Le bruit d'à côté
Chapitre 8 | Quatre cents mètres de trop
Le vendredi, à dix-sept heures onze, j’étais encore chez moi.
Ce qui, techniquement, ne voulait rien dire.
Je n’étais pas en retard.
Je n’étais même pas obligé d’y aller.
Un événement intitulé « Sortir » dans mon téléphone ne constituait pas un contrat légal. Au mieux, c’était une intention vague, créée par un homme fatigué, influençable, et peut-être légèrement affaibli par une conversation de palier.
À dix-sept heures douze, je regardai mon téléphone.
« Sortir »
L’événement n’avait pas disparu par respect pour mon inconfort.
Très bien.
Je traversai le studio jusqu’au coin de Lapin.
Il était assis près de son bol, parfaitement immobile.
— Je vais sortir.
Il remua le nez.
— Pas longtemps.
Eugène, depuis le canapé, ouvrit un œil.
— Toi, tu restes ici.
Il le referma.
Aucun engagement écrit.
Je vérifiai la baie vitrée. Fermée.
Le grillage du balcon. Renforcé.
La chaise. Retirée, parce qu’elle avait fini par devenir un tremplin déguisé.
Je tirai légèrement le rideau, juste assez pour empêcher Eugène de considérer le monde extérieur comme une suggestion personnelle.
Puis je restai au milieu du studio, avec ma veste sur le bras.
Je pris mes clés.
Puis les reposai pour vérifier que j’avais bien mon téléphone.
Puis repris les clés.
Dix-sept heures seize.
Le stade était à vingt-cinq minutes en tram.
J’allais donc arriver en avance, bien sûr, parce que la seule alternative aurait été d’arriver pile à l’heure.
Je sortis enfin.
Dans le couloir, la porte de Liora était fermée.
Aucun bruit.
Elle était probablement déjà là-bas.
Dans son monde.
Moi, je quittais le mien.
Je descendis les escaliers avec une conscience excessive de mes propres pas. En bas, la rue avait cette lumière froide de fin de journée où les vitrines semblaient plus réveillées que les gens.
Je descendis à l’arrêt Delorme avec plusieurs personnes qui avaient l’air de regretter leurs choix sportifs. Deux adolescents en survêtement marchaient devant moi, sacs énormes sur le dos. Une fille buvait dans une gourde en avançant. Un homme en short, malgré la température discutable, trottinait sur le trottoir comme si marcher était une défaite.
Je les suivis. Discrètement.
Enfin, j’essayai.
Au bout de cinq minutes, les grilles apparurent.
Stade municipal.
Le portail était ouvert. De l’autre côté, la piste entourait le terrain comme une grande ligne rouge coupée en couloirs. Des corps bougeaient partout.
Ça parlait.
Ça riait.
Ça s’appelait d’un bout à l’autre de la piste.
Je restai juste après l’entrée.
Erreur.
Il n’existe aucun endroit plus visible que celui où l’on hésite.
Un garçon passa près de moi en courant doucement.
Puis un autre.
Puis une fille en tenue bleue me contourna avec l’aisance de quelqu’un qui avait reconnu que j’étais un obstacle fixe.
Très bien.
J’étais devenu du mobilier.
Je finis par m’asseoir sur la deuxième rangée.
Position neutre.
Parfaite en théorie.
Dans les faits, je me sentais comme une erreur administrative assise sur du béton.
Je sortis mon carnet.
Là, au moins, j’avais une excuse.
Dessiner. Ou faire semblant.
Je traçai une ligne vague sur une page.
Une barrière. Un poteau.
Rien de brillant.
Devant moi, le stade continuait d’exister sans se soucier de mon intégration.
— Aurèl !
Je levai la tête trop vite.
Liora était près de la barrière, à une dizaine de mètres.
Je ne l’avais pas vue arriver, ce qui était impressionnant, vu qu’elle portait un sweat rouge, un legging noir, les cheveux attachés haut et une expression beaucoup trop satisfaite.
Elle leva une main.
Je répondis par un geste trop petit.
Elle rit.
Même de loin, je le vis.
Puis elle attrapa son sac, le posa près d’un groupe, et traversa vers moi en marchant rapidement. Pas son pas de couloir. Pas non plus son pas d’escalier. Celui-ci avait une direction. Une économie. Elle venait vers moi sans gaspiller le mouvement.
— Tu es venu.
— Apparemment.
— Tu dis ça comme si quelqu’un t’avait déposé ici sans ton accord.
— Mon calendrier a une part de responsabilité.
— L’événement « Sortie » ?
Je me figeai.
Elle ouvrit grand les yeux.
— Attends. C’était vraiment ça ?
— Non.
Trop rapide.
Elle éclata de rire.
— Tu as mis « Sortie ».
— Presque, c’était un intitulé provisoire.
— Pour venir au stade ?
— Pour sortir.
— Très précis.
— Suffisant.
Elle souriait encore, les joues déjà un peu rouges surement à cause du froid ou de l’échauffement commencé avant que je la voie.
— Tu es bien placé, dit-elle en regardant les gradins.
Je regardai autour de moi.
— Je n’ai aucune idée de ce que je fais.
— Ça se voit moins que tu crois.
— Ce qui veut dire que ça se voit.
— Un petit peu.
Parfait.
Une voix l’appela depuis la piste.
— Liora, échauffement.
— J’arrive !
Elle me regarda à nouveau.
— Je dois y aller. Tu peux rester là. Enfin, sauf si tu veux faire des gammes avec nous.
— Je ne sais pas ce que ça veut dire et c’est déjà non.
— Sage décision.
Elle recula d’un pas.
— Si quelqu’un te demande, tu dis que tu es venu voir l’entraînement.
— C’est vrai.
— Oui, justement. Reste simple.
— Je peux essayer.
Elle fit deux pas, puis revint presque.
— Et ne fais pas ton visage « je suis ici par erreur mais j’analyse la sortie de secours ».
— C’est mon visage normal, d’après toi.
— Alors varie.
Puis elle repartit.
Je la suivis des yeux malgré moi.
Elle se tut.
Pas progressivement.
Pas après avoir fini sa phrase.
Tout de suite.
Je le remarquai avant même de comprendre pourquoi.
Son visage changea aussi.
Elle restait elle.
Les yeux vifs, les mains mobiles, cette façon d’être présente sans s’excuser.
Mais son attention venait de se placer ailleurs. Comme une lampe qu’on oriente.
Le coach montra la piste.
Ils partirent en footing lent autour du terrain.
Je m’installai mieux, carnet ouvert sur mes genoux.
Liora courait au milieu du groupe.
Elle parlait parfois. Moins que prévu.
Elle écoutait beaucoup.
Je m’étais attendu à la voir courir comme elle parlait.
Vite.
Trop.
Avec cette impression que l’énergie sortait par tous les angles.
Ce n’était pas ça.
Sur la piste, son mouvement avait des bords.
Liora rata une fois un appui.
Pas vraiment « rata ».
Disons qu’elle posa le pied un peu trop près de la ligne intérieure.
Elle grimaça, se corrigea immédiatement, puis recommença.
Personne ne fit de commentaire.
Elle non plus.
Le coach s’approcha, lui dit quelque chose en désignant son bras gauche. Elle hocha la tête. Pas avec sa version de couloir, celle qui voulait dire « oui oui j’ai entendu mais j’ai déjà une objection ». Là, elle hocha la tête pour retenir.
Puis elle refit le mouvement.
Mieux.
Je dessinai sans m’en rendre compte une petite courbe sur ma page.
Une épaule.
Peut-être.
Je refermai un peu le carnet.
Très bien.
Pas de zèle.
Le coach rassembla le groupe près de la ligne de départ.
Je n’entendis pas tout.
Seulement des morceaux, portés par le vent.
— Trois fois quatre cents… récup deux minutes… propre… pas de départ idiot…
Un garçon souffla quelque chose.
Le coach le pointa avec son chronomètre.
— Je regarde tout le monde, hein.
Quelques rires.
Puis il se tourna vers Liora.
— Toi, surtout, tu ne pars pas comme si le premier virage t’avait insultée.
Liora posa une main sur sa poitrine, faussement outrée.
— Je suis très calme.
Le groupe rit.
Le coach presque pas.
— Tu es beaucoup de choses, Liora. Calme, c’est une hypothèse.
Elle sourit.
Mais quand il reprit, elle écouta.
— Premier quatre cents contrôlé. Le but, c’est pas de montrer que vous avez des jambes au bout de cent mètres. Le huit, c’est de la gestion. Si vous donnez tout trop tôt, le deuxième tour vous présente la facture.
Je me redressai légèrement.
Le huit.
Le 800 mètres.
Deux tours.
Une arnaque, selon la principale concernée.
Le coach continua.
— Vous devez sentir le rythme. Pas le subir. Attendre le bon moment. Attaquer quand c’est utile.
Je n’étais pas certain de comprendre le sport.
Je comprenais l’idée.
Ne pas tout dépenser au début.
Rester dans une vitesse qu’on voudrait dépasser.
Tenir assez longtemps pour avoir encore quelque chose à donner au moment juste.
Je regardai Liora.
Elle avait baissé les yeux vers la ligne blanche. Elle secoua une jambe, puis l’autre. Ajusta son élastique. Tira légèrement sur les manches de son sweat, puis les remonta. Ses doigts bougèrent une fois, rapidement, avant de se fermer.
Le coach leva la main.
Le groupe se plaça.
Je retins mon souffle.
Ridicule.
Je n’étais pas sur la piste.
Le coup de sifflet partit.
Ils s’élancèrent.
Le son changea immédiatement.
Plus dense.
Plus sec.
Les chaussures frappaient le tartan avec une régularité nerveuse. Je distinguais Liora au milieu, légèrement à l’extérieur d’une autre fille. Au bout de cent mètres, elle sembla vouloir avancer.
Je le vis dans son buste.
Dans la manière dont son épaule partit un peu avant le reste.
Puis elle se retint.
Presque rien.
Un geste minuscule.
Mais tout son corps donna l’impression d’avoir reçu une consigne contrariante.
Le coach cria :
— Oui, garde ! Pas maintenant !
Liora ne répondit pas.
Évidemment.
Elle courait.
Pourtant, je pouvais presque imaginer la phrase qu’elle aurait voulu lancer.
Elle resta placée.
Le groupe commençait déjà à s’étirer. Les distances entre eux se creusaient d’un mètre, puis deux. Le souffle devenait audible quand ils passaient près de la ligne d’arrivée.
Liora termina son quatre cents avec une foulée encore propre, mais son visage avait changé.
Pas souffrance dramatique.
Pas héroïsme.
Effort.
Net.
Concret.
Elle ralentit après la ligne, posa les mains sur les hanches, marcha, inspira fort.
Le coach annonça des temps.
Je n’en retins aucun.
— Trop vite au premier deux cents, Liora.
Elle leva une main sans discuter.
Reconnaissance.
Pas soumission.
Elle savait.
Ça aussi, je le vis.
La récupération dura peu.
Beaucoup trop peu, selon mon avis d’expert assis.
Ils repartirent.
Deuxième quatre cents.
Cette fois, Liora sembla presque différente dès le départ. Elle laissa un garçon partir devant. Resta derrière une fille brune. Garde. Ajuste. Attend.
— Voilà. Là, oui. Reste dans ça.
Elle resta.
Je vis son agacement.
Rien dans son visage ne criait. Elle ne faisait pas de geste inutile. Mais il y avait une tension dans sa mâchoire, une impatience retenue dans ses épaules. Comme si son corps négociait avec la consigne à chaque foulée.
Au dernier virage, le coach cria :
— Maintenant tu peux y aller.
Elle accéléra.
Pas une explosion.
Une décision.
Elle passa la fille devant elle dans la dernière ligne droite et franchit la ligne avec deux mètres d’avance.
Puis elle se plia légèrement, mains sur les cuisses.
— Mieux, dit le coach.
Liora leva le pouce.
Elle avait l’air à la fois satisfaite et contrariée.
Combinaison familière.
Je baissai les yeux vers mon carnet.
J’avais dessiné trois lignes.
Une courbe de piste.
Une silhouette penchée.
Un pied qui touche le sol.
Je ne me souvenais pas les avoir commencées.
Très bien.
Ma main aussi avait décidé de se rendre utile sans autorisation.
La troisième répétition fut plus dure.
Même moi, qui ne comprenais pas grand-chose, je le vis.
Le groupe partit moins léger.
Les épaules montèrent plus tôt.
Les respirations s’ouvrirent.
Le froid ne suffisait plus à cacher la chaleur sur les visages.
Liora tint les deux cents premiers mètres en silence, puis je vis son pas se raccourcir légèrement. Le coach cria quelque chose que je n’entendis pas. Elle serra les dents.
Dans le dernier cent, elle accéléra quand même.
Trop tôt, peut-être.
Ou trop fort.
Ou simplement comme elle pouvait.
Elle termina, marcha deux pas, puis leva la tête vers le ciel avec une expression que je connaissais presque.
Le visage de quelqu’un qui aurait aimé insulter une abstraction.
La piste.
Son corps.
Le concept de distance.
Le coach s’approcha.
Elle l’écouta.
Vraiment.
Même fatiguée.
Même agacée.
Il fit un geste avec la main.
Une ligne.
Un frein.
Puis un point plus loin.
Attendre.
Attaquer.
Elle hocha la tête.
Moins vite que tout à l’heure.
Plus sérieusement.
Je pensais que la séance était terminée.
Erreur.
Le coach annonça autre chose.
— Six cents pour finir. Propre. Pas héroïque. Je veux du rythme, pas du théâtre.
J’eus envie de protester pour eux.
Personne ne protesta.
Enfin, un garçon dit :
— C’est légal ?
Le coach sourit.
— Évidemment.
Liora marcha jusqu’à son sac, but une gorgée, secoua les bras, puis revint vers la ligne. Elle passa assez près des gradins pour me voir.
Nos regards se croisèrent.
Elle leva les sourcils.
Comme pour dire : tu vois ?
Je levai vaguement la main.
Comme pour répondre : malheureusement.
Elle sourit.
Une seconde.
Puis le coach parla et elle se retourna immédiatement.
Encore cette bascule.
Liora du couloir aurait ajouté une phrase.
Liora de la piste se plaçait.
Le six cents commença.
Un tour et demi.
Le groupe semblait chercher une vitesse.
Pas seulement avancer.
Trouver un endroit entre trop lent et trop vite.
Le coach criait des repères.
— Relâche !
— Respire !
— Pas maintenant !
— Tu tiens là !
— Encore cent avant de bouger !
Liora était troisième.
Puis deuxième.
Puis encore troisième, parce qu’un garçon la reprit dans le virage.
Elle ne réagit pas tout de suite.
Je vis que ça lui coûta.
Elle avait envie de répondre.
De suivre.
De prouver.
De ne pas laisser un corps devant le sien si son corps à elle pouvait passer.
Le coach cria :
— Liora, attends !
Elle attendit.
Je ne sais pas comment on voit quelqu’un attendre en courant.
Mais je le vis.
Elle resta derrière.
À la corde, légèrement coincée, foulée tenue, bras plus serrés.
À quatre cents mètres, elle passa devant moi. Son souffle était clair. Fort. Pas paniqué. Elle avait les yeux fixés plus loin que la ligne.
Le coach cria :
— Maintenant !
Liora bougea.
Cette fois, le mot accélérer ne suffisait pas.
Elle sembla retirer un verrou.
Son pas s’ouvrit. Ses bras prirent plus d’espace. La fatigue restait là, visible, mais elle ne décidait pas seule. Les cent derniers mètres furent moins beaux que les premiers.
Plus vrais, peut-être.
Durs.
Le visage tiré.
La bouche ouverte.
Les épaules qui voulaient monter et qu’elle redescendait encore.
Elle passa la ligne, continua quelques mètres avant de ralentir, puis marcha, mains sur la tête, puis sur les hanches, puis sur la tête de nouveau, comme si aucune position ne convenait à l’après-effort.
Le coach annonça quelque chose.
Elle fit une grimace.
Il lui parla.
Elle répondit enfin, trop loin pour que je comprenne.
Mais elle souriait un peu.
Pas heureuse.
Pas déçue.
Un mélange.
Vivante, dans un sens très concret.
Le groupe partit en récupération lente.
Je restai assis.
Le béton était froid sous moi.
Je ne l’avais presque pas senti jusque-là.
Mon carnet était ouvert.
Les lignes sur la page avaient pris forme sans projet.
Un virage.
Une silhouette de dos.
Des cheveux attachés.
Un bras qui partait en arrière.
Je refermai doucement.
Pas trop vite.
Il n’y avait personne à côté de moi.
Aucun témoin.
Ce qui n’améliorait pas la situation.
La séance continua encore un peu.
Étirements.
Discussions.
Gourdes.
Vestes remises sur les épaules.
Le stade perdit progressivement sa tension. Les corps redevinrent des gens. Les voix reprirent plus de place. Quelqu’un se plaignit d’un devoir à rendre. Une fille chercha ses clés. Un garçon demanda si quelqu’un voulait passer acheter des crêpes.
La vie normale, version épuisée.
Pas en courant.
Heureusement.
Elle monta les deux marches des gradins et s’arrêta devant moi, essoufflée encore, les cheveux un peu défaits, le visage ouvert par l’effort. De près, elle avait l’air plus fatiguée que de loin.
Et plus contente.
Et furieuse.
Tout ça en même temps.
— Alors, dit-elle.
Je me levai, parce que rester assis pendant qu’elle était debout semblait bizarre.
Puis je réalisai qu’en me levant, j’avais l’air trop officiel.
Trop tard.
— Alors, répétai-je.
— C’était ta première expérience d’athlétisme municipal.
— J’en ressors changé.
— À ce point ?
— Les gradins sont effectivement moches.
Elle plissa les yeux.
— C’est ça ton analyse ?
— Je commence par l’environnement.
— Très professionnel.
Elle reprit son souffle, but une gorgée dans sa gourde, puis me regarda pardessus.
— Et le reste ?
Question simple.
Pas tout à fait.
Elle essayait d’avoir l’air légère.
Je commençais à reconnaître ça aussi.
Je regardai la piste.
Puis elle.
— Je ne pensais pas que c’était autant une histoire de ne pas courir.
Elle resta immobile.
— Quoi ?
Je regrettai immédiatement.
Phrase obscure.
Excellent travail.
— Enfin, dis-je, vous courez, évidemment.
— Merci de confirmer.
— Je veux dire… je croyais que le but était juste d’aller vite.
Elle ne répondit pas.
Alors je continuai, parce que ma bouche choisissait toujours les pires moments pour obtenir son autonomie.
— Mais on aurait dit que le plus difficile, pour toi, c’était les moments où tu devais te retenir. Surtout dans le six cents. Quand le garçon t’a passée dans le virage. Tu avais envie de le suivre tout de suite.
Elle baissa légèrement sa gourde.
— Ah.
— Enfin, je crois.
— Non.
Je me figeai.
— Non ?
— Enfin si. Continue.
Très bien.
Ordre reçu.
Panique modérée.
— Tu avais l’air plus énervée de devoir attendre que fatiguée de courir.
Silence.
Autour de nous, le stade continuait. Un sac se ferma. Quelqu’un rit près de la barrière. Le coach cria un prénom au loin.
Liora me regardait.
Pas avec son sourire de couloir.
Pas avec son expression de victoire après une absurdité réussie.
Quelque chose de plus fixe.
Presque surpris.
Je pensai avoir dit une chose trop personnelle.
Ce qui était absurde.
Nous parlions de course.
De virage.
De garçon devant elle.
Rien d’intime.
En théorie.
Elle baissa les yeux vers la piste, puis sourit.
Petit.
— C’est offensant de précision.
Je respirai un peu.
— Désolé.
— Non, c’est bien.
Elle passa une main sur son front, puis secoua la tête comme si elle voulait faire tomber la fatigue de ses cheveux.
— C’est exactement ça. Je déteste attendre.
— J’avais cru comprendre.
Elle me lança un regard.
— Dans la vie, je veux dire.
— Moi aussi.
— Tu ne m’as pas vue dans la vie depuis si longtemps.
— J’ai des murs fins.
Elle éclata de rire, puis dut poser une main sur ses côtes.
— Ne me fais pas rire après une séance.
— Je note.
— Tu notes vraiment ?
— Mentalement.
— Pire.
Elle s’assit sur la marche, à côté de mon ancienne place, avec la prudence d’une personne dont les jambes venaient de déposer plainte. Je restai debout une seconde, puis m’assis aussi, en laissant une distance correcte.
Une distance de voisinage.
De stade.
De deux personnes qui ne savent pas exactement ce qu’elles sont en train de faire là.
Elle regarda la piste.
— Le huit, c’est horrible parce que tu ne peux pas juste partir. Enfin, tu peux. Et après tu meurs au deuxième tour.
— Métaphoriquement ?
— Sportivement.
— C’est plus grave ?
— Sur le moment, oui.
Elle étira une jambe devant elle, fit tourner sa cheville, puis grimaça.
— Le coach dit toujours que je cours parfois comme si je voulais régler un conflit personnel avec la distance.
— Il a tort ?
— Non.
— Ah.
— C’est ça le problème.
Elle soupira, mais son sourire restait là.
Un peu fatigué.
— Toi, tu as tout vu en une séance.
— Je n’ai pas tout vu.
— Tu as vu le truc pénible.
— Désolé.
— Arrête de t’excuser quand tu regardes bien.
Je ne répondis pas.
Parce que la phrase avait une forme étrange.
Et parce qu’elle ne l’avait pas dite comme une blague.
Ou pas seulement.
Une voix appela depuis la barrière.
— Liora ! On bouge !
Elle leva la main.
— Deux secondes !
Puis elle se tourna vers moi.
— Tu rentres comment ?
— Tram.
— Moi aussi, mais je vais passer boire un truc avec eux. Enfin, boire un truc qui n’est pas un gel énergétique ou une eau tiède avec un goût de plastique.
— Ambitieux.
— Tu peux venir.
Je regardai le groupe près de la sortie.
Plusieurs personnes.
Des sportifs.
Des gens qui savaient se tenir dans un stade, parler fort, porter des sacs énormes, rire après avoir couru une distance qui aurait dû justifier une évacuation médicale.
— Je vais rentrer, dis-je.
Elle ne sembla pas vexée.
Pas surprise non plus.
— D’accord.
Puis, après une seconde :
— C’est déjà bien que tu sois venu.
Je haussai légèrement les épaules.
— J’avais un événement.
— Sortir.
— Provisoire.
— Historique.
Elle se leva, plus lentement qu’elle ne l’aurait voulu, je pense. Sa main effleura la rampe métallique pour garder l’équilibre. Je fis un mouvement trop discret pour proposer de l’aide.
Ridicule.
Elle n’en avait pas besoin.
Elle me vit quand même.
Évidemment.
— Ça va, dit-elle.
— Je n’ai rien dit.
— Tu as pensé fort.
— C’est une accusation difficile à prouver.
— Je te connais.
Je la regardai.
Elle sembla réaliser la phrase après l’avoir prononcée.
Ou alors je l’inventai.
Elle remit son sac sur son épaule.
— Enfin, je connais ton visage normal.
— Celui qui analyse les sorties.
— Exactement.
Elle recula de deux pas.
— La prochaine fois, je te mets plus près du virage. C’est mieux pour voir les catastrophes.
— Il y a une prochaine fois ?
— Socialement, quand quelqu’un reste toute la séance sans fuir, oui.
— J’ai peut-être simplement une bonne endurance assise.
— C’est un début.
Elle sourit.
— À plus, Aurèl.
— À plus.
Je rangeai mon carnet dans ma poche intérieure et descendis des gradins.
En quittant la piste, je remarquai que mes chaussures avaient gardé un peu de poussière rouge sur les semelles.
Preuve matérielle.
J’étais bien venu.
Dans ma tête, il y avait encore le bruit.
Pas les voix.
Pas le coach.
Pas même le sifflet.
Les foulées.
Ce rythme sec sur le tartan.
Liora qui attendait.
Liora qui partait.
Liora qui retenait quelque chose avant de le lâcher au bon moment.
Je descendis à mon arrêt, marchai jusqu’à l’immeuble, montai les escaliers.
Sur le palier, sa porte était fermée.
Aucun bruit derrière.
Je rentrai chez moi.
Eugène m’attendait derrière la porte.
Pas devant.
Derrière.
Exactement assez près pour créer une scène de reproche.
— Bonsoir.
Il me renifla la chaussure.
Longuement.
Puis leva la tête vers moi avec une expression outrée.
— Oui, j’ai vu d’autres humains.
Il renifla encore.
— Et du tartan, probablement.
Il tourna les talons et partit vers le canapé.
Jugement prononcé.
Demitrius, lui, accepta une feuille verte avec la neutralité généreuse d’un souverain discret.
Le studio était calme.
Vraiment calme.
Je posai mes clés dans la coupelle, retirai ma veste, allumai la lampe près de la bibliothèque.
Le bureau m’attendait.
La cabane aussi.
J’ouvris le fichier.
La lumière que j’avais ajoutée près de la porte me sembla trop évidente.
Je l’adoucis.
Puis je sauvegardai.
Une fois.
Deux fois.
La troisième attendit quelques secondes.
Progrès spectaculaire.
Je sortis mon carnet pour vérifier un détail de perspective.
Enfin, c’était l’explication disponible.
Le carnet s’ouvrit à la page du stade.
La silhouette était là.
Pas très détaillée.
Un corps dans un virage.
Une épaule retenue.
Une jambe qui pousse.
Des cheveux attachés qui suivaient le mouvement avec un léger retard.
Je restai immobile.
Je ne me souvenais pas avoir dessiné ça.
Pas vraiment.
Je me souvenais de la piste, du bruit, de la façon dont elle avait attendu avant de partir.
Ma main, visiblement, avait pris des notes autrement.
Je refermai le carnet trop vite.
Comme si quelqu’un pouvait m’accuser.
Personne n’était là.
Eugène dormait sur le canapé.
Demitrius mangeait.
Le frigo ronronnait.
La ville respirait derrière les vitres.
C’était presque pire.
Je posai le carnet sur le bureau, face contre la table.
Puis, après quelques secondes, je le rouvris.
Juste assez pour regarder la silhouette encore une fois.
Je pris le crayon.
Ajoutai une ligne.
Une seule.
Le prolongement du bras.
Puis je refermai.
Plus doucement.
De l’autre côté du mur, un bruit arriva enfin.
Une porte.
Des pas.
Plus lents que d’habitude.
Puis la voix de Liora, étouffée, fatiguée, vivante quand même.
Je ne distinguai pas les mots.
Je n’en avais pas besoin.