitude.
Couper.
Mélanger.
Surveiller la cuisson.
Les gestes simples aidaient à faire taire un peu le bruit dans ma tête.
Mais même ça ne marchait pas toujours.
Parfois je restais juste debout dans la cuisine, la cuillère à la main, sans vraiment savoir pourquoi j’avais commencé à cuisiner.
Mon téléphone vibra.
Jade.
« Jade : t’es vivant ? »
Je répondis.
« Eliott : oui »
« Jade : preuve »
Je regardai ma poêle.
Puis j’envoyai une photo des pâtes.
Sa réponse arriva immédiatement.
« Jade : c’est triste »
« Eliott : c’est des pâtes »
« Jade : exactement »
« Jade : tu veux te plaindre ou tu veux juste que je t’embête ? »
Je restai un moment à regarder l’écran.
Puis j’écrivis :
« Eliott : les deux je crois »
Sa réponse arriva.
« Jade : bonne nouvelle »
« Jade : je sais faire les deux »
Je me surpris à sourire.
Un vrai sourire, cette fois.
Petit. Fatigué. Mais réel.
On échangea encore quelques messages.
Rien de spectaculaire.
Elle me raconta qu’un client l’avait appelée « petite » au téléphone et qu’elle avait eu envie de traverser la ligne pour l’étrangler avec élégance.
Je lui racontai qu’une ligne de relevé avait décidé de ruiner ma soirée.
Elle me répondit que j’avais vraiment des ennemis tristes…
C’était léger.
Naturel.
Pas de tension à deviner.
Pas de sous-texte à disséquer.
Pas d’impression de risquer quelque chose à chaque phrase.
Et je sentais bien que c’était ça, au fond, qui me faisait du bien.
Pas elle comme possibilité.
Elle comme présence.
Le fait qu’elle continue à revenir vers moi sans me demander d’être plus simple, plus brillant, plus sûr de moi que je ne l’étais.
Quand la conversation s’arrêta, l’appartement redevint calme.
Mais un calme un peu moins vide.
Les jours suivants prirent une forme étrange.
Pas lente.
Pas rapide non plus.
Plutôt une série de moments presque identiques.
Le matin.
Le bureau.
Les chiffres.
Le soir.
Le silence.
Je continuais le contrôle.
Trois filiales, des centaines de lignes, des dates qui s’alignaient, des écarts à vérifier.
Les chiffres avaient une logique.
Quand quelque chose n’allait pas, il y avait toujours une raison.
Une erreur humaine.
Un décalage de date.
Une écriture oubliée.
Rien de mystérieux.
Rien de flou.
Contrairement au reste.
Je croisais Lyralda tous les jours.
Parfois dans le couloir.
Parfois près de la machine à café.
Parfois simplement dans l’open space.
Elle ne changea rien à son comportement.
— Bonjour Eliott.
— Bonjour.
— Bonne journée, Eliott.
— Bonne journée.
Professionnel.
Propre.
Comme si tout avait toujours été ainsi.
Et c’était probablement ça, le plus difficile.
Parce que ça donnait l’impression que je m’étais battu contre quelque chose qui n’existait peut-être que dans ma tête.
Un matin, Mehdi s’arrêta près de mon bureau avec un café et un croissant déjà entamé.
— J’ai une théorie.
Je levai les yeux.
— Ça m’inquiète.
— À tort. Elle est excellente.
Il mordit dans son croissant.
— T’es amoureux, triste ou un vrai comptable ?
— Les trois existent en même temps.
— Ah…
Il prit ça avec un sérieux beaucoup trop grand pour être honnête.
— Mauvaise combinaison. Vraiment.
Je laissai échapper un petit rire.
Il baissa un peu la voix.
— Tu sais, les gens qui prennent des décisions radicales sur un coup de tête ont rarement l’air aussi fiers que toi.
Je fronçai légèrement les sourcils.
— Je n’ai pas l’air fier.
— Exactement.
Il me regarda deux secondes.
Puis son regard glissa vers Lyralda, au fond, en train de parler avec Monsieur Delmas devant une cloison vitrée. Ils consultaient un document. Monsieur Delmas disait quelque chose. Elle hochait la tête. Et de très loin, ils ressemblaient encore à ce genre de duo adulte parfaitement fonctionnel que mon cerveau adorait transformer en problème personnel.
Mehdi revint vers moi.
— Elle a l’air calme…
— Qui ?
— Oh, je sais pas. Le service juridique au complet, peut-être.
Je n’ai rien dit.
Il sourit.
— Mmh.
Puis il tapota mon bureau.
— Quand tu voudras redevenir un mammifère social, on fera ça.
— C’est très aimable.
— Je sais.
Et il repartit.
À midi, je descendis manger seul.
La cafétéria était presque vide.
Je m’installai à une petite table près de la fenêtre.
Mon tupperware devant moi.
Des pâtes.
Encore.
Au beurre, salées évidemment.
Je mangeai lentement.
Autour de moi, des groupes discutaient. Des collègues riaient. Des conversations banales. La vie normale du bureau.
Je regardais parfois les gens sans vraiment les voir.
Et une pensée revenait toujours au même endroit.
Pourquoi c’est si facile pour eux ?
Les relations.
Les blagues.
Les discussions simples.
Pourquoi moi, je devais toujours réfléchir à chaque geste comme si c’était une équation trop compliquée ?
Je posai ma fourchette.
Et, pour la première fois depuis longtemps, une question plus dure apparut dans ma tête.
Est-ce que je mérite vraiment d’être aimé ?
La pensée resta là.
Lourde.
Je la repoussai immédiatement.
Mais elle ne disparut pas.
Jade arriva sans prévenir, posa son plateau en face du mien et s’assit.
— Non.
Je relevai les yeux.
— Quoi ?
— Je refuse de te laisser devenir un homme qui mange des pâtes seul devant une fenêtre avec la tête d’un vieux pneu crevé qu’on a jeté dans la forêt.
Je la regardai.
— C’est très précis.
— Je suis très précise.
Elle ouvrit sa canette.
— Et en plus, j’ai raison. Toujours.
Je baissai les yeux vers mon plat.
— Peut-être.
— Ooh.
Elle s’appuya un peu sur ses coudes.
— On a un peut-être.
Je laissai échapper un petit sourire.
— Vous me surveillez tous beaucoup trop.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce que t’as une énergie de chiot triste qu’on a laissé trop longtemps sous la pluie.
Je la fixai.
— C’est atroce comme image.
— Je sais.
Elle mangea une frite, puis ajouta plus doucement :
— T’as pas besoin d’être facile pour qu’on reste.
Je relevai les yeux.
Elle n’avait plus du tout l’air de plaisanter.
— Tu crois toujours que si les gens s’éloignent, c’est parce qu’il te manque un truc.
Je ne répondis pas.
Parce que je n’aimais pas qu’elle formule ça aussi clairement.
Elle haussa une épaule.
— Parfois les gens s’éloignent juste parce qu’ils sont lâches, perdus, fatigués ou bêtes.
— C’est très optimiste.
— C’est très vrai.
Elle but une gorgée.
— Et parfois aussi parce qu’ils ont peur de ce qu’ils veulent. Ou de ce qu’ils savent pas gérer.
Je la regardai sans trop savoir si elle parlait de moi, de quelqu’un d’autre, ou de plusieurs personnes à la fois.
Puis elle redevint plus légère, presque immédiatement.
— Bref.
Elle pointa ma boîte du doigt.
— Fais quand même un effort sur les pâtes.
— Je cuisine d’autres choses parfois.
— Preuve ?
— Vous êtes obsédée par les preuves.
— C’est une déformation professionnelle.
— Vous êtes commerciale.
— Exactement.
Je souris.
Et cette fois, ça ne me demanda aucun effort.
L’après-midi passa lentement.
Très lentement.
Je parlais peu.
Je répondais aux questions techniques.
Je travaillais.
Encore.
Toujours.
Vers seize heures, Clara passa derrière moi.
— T’as vu le soleil aujourd’hui ?
— Je sais pas.
— Sors un peu de ton écran.
— Peut-être plus tard.
Elle soupira.
— Tu es officiellement devenu un ermite comptable.
Je souris faiblement.
— C’est une promotion ?
— Une mauvaise promotion.
Elle posa une main sur mon épaule.
— Fais attention à toi.
Puis elle repartit.
Je restai encore un moment devant mon écran.
Mais les chiffres se mélangeaient un peu, pas beaucoup.
Juste assez pour que mon cerveau ralentisse.
Et la pensée revint.
Peut-être que je suis juste trop bizarre pour les gens.
Pas méchant.
Juste… incompatible.
Je passai une main sur mon visage.
Puis je repris le travail.
Parce que travailler restait la seule chose qui ne me rejetait jamais.
La fin de journée arriva sans que je m’en rende vraiment compte.
Les chiffres continuaient de défiler sur mon écran, mais mon cerveau ralentissait doucement, comme un moteur qui tourne depuis trop longtemps.
Dans l’open space, les gens commençaient à ranger leurs affaires. Des chaises raclaient le sol. Des sacs se fermaient. Des conversations reprenaient.
Je sauvegardai mon fichier.
Une dernière vérification.
Par réflexe.
Puis je fermai l’ordinateur.
Le silence dans ma tête n’était pas vraiment reposant.
Plutôt… vide.
Je rangeai les documents dans mon sac.
Quand je levai les yeux, Clara passait près de mon bureau.
— Tu pars déjà ?
— Oui.
— Miracle.
Elle pencha la tête.
— T’as mangé au moins ?
— Oui.
— Seul ?
— Non.
Elle soupira.
— Bien.
Elle posa une main rapide sur mon bureau.
— Essaie de faire un truc sympa ce soir.
— Comme quoi ?
— Je sais pas.
Elle réfléchit une seconde.
— Parle à un humain.
Je souris faiblement.
— Je vais y réfléchir.
— Fais-le, c’est un ordre de la grande Clara.
Puis elle repartit.
Je me levai.
L’open space était presque vide, maintenant.
Les lumières du soir entraient par les grandes vitres, donnant à la pièce une couleur un peu plus douce.
Je passai devant plusieurs bureaux.
Certains déjà éteints.
D’autres encore occupés.
Je savais exactement où ne pas regarder.
Alors, évidemment, mon regard dériva quand même.
Vers le fond de la pièce.
Vers le bureau juridique.
Lyralda était encore là.
Son écran éclairait son visage.
Elle lisait un document.
Concentrée.
Calme.
Je ralentis presque malgré moi.
Elle leva les yeux.
Nos regards se croisèrent.
Juste une seconde.
Comme le matin.
Son expression ne changea pas.
Pas de sourire.
Pas de tristesse.
Juste ce calme habituel.
— Bonne soirée, Eliott.
Sa voix était posée.
Professionnelle.
Je hochai légèrement la tête.
— Bonne soirée.
Et je continuai vers la sortie.
Le couloir menant aux ascenseurs était presque vide.
Le bruit du bureau s’éloignait derrière moi.
Je passai mon badge.
La porte vitrée s’ouvrit.
L’air du hall était plus frais.
Je marchai lentement vers les ascenseurs.
Et une sensation étrange montait doucement dans ma poitrine.
Pas une crise.
Pas un drame.
Juste un poids tranquille.
Comme si quelque chose s’était tassé à l’intérieur.
Dans l’ascenseur, mon reflet apparut dans les parois métalliques.
Déformé.
Fragmenté.
Plusieurs versions de mon visage côte à côte.
Je me regardai.
Fatigué.
Calme.