Held in Your Hand

Chapitre 23 | Lyralda

Je marchai longtemps après être sorti de chez Jade.

Enfin, longtemps dans la mesure où le temps, dans ce genre de moment, devient une matière très peu fiable. Peut-être vingt minutes. Peut-être quarante. Assez pour que la colère retombe.

Le trottoir glissait sous mes pieds sans que je le regarde vraiment. Les vitrines défilaient. Des groupes riaient devant des bars. Une voiture passa trop vite dans une rue adjacente. La ville, comme toujours, continuait d’exister avec une régularité presque vexante.

Et moi, j’avais l’impression de marcher avec quelque chose d’ouvert dans la poitrine.

Pas un trou.

Pas une blessure spectaculaire.

Plutôt une couture qui avait sauté.

Jade avait raison sur trop de points à la fois, ce qui était profondément agaçant pour quelqu’un qui venait de se faire traiter de petit chiot incapable de s’exprimer.

Je sentais encore la phrase dans mon ventre.

Mais je sentais aussi, plus violemment encore, ce qui était sorti après. Ce que j’avais dit. Ce que j’avais enfin dit sans détour, sans le polir, sans le transformer en petite phrase raisonnable pour ne déranger personne.

J’en ai marre.

J’en ai marre de me sentir remplaçable partout.

J’en ai marre de faire comme si ça me faisait rien.

Le problème, c’est qu’une fois que les mots existent à voix haute, ils deviennent beaucoup plus difficiles à remettre dans la boîte.

Je m’arrêtai au coin d’une rue.

Mon téléphone était dans ma poche.

Je savais déjà à qui j’avais envie d’écrire.

Ce qui, dans un monde plus simple, aurait dû me rendre les choses plus faciles.

Évidemment non.

Je sortis l’appareil.

L’écran s’alluma.

Le dernier message de Lyralda était encore là.

Je suis là si tu as besoin, Eliott.

Je l’avais laissé sans réponse.

Comme un type très mature.

Je fixai la phrase quelques secondes.

Puis j’ouvris la conversation.

Je tapai :

« Bonsoir »

J’effaçai.

« Vous êtes réveillée ? »

J’effaçai encore.

« Je suis désolé »

Je laissai les mots une seconde.

Puis je les effaçai aussi.

Le pire avec la honte, c’est qu’elle te fait croire qu’il faut arriver propre quelque part. Avec une phrase correcte, une demande mesurée, une posture qui ne dérange pas trop.

Alors qu’en réalité, quand on va vraiment mal, on n’est jamais très propre.

J’ai fini par écrire :

« Je peux vous voir s’il vous plait ? »

Je restai immobile après avoir envoyé le message, comme si le téléphone venait de transmettre une preuve judiciaire de mon état général à l’univers entier.

La réponse arriva très vite.

« oui »

Puis, presque immédiatement :

"tu es où ? »

Je regardai autour de moi.

Je reconnus la pharmacie au coin, le petit kiosque fermé, la boulangerie qui ferait encore semblant d’être artisanale demain matin.

Je lui envoyai le nom de la rue.

Trois petits points.

Puis :

« ne bouge pas »

Je n’aurais pas su dire si cette réponse me rassurait ou m’achevait un peu plus.

Je restai là.

Les mains dans les poches.

L’air était plus froid que tout à l’heure. Ou alors j’avais juste cessé de marcher assez vite pour l’ignorer.

Des gens passaient devant moi sans me regarder. Une femme parlait au téléphone en riant. Deux étudiants se disputaient à moitié pour savoir si le tram passait encore. Une odeur de friture sortait d’un snack plus loin.

Je regardais tout ça comme si j’étais de l’autre côté d’une vitre.

Lyralda arriva à pied.

Pas de grand effet. Pas de course. Pas de panique visible. Juste elle, manteau sombre, cheveux attachés, avançant dans la rue avec cette manière qu’elle avait de donner l’impression de savoir exactement où elle allait même quand la situation était manifestement moins simple que ça.

Quand elle me vit, elle ralentit à peine.

Puis s’arrêta devant moi.

Ses yeux parcoururent mon visage une seconde.

Longue seconde.

Je ne savais pas ce qu’elle lisait exactement. La fatigue, sûrement. Le reste aussi.

— Bonsoir Eliott.

Sa voix était calme.

Pas froide.

Pas douce non plus.

Plus fragile, peut-être, mais il fallait la connaître pour l’entendre.

— Bonsoir.

Silence.

Le genre de silence dans lequel tout existe déjà, mais où personne n’a encore choisi la première phrase utile.

Puis elle demanda :

— Tu veux marcher ou tu veux monter ?

Je clignai des yeux.

— Monter ?

— Je suis à cinq minutes.

J’aurais dû répondre tout de suite.

Au lieu de ça, je la regardai comme si elle venait de me proposer une équation.

Elle comprit immédiatement.

Évidemment.

— Eliott.

— Oui ?

— Tu trembles un peu ?

Je baissai les yeux vers mes mains.

C’était vrai.

Pas beaucoup.

Juste assez pour que ça m’énerve.

— Tu as froid ?

Elle leva légèrement les épaules.

— Donc on monte.

Elle se retourna avant même que j’aie formellement validé la décision, ce qui était très… elle.

Je la suivis.

On marcha en silence.

La rue se vida progressivement à mesure qu’on quittait les terrasses plus animées. Nos pas faisaient un bruit régulier sur le trottoir. Deux fois, j’ai failli parler. Deux fois, je n’ai rien trouvé qui ne soit pas ridicule ou trop tardif.

Quand on arriva devant son immeuble, elle sortit ses clés sans un mot.

Le hall était calme. L’ascenseur encore plus.

Dans la paroi métallique, j’aperçus mon reflet à côté du sien.

Son appartement était chaud.

Pas au sens dramatique.

Juste cette température un peu douce des lieux où quelqu’un a pensé à fermer les fenêtres avant la nuit.

Elle posa ses clés dans le petit bol près de l’entrée. Retira son manteau. Puis me regarda.

— Tu veux de l’eau ?

Je hochai la tête.

— Oui.

Elle alla dans la cuisine.

Je restai dans l’entrée une seconde de trop, comme un invité mal briefé sur le niveau exact d’intimité de la scène.

Quand elle revint avec un verre, elle me le tendit sans commentaire.

Je le pris.

Nos doigts se touchèrent à peine.

Et ce contact minuscule me rappela, de façon très peu utile, qu’on avait déjà été beaucoup plus proches que ça.

Je bus une gorgée.

Puis une autre.

Puis je gardai le verre entre mes mains juste pour avoir quelque chose à tenir.

Lyralda ne disait rien.

Elle attendait.

Pas avec impatience.

Pas avec ce faux air neutre qui veut en réalité forcer la parole.

Elle attendait vraiment.

Comme si elle considérait qu’après m’avoir laissé l’espace, la moindre des choses était encore de me laisser les mots.

C’était peut-être ça, le pire.

Ou le mieux.

Je ne savais plus.

— Je suis désolé, finis-je par dire.

Elle ne bougea pas.

— Pourquoi ?

Je relevai les yeux.

— Vous savez très bien.

— Je préfère que tu le dises.

Évidemment.

Je laissai échapper un souffle.

— Pour l’autre jour.

Elle hocha légèrement la tête.

— D’accord.

Je m’arrêtai.

Elle attendit encore.

— C’est tout ? demanda-t-elle au bout de quelques secondes.

Je baissai les yeux vers le verre.

— Non.

Le mot sortit plus bas que prévu.

— J’ai dit n’importe quoi.

— Oui.

Je relevai la tête aussitôt.

— Ah.

— Tu veux que je te mente ?

Je secouai légèrement la tête.

— Non.

— Alors oui.

Sa voix restait calme. Pas dure.

— Tu as dit n’importe quoi.

Silence.

Puis elle ajouta, sans hausser le ton :

— Et surtout, tu m’as prêté des intentions qui n’étaient pas les miennes.

J’encaissai ça en silence.

Parce que je ne pouvais pas vraiment faire autrement.

Elle se rapprocha un peu.

Pas trop.

Juste assez pour que la distance cesse d’être confortable.

— Tu as décidé tout seul que j’étais autre part. Tout seul que j’étais en train de te garder sous le coude. Tout seul que j’attendais mieux.

Je regardais le verre.

— Je sais.

— Non.

Le mot me fit relever les yeux.

— Tu le sais maintenant. C’est différent.

Elle marqua une pause.

— Sur le moment, tu n’as pas voulu savoir.

Je sentis la honte revenir, plus propre cette fois. Plus nette. Pas la honte floue d’être « pas normal ». Une honte beaucoup plus simple : celle d’avoir été injuste.

— Je croyais que…

— Oui.

Elle eut ce petit souffle qui, chez elle, remplaçait parfois un rire quand la situation n’avait rien de drôle.

— Tu croyais beaucoup de choses.

Je relevai les yeux vers elle.

— Vous m’en voulez ?

Cette fois, elle mit plus de temps à répondre.

Elle détourna à peine le regard. Juste une seconde. Puis revint vers moi.

— Un peu.

La sincérité de la phrase me serra plus que si elle avait dit oui franchement.

— Parce que je t’avais laissé venir.

Le « tu » me traversa comme un courant discret.

Je ne le relevai pas.

Pas ouvertement.

Mais quelque chose en moi l’enregistra très bien.

— Et parce que tu es parti avant de me demander, ajouta-t-elle.

Je baissai les yeux.

— Oui.

— Et aussi parce que j’ai respecté exactement ce que tu voulais.

Je relevai la tête.

— Je sais.

— Non.

Elle reprit très calmement.

— Tu ne sais pas ce que ça m’a coûté, Eliott.

Le silence après cette phrase fut énorme.

Pas théâtral.

Juste réel.

Je n’avais rien à répondre qui ne soit pas misérable.

Alors j’ai dit la seule chose exacte.

— Je suis désolé.

Elle me regarda longtemps.

Puis hocha la tête, très légèrement.

— Je sais.

Je posai le verre sur la table basse avant de le faire tomber.

Mes mains étaient vides maintenant.

C’était une mauvaise idée.

Je n’avais plus rien à tenir.

Le calme de l’appartement me pesait d’un coup beaucoup plus lourd.

Jade.

Le travail.

Monsieur Delmas .

La honte.

Le dossier.

Aïcha.

Moi au milieu, toujours.

Je me passai une main dans les cheveux.

— Je sais plus comment faire.

La phrase m’échappa presque.

Elle n’était même pas très bien formulée. Pas digne d’une vraie confession. Juste… fatiguée.

Lyralda ne répondit pas tout de suite.

Puis elle demanda :

— Faire quoi ?

J’eus un petit rire sans joie.

— Exister correctement.

La réponse flotta entre nous.

Je m’en voulus immédiatement de l’avoir dite.

Trop dramatique.

Trop nue.

Trop vraie aussi, donc insupportable.

Mais elle ne sourit pas.

Elle ne minimisa pas.

— Tu crois encore que c’est une question de correction, dit-elle doucement.

Je fronçai légèrement les sourcils.

— Quoi ?

— Tu crois que si tu te tenais un peu mieux, si tu disais les choses un peu mieux, si tu étais un peu moins intense, un peu moins maladroit, un peu moins toi, alors tout irait mieux.

Je restai immobile.

Parce qu’elle venait de formuler quelque chose qui vivait en moi depuis des années avec l’air d’un fait naturel.

Elle fit un pas vers moi.

— Et comme ça ne marche jamais vraiment, tu finis par te détester.

Le silence se referma sur la pièce.

Je sentis ma gorge se serrer trop vite.

Je tournai un peu la tête.

Mauvaise idée.

Elle vit tout.

Évidemment.

— Eliott.

Sa voix avait changé.

Plus basse.

Je détestais déjà ce qui allait arriver.

Parce que je sentais la faille s’ouvrir et que je n’avais plus l’énergie de la tenir.

— Je suis fatigué, dis-je.

C’était ridicule comme phrase.

Trop petite pour contenir ce qu’elle devait porter.

Mais c’était la vraie.

Elle s’approcha encore.

Cette fois, elle posa une main sur mon bras.

Juste ça.

Pas une prise.

Pas une étreinte immédiate.

Comme si elle me laissait encore une seconde pour choisir.

— C’est normal Eliott. Tu auras vécu cette année.

Et cette phrase-là, plus que tout le reste, fit céder quelque chose.

Pas brutalement.

Pas en larmes élégantes de cinéma.

Je baissai la tête.

Je sentis mes épaules se contracter.

Respirer devint plus compliqué.

J’entendis vaguement sa voix.

— Viens là.

Et cette fois, je n’ai pas réfléchi.

Je l’ai laissée me prendre contre elle.