Le bruit d'à côté

Chapitre 6 | Le lapin, et autres preuves

Lapin était toujours à moitié sorti de son territoire, près de la bibliothèque.

Une patte sur le tapis.

L’autre encore dans la zone couverte par son petit enclos ouvert, comme s’il hésitait entre participer à la scène et déposer une réclamation.

Liora, elle, ne bougeait plus.

Ce qui méritait presque d’être noté quelque part.

Elle avait les yeux fixés sur lui avec une attention très différente de celle qu’elle avait eue pour Eugène. Avec le chat, elle était entrée dans une forme de défi personnel. Il l’ignorait, donc elle devait mériter son attention.

Logique absurde.

Cohérente avec Liora.

Avec Demitrius, c’était autre chose.

Elle s’était tue.

Vraiment tue.

Comme si elle avait compris d’instinct que certains êtres ne se gagnaient pas avec de l’insistance.

Je n’avais pas prévu ça.

— Je peux m’approcher ? demanda-t-elle.

Sa voix était plus basse.

Pas spectaculaire.

Pas transformée.

Juste ajustée.

Je la regardai.

— Lentement.

Elle hocha la tête.

Aucun commentaire.

Aucune négociation.

Aucune blague immédiate.

Encore plus inquiétant.

Elle fit un pas.

Demitrius recula d’un centimètre.

Elle s’arrêta aussitôt.

— Là ?

Je regardai Demitrius, puis Liora.

— Là, ça va.

Elle s’accroupit très doucement, les mains posées sur ses genoux.

Eugène ouvrit un œil depuis le canapé. Il contempla la scène avec le mépris tranquille d’un animal qui ne comprenait pas pourquoi un être aussi petit obtenait soudain autant de considération.

— Il est plus peureux ? demanda-t-elle.

— Plus prudent.

— Pardon. Plus prudent.

Elle avait corrigé sans discuter.

Je sentis quelque chose se déplacer dans mon attention.

Un détail.

Un petit.

Mais les détails avaient parfois cette manie insupportable de changer toute la pièce.

— Il n’aime pas les gestes brusques, dis-je. Ni les bruits trop secs. Ni les inconnus debout au-dessus de lui. Ni Eugène quand Eugène décide qu’il existe une hiérarchie dans cet appartement.

Liora jeta un regard au chat.

— Il décide souvent ça ?

— Tous les jours.

— Et Demitrius accepte ?

— Demitrius pratique la résistance passive.

Il remua le nez, comme pour confirmer.

Liora sourit, sans rire trop fort.

Même son sourire avait changé de volume.

Elle resta accroupie, immobile, et attendit.

Je ne savais pas pourquoi ça me troublait autant.

Peut-être parce que je l’avais déjà rangée dans une catégorie trop simple.

Fille rapide.

Voix trop vivante.

Portes qui claquent.

Présence impossible à ignorer.

Une énergie de couloir et de balcon, faite de phrases lancées avant d’être pesées.

Et maintenant elle était là, au milieu de mon studio, capable de se réduire presque à rien pour ne pas effrayer un lapin.

Demitrius avança d’un demi-pas.

Puis s’arrêta.

Liora inspira à peine.

— Il vient ?

— Peut-être.

— Je ne bouge pas.

— Bonne idée.

— Je suis très forte pour ne pas bouger.

Je la regardai.

Elle tourna les yeux vers moi.

— Quoi ?

— Rien.

— Tu as l’air de douter.

— J’ai entendu tes portes.

Elle plissa les yeux.

— Attaque basse.

— Observation acoustique.

— Les murs sont contre moi.

— Les murs subissent.

Elle sourit encore, puis reporta son attention sur Demitrius.

Il fit deux petits bonds prudents vers le centre du tapis.

Pas jusqu’à elle.

Pas encore.

Mais assez pour que Liora se redresse intérieurement sans bouger extérieurement.

Je le connaissais, ce mouvement. Les gens faisaient souvent l’inverse. Ils se penchaient, tendaient la main, appelaient avec une voix trop douce qui devenait immédiatement suspecte.

Ils voulaient accélérer la confiance.

Liora ne fit rien.

Elle le laissa décider.

Très mauvais.

Pas pour Demitrius.

Pour moi.

— Il mange quoi ? demanda-t-elle.

— Du foin principalement. Des légumes. Un peu de granulés. Pas trop de carottes, malgré toute la propagande culturelle.

— Les dessins animés ont menti ?

— Sur beaucoup de points.

Je me dirigeai vers le coin près de la bibliothèque et pris le petit bol d’eau.

Demitrius recula aussitôt.

Liora aussi.

Elle recula alors qu’elle était déjà accroupie.

Je ne savais même pas comment c’était possible.

— Je peux bouger, dis-je. C’est chez moi.

— Oui, mais je ne voulais pas lui bloquer le passage.

Je restai une seconde avec le bol dans la main.

— Ah.

Réponse brillante.

Je remplis l’eau dans la cuisine, puis revins la poser à sa place. J’en profitai pour déplacer un câble qui traînait près de la multiprise. Demitrius avait une passion très personnelle pour tout ce qui coûtait plus de vingt euros à remplacer.

— Il mange les câbles ? demanda Liora.

— Il négocie avec eux.

— Et il gagne ?

— Souvent.

Je repoussai la multiprise derrière une caisse, vérifiai que le tapis ne coinçait pas la petite barrière, puis ramassai un bout de carton qu’Eugène avait probablement déplacé pour des raisons politiques.

Liora me regardait faire.

Pas comme quelqu’un qui attendait la suite.

Comme quelqu’un qui notait.

— Quoi ? demandai-je.

— Rien.

— C’est rarement rien, avec toi.

— Je regarde.

— C’est pire.

Elle sourit.

— Tu fais attention à beaucoup de choses.

Je baissai les yeux vers le câble.

— C’est un lapin. Il faut faire attention.

— Oui.

Elle ne dit rien d’autre.

C’était cette absence d’ajout qui me désorganisait. Elle pouvait être incroyablement bavarde quand il s’agissait de défendre l’idée absurde qu’un chat l’avait choisie. Puis, face à quelque chose de simple et fragile, elle trouvait soudain la bonne quantité de silence.

Demitrius s’approcha encore.

Cette fois, il arriva à une distance raisonnable de ses chaussures.

Il renifla l’air.

Liora regarda ses propres baskets avec une concentration dramatique.

— Elles sont propres, murmura-t-elle.

— Il ne vérifie pas ton hygiène.

— On ne sait pas. Il a l’air exigeant.

— Il l’est.

— Plus qu’Eugène ?

Eugène, sur le canapé, tourna légèrement la tête vers nous.

Comme s’il venait d’être mentionné dans un contexte défavorable.

— Différemment, dis-je.

— Ça veut dire oui.

— Ça veut dire qu’Eugène pense posséder le monde, et Demitrius pense que le monde peut tomber sur lui à tout moment.

Liora releva les yeux vers moi.

Son expression changea encore.

Moins amusée.

— C’est pour ça que tu l’as pris ?

Je ne répondis pas tout de suite.

Question trop directe.

Pas agressive.

Je me penchai pour remettre le foin correctement dans son gros râtelier.

— Je l’ai récupéré chez quelqu’un qui n’avait plus le temps de s’en occuper.

— Ah.

— Il était déjà comme ça.

— Prudent ?

— Oui.

Un silence passa.

Demitrius renifla le bout du lacet de Liora.

Elle resta parfaitement immobile.

Ses yeux s’agrandirent.

— Aurèl.

— Oui ?

— Je suis choisie.

— Tu es reniflée.

— C’est le début.

— C’est une enquête.

— Il enquête parce qu’il s’intéresse.

Je secouai la tête.

Elle avait baissé la voix jusque dans ses bêtises.

C’était presque impressionnant.

Demitrius fit un bond de côté, puis repartit vers son tapis. Il s’arrêta près du bol d’eau, comme si toute cette audace avait nécessité une réhydratation immédiate.

Liora expira enfin.

— Il est incroyable.

— Il a touché ton lacet.

— Justement.

— La barre est basse.

— La confiance commence parfois par un lacet.

Je la regardai.

Elle aussi.

Puis elle haussa les épaules, un peu gênée cette fois.

— Quoi ? C’est vrai.

Je n’avais pas dit le contraire.

C’était ça, le problème.

Elle se releva lentement.

Trop vite pour Demitrius, qui rentra d’un bond dans son espace.

Liora se figea.

— Mince.

— Ce n’est pas grave.

— Je suis allée trop vite.

— Un peu.

— Désolée, Demitrius.

Elle l’avait dit avec un sérieux absolu.

Au lapin.

Qui, évidemment, ne répondit pas.

Moi non plus.

Je ne savais pas très bien quoi faire de la douceur des gens quand elle apparaissait sans prévenir.

C’était encombrant.

Plus encombrant encore que le bruit.

Liora resta debout au milieu du studio. Son regard revint doucement vers le reste de la pièce. Maintenant qu’elle avait ralenti, elle voyait autrement. Je le sentais presque physiquement.

Ses yeux passèrent sur la table basse.

Les carnets.

Les feuilles.

Les croquis retournés.

Une petite pile d’images que j’avais déplacée près de l’ordinateur en me promettant de la trier plus tard.

Plus tard voulait généralement dire jamais.

Ou quand un mail me forcerait à nommer ce que je faisais.

Je sus qu’elle allait demander avant même qu’elle ouvre la bouche.

— Je peux voir ?

Non.

Réponse immédiate dans ma tête.

Simple.

Claire.

Parfaite.

Ma bouche, elle, prit plus de temps.

— Voir quoi ?

Liora me lança un regard.

— Aurèl.

— Il y a beaucoup de choses dans cette pièce.

— Les dessins.

Je glissai les mains dans les poches de mon pantalon.

Mauvais choix.

Ça donnait l’air de quelqu’un qui cachait des preuves.

— Ce n’est pas très intéressant.

— Ça, c’est une phrase de protection.

Je la regardai.

— Tu analyses toujours les phrases des gens ?

— Seulement quand elles sont évidentes.

— Rassurant.

— Tu ne veux pas me montrer ?

Question simple.

Trop simple.

Elle ne disait pas ça comme un défi.

Pas comme avec Eugène.

Elle me laissait une sortie.

Je pouvais refuser.

Elle accepterait.

Et précisément pour ça, ce fut plus difficile.

Je pris les feuilles les moins exposées sur la table basse.

Pas les carnets.

Pas la pile près de l’ordinateur.

Pas celles qui étaient restées sous mon clavier parce que je les regardais parfois trop longtemps.

Juste quelques essais.

Des intérieurs.

Une cage d’escalier.

Une fenêtre ouverte sur une cour.

Un couloir avec une plante morte.

Une cuisine vide dans une lumière de matin.

Je les lui tendis.

— Ce sont des recherches.

— D’accord.

Elle prit les feuilles avec soin.

Trop de soin.

Comme si le papier avait plus d’importance que ce que je voulais bien admettre.

Elle les regarda une par une.

Je détestai immédiatement chaque seconde.

Son silence devenait insupportable.

— C’est des trucs personnels, mais pas vraiment, dis-je. Enfin, certains sont pour des projets. D’autres pas. Je dessine beaucoup d’espaces. C’est pratique. Les espaces ne demandent pas de retouches absurdes par mail.

Elle ne répondit pas.

— Et puis c’est surtout des tests de lumière.

Toujours rien.

— Enfin, là, celui-là n’est pas fini.

— Aurèl.

Je m’arrêtai.

Elle regardait le dessin de la cuisine.

La pièce était vide, à part une chaise tirée légèrement en arrière et un verre posé près de l’évier. Rien de spécial. Juste une lumière oblique sur le sol.

— Quoi ?

— On dirait que les pièces respirent.

Je ne trouvai rien.

Aucun mot.

Aucune blague interne.

Aucune phrase sèche pour remettre de la distance.

Rien.

Elle continua, plus doucement :

— Pas comme des décors. Comme des endroits où il s’est passé quelque chose juste avant. Ou alors où quelque chose va arriver, mais doucement.

Je pris une inspiration.

Elle était courte.

Ridicule.

— C’est beaucoup pour une cuisine vide.

— Elle n’est pas vide.

Je regardai le dessin.

Puis elle.

— Il n’y a personne.

— Oui, mais ce n’est pas pareil.

Elle posa les feuilles sur la table avec précaution.

Puis elle vit une autre feuille.

Évidemment.

Celle que j’avais oubliée près de la lampe.

Pas un dessin.

Une page pliée en deux, puis rouverte, avec des lignes écrites trop vite. Des mots barrés. Des morceaux de phrases. Une structure vaguement musicale que j’aurais dû ranger depuis des semaines.

Liora baissa les yeux.

Je tendis la main trop tard.

— Ça, non.

Elle s’arrêta aussitôt.

Ses doigts n’avaient pas touché le papier.

— Pardon.

Le respect immédiat rendit la situation encore pire.

— Ce n’est rien, dis-je.

— Tu viens de dire non comme si c’était quelque chose.

— C’est une feuille.

— Avec des mots.

— Beaucoup de feuilles ont des mots.

— Pas comme ça.

Je pris la page avant qu’elle puisse mieux voir.

Mouvement trop rapide.

Très discret.

Donc totalement évident.

Liora ne sourit pas.

Elle regarda simplement ma main qui tenait la feuille.

— Tu écris aussi ?

— Non.

— Aurèl.

— J’assemble des phrases qui ne servent à rien.

— Ça s’appelle écrire.

— Non, ça s’appelle éviter de dormir.

Elle hocha lentement la tête.

— C’est pour la guitare ?

Je regardai l’instrument dans son coin.

Traître en bois.

— Parfois.

— Donc tu joues, tu chantes, et tu écris des paroles que tu caches très mal.

— Tu tires beaucoup de conclusions.

— Elles sont alignées devant moi.

— Ce n’est pas une enquête.

— Tout est une enquête quand les preuves sont visibles.

Je pliai la feuille.

Puis la dépliai, parce que la plier donnait l’impression que j’essayais de la faire disparaître.

Ce qui était vrai.

Mais inutile de le confirmer.

— Je ne joue pas devant les gens, dis-je.

— Je n’ai pas demandé.

— Tu allais demander.

— Oui.

Au moins, elle était honnête.

Je m’assis sur l’accoudoir du canapé. Eugène ouvrit un œil, vexé que mon poids modifie l’équilibre global de son royaume.

— Ce n’est pas… commençai-je.

Je cherchai une phrase correcte.

Rien.

Liora attendit.

Encore.

Décidément, c’était devenu une technique.

— Le dessin, c’est mon travail, dis-je finalement. Même quand c’est personnel, je sais comment le montrer. Je sais ce qu’on peut en dire. Je peux encaisser un avis, une demande, une critique absurde. Ça fait partie du truc.

Je regardai la guitare.

— La guitare, c’est plus vieux. Et moins utile.

— Moins utile à qui ?

Je tournai la tête vers elle.

— Tu poses des questions fatigantes.

— Oui.

Elle ne s’en excusa même pas.

— À personne, dis-je. C’est juste… pour moi.

Elle hocha la tête.

Cette fois, elle ne demanda pas à entendre.

Pas encore.

Elle regarda seulement la guitare, puis la feuille dans ma main, puis moi.

Et ce regard-là me dérangea plus que toutes ses questions.

Pas parce qu’il insistait.

Parce qu’il comprenait peut-être une partie de la porte sans essayer de l’ouvrir.

— Je ne vais pas te forcer, dit-elle.

— C’est généreux.

— Je peux être très civilisée.

— Depuis quand ?

— Depuis Demitrius. Il m’a élevée.

Je soufflai presque du nez.

Un rire minimal.

Accidentel.

Elle le vit.

Bien sûr.

— Voilà, dit-elle. Progrès.

— Ne fais pas de bilan.

— Je fais ce que je veux.

Demitrius choisit cet instant pour ressortir prudemment.

Liora se tut immédiatement.

Encore.

Le contraste me frappa en pleine poitrine.

Elle pouvait remplir une pièce, puis retirer sa présence en une seconde pour laisser de la place à un animal minuscule.

Je ne savais pas pourquoi ça me fascinait autant.

Peut-être parce que je connaissais trop de gens qui confondaient douceur et spectacle.

Elle, là, ne jouait rien.

Elle regarda Demitrius avancer vers le bol. Il but quelques gorgées, puis attrapa un brin de foin.

— Il me pardonne ? murmura-t-elle.

— Il ne tient pas de registre officiel.

— Tu n’en sais rien.

— Je vis avec lui.

— Justement, tu n’as plus de recul.

Je secouai la tête.

Elle sourit.

Puis son téléphone vibra dans sa poche.

Demitrius se figea.

Liora plaqua aussitôt la main dessus pour couper le bruit.

— Désolée.

Elle sortit l’appareil avec précaution, regarda l’écran et grimaça.

— Mon père.

Je me redressai.

Mauvais.

Très mauvais.

— Il sait que tu es là ?

— Pas exactement.

— Liora.

— Il sait que je suis dans l’immeuble.

— C’est vaste.

— C’est un immeuble petit.

— Ce n’est pas mieux.

Elle tapa rapidement un message.

Puis s’arrêta, regarda Demitrius, ralentit ses pouces comme si même son téléphone devait respecter le rythme du lapin.

Absurde.

Touchant.

Dangereux.

— Je lui dis que je passe chez une voisine.

— Je ne suis pas une voisine.

Elle leva les yeux.

— Chez « un voisin ».

— C’est pire.

— Pourquoi ?

— Parce que c’est moi.

— Tu es un voisin.

— Techniquement.

— Donc, je ne mens pas.

— Tu pratiques une vérité dangereusement incomplète.

— Comme tout le monde.

Elle envoya le message.

Je décidai de ne pas imaginer la réaction de son père.

Ou plutôt je l’imaginai immédiatement.

Debout dans leur salon.

Téléphone en main.

Sourcils immobiles.

Silence grave.

J’avais peut-être dix minutes avant une intervention diplomatique.

Liora rangea son téléphone.

— Je dois y aller.

Le studio sembla se refermer légèrement autour de la phrase.

Rien de dramatique.

Juste un changement de pression.

— Oui, dis-je.

Elle récupéra son sac, puis regarda encore les dessins sur la table.

— Tu devrais en laisser certains visibles.

— Pourquoi ?

— Parce qu’ils ont l’air d’attendre qu’on les voie.

Je ne répondis pas.

Elle s’approcha de la porte, puis se retourna vers Demitrius.

— Au revoir, Demitrius.

Le lapin mangea son foin.

— Très digne, dit-elle.

— Il apprend d’Eugène.

— Mauvaise influence.

Eugène, qui dormait profondément trois secondes plus tôt, remua une oreille.

Liora sourit, puis leva une main vers lui.

— Au revoir, Eugène.

Aucune réaction.

— Toujours impoli.

— Constant.

Elle posa la main sur la poignée, mais ne l’ouvrit pas tout de suite.

Son regard revint vers la guitare.

Une dernière fois.

— Un jour, dit-elle.

Je fronçai les sourcils.

— Un jour quoi ?

— Tu joueras peut-être.

— Tu es optimiste.

— Non. Patiente.

La phrase resta dans l’air avec beaucoup trop de calme.

Puis elle ouvrit la porte.

Le couloir apparut derrière elle, plus clair, plus froid, beaucoup plus normal que mon studio.

Elle passa le seuil, se retourna.

— Merci de m’avoir montré Demitrius.

— C’est lui qui s’est montré.

— Oui, mais tu aurais pu me mettre dehors.

— J’y ai pensé.

— Je sais.

Elle sourit.

— À plus, Aurèl.

— À plus.

Elle referma la porte doucement.

Doucement.

Je restai debout.

Très immobile.

De l’autre côté, ses pas partirent dans le couloir, moins rapides que d’habitude. Peut-être parce qu’elle pensait encore au lapin. Peut-être parce qu’elle faisait attention au bruit. Peut-être parce que mon cerveau commençait à inventer des raisons là où il n’y avait qu’un rythme de marche.

Le silence revint dans le studio.

Pas tout à fait le même qu’avant.

Évidemment.

Eugène s’étira sur le canapé, satisfait d’avoir accompli sa mission sociale sans bouger depuis vingt minutes.

Lapin retourna dans son coin, vivant, entier, pas traumatisé.

Les feuilles étaient toujours sur la table.

La page de paroles toujours dans ma main.

La guitare toujours près de la lampe.

Rien n’avait changé de place.

C’était faux.

Quelque chose avait changé de place.

Je ne savais pas encore quoi.

Je posai la feuille sur le bureau, face cachée, puis la retournai presque aussitôt.

Mauvaise idée.

Je lus les mots barrés.

Ils avaient l’air plus visibles qu’avant.

Je regardai la porte.

Puis Demitrius.

Puis Eugène.

— Elle va revenir, dis-je.

Eugène ferma les yeux.

Demitrius remua le nez.

Aucun des deux ne sembla surpris.

Le studio était plus silencieux après elle.

Je n’aimai pas trop constater que je le remarquais.