Le bruit d'à côté
Chapitre 10 | Le balcon ne compte pas comme une invitation
Le problème avec les habitudes, c’est qu’elles se forment rarement avec dignité.
Au début, une chose arrive une fois.
Puis deux.
Puis le cerveau, cette petite administration interne beaucoup trop zélée, ouvre un dossier.
Bruit derrière le mur.
Liora qui rentre. Pas rapides. Clé dans la serrure. Voix dans l’entrée. Porte.
Silence.
Je n’attendais pas ces bruits.
Évidemment.
Je les identifiais.
Nuance importante.
Le samedi soir, à vingt-trois heures quarante, j’étais encore à mon bureau.
Ce qui n’avait rien d’extraordinaire. Le freelance entretenait avec les horaires une relation comparable à celle d’Eugène avec les règles du balcon : théorique, souple, négociable uniquement dans sa tête.
L’écran éclairait le studio d’une lumière trop forte.
J’avais trois fichiers ouverts.
Une commande pour une maison d’édition jeunesse. Une facture en retard.
Et un dossier intitulé « expo_intérieurs_sélection », qui me fixait depuis le bureau comme une question à laquelle je n’avais pas envie de répondre.
L’exposition collective approchait.
Dans trois semaines.
Pour une personne normale, c’était une marge confortable.
Pour moi, déjà un territoire d’urgence.
Il fallait envoyer une sélection définitive avant lundi soir.
Cinq images. Trois impressions possibles.
Une note d’intention courte, « pas trop conceptuelle, mais assez personnelle », selon le mail de l’organisatrice.
Magnifique.
Pas trop conceptuelle. Assez personnelle.
Je préférais quand les clients demandaient des aubergines chaleureuses.
Au moins, une aubergine ne prétendait pas vouloir comprendre mon rapport à l’espace domestique.
Je regardai les vignettes ouvertes sur l’écran.
Une cuisine vide avec une chaise déplacée.
Un couloir en fin d’après-midi.
Une fenêtre entrouverte sur un balcon.
Une table après un repas.
Le coin d’un canapé, un plaid, une lampe basse.
Cinq pièces.
Cinq endroits sans personnages.
Ou presque sans.
Une tasse. Un pull abandonné, une trace d’eau. Des chaussures près d’une porte.
Des preuves.
C’était peut-être trop similaire.
Ou trop silencieux.
Ou trop moi.
Je passai une main sur mon visage.
— Tu en penses quoi ?
Eugène était allongé sur la table basse, dans une position qui ne respectait ni la gravité ni la pudeur.
Il ouvrit un œil.
— Oui, pardon. Question exigeante.
Il referma l’œil.
Lapin, lui, poursuivait une opération délicate impliquant du foin et une concentration totale.
J’ouvris le document de note d’intention.
Le curseur clignota.
Je tapai :
« Ces images explorent… »
Je supprimai. Non.
Trop exposition collective de gens qui portaient des cols roulés volontairement.
Je recommençai.
« Je dessine des intérieurs parce que… »
Je m’arrêtai.
Parce que quoi ?
Parce que les gens étaient trop difficiles à dessiner sans mentir.
Parce que les pièces gardaient mieux les traces que les visages.
Parce qu’une chaise déplacée disait parfois plus qu’une phrase.
Je supprimai tout.
Très productif.
Je sauvegardai le document vide. Par précaution.
De l’autre côté du mur, il n’y avait presque rien.
Liora travaillait ce soir-là.
Je le savais parce qu’elle l’avait dit la veille, très vite, en descendant l’escalier avec un sac de sport, un tote bag et une pomme coincée entre les dents.
Enfin, elle ne l’avait pas dit avec la pomme entre les dents.
Elle avait dit :
— Je travaille demain soir, donc si Eugène prévoit une crise existentielle, il devra prendre rendez-vous.
J’avais répondu :
— Je transmettrai au service concerné.
Elle avait levé le pouce.
Puis elle avait failli trébucher sur la dernière marche.
Dignité générale préservée de justesse.
Depuis, je savais.
Samedi soir. Service au café. Retour tard.
Information neutre. Sans conséquence.
Je fermai le document de note d’intention.
Le rouvris.
Le refermai.
Puis j’ouvris la commande jeunesse pour avoir l’air d’un professionnel sérieux.
La cabane respirait mieux, mais le client voulait encore « quelque chose d’un peu plus humain ».
Je regardai l’enfant devant la cabane.
— Il y a littéralement un humain.
Eugène ne bougea pas.
Je zoomai sur la silhouette.
Peut-être fallait-il tourner légèrement la tête vers la fenêtre. Faire comme si l’enfant hésitait à entrer.
J’ajoutai un petit angle. C’était mieux. Ou pire.
Je sauvegardai.
Une fois. Deux fois.
Trois.
Minuit passa. Puis minuit quinze.
La rue s’était calmée. Les voitures devenaient plus rares. Dans l’immeuble, quelques portes avaient claqué plus tôt, puis tout s’était tassé.
Je me levai pour m’étirer.
Mon dos protesta avec la conviction d’un vieil ami qu’on aurait négligé.
Je fis du thé. Mauvaise idée.
Je le fis quand même.
Au moment où la bouilloire commença à chauffer, la porte de l’immeuble s’ouvrit en bas.
Je ne l’entendis pas clairement.
Plutôt une chaîne de sons.
Le battement de la porte. Des pas dans la cage d’escalier.
Lents. Puis plus rapides. Puis lents encore.
Je restai immobile.
La bouilloire monta en bruit derrière moi.
Les pas arrivèrent au cinquième.
Je reconnus Liora.
Pas exactement à son rythme habituel.
Il manquait quelque chose.
Ou quelque chose pesait.
Ses pas avaient encore cette énergie qui semblait considérer les escaliers comme une provocation personnelle, mais les dernières marches furent plus lourdes. Moins attaquées. Comme si son corps avait accepté d’obéir jusqu’au palier, seulement par contrat.
Puis une clé tomba de l’autre côté.
Un petit bruit métallique.
Un silence.
— Sérieusement ?
Sa voix.
Fatiguée.
Plus basse.
Je posai ma tasse vide sur le plan de travail.
On n’ouvrait pas une porte à minuit passé parce qu’une voisine avait fait tomber ses clés. C’était exactement le genre de geste qui nécessitait une relation plus définie que la nôtre.
Voisin. Animaux. Balcon. Guitare. Stade.
Un nouveau bruit.
Elle avait probablement donné un coup de pied dans son sac.
— Parfait.
Bon. Peut-être.
Je traversai le studio.
Eugène leva la tête.
— Ne commence pas.
Je n’étais pas sûr de m’adresser à lui.
Je déverrouillai ma porte et l’ouvris juste assez pour regarder.
Liora était accroupie devant chez elle, un genou au sol, l’autre jambe pliée, en train de fouiller sous un sac énorme avec une expression de concentration hostile.
Elle portait une veste noire trop fine pour la nuit, un sweat dessous, un jean, des baskets tachées de pluie.
Ses cheveux étaient attachés à la va-vite, plusieurs mèches échappées comme si même elles avaient renoncé à suivre son emploi du temps.
Une odeur de café froid, de friture légère et de pluie entra dans le couloir.
Pas désagréable.
Juste très vivante.
Très fin de service.
Elle leva la tête vers moi.
— Ah.
— Salut.
— Je t’ai réveillé ?
Je regardai ma tenue.
Pull, pantalon, lunettes, lumière allumée derrière moi.
— Non.
— Dommage. J’aurais eu l’air coupable.
— Tu peux l’être pour autre chose.
— J’ai assez de dossiers ouverts, merci.
Elle récupéra enfin ses clés sous la bandoulière de son sac et se redressa.
Trop vite.
Elle s’arrêta une seconde, main sur le mur. Je le vis.
Elle fit semblant que non. Je le vis aussi.
— Ça va ? demandai-je.
Elle souffla, puis leva les clés.
— Victoire.
— Ce n’était pas la question.
— Ça répond à une question proche.
— Pas vraiment.
Elle glissa la clé dans la serrure, sans tourner tout de suite. Elle resta appuyée contre le mur du palier, l’épaule légèrement inclinée. Le couloir avait une lumière jaune, mauvaise surtout pour les gens qui essayaient de faire croire qu’ils n’étaient pas épuisés.
— Long service ?
— Non.
Je la regardai.
Elle leva les yeux.
— Oui.
— Voilà.
— Très long. Productif, dans le sens où j’ai porté des plateaux, fait semblant d’aimer des clients, renversé deux cafés, nettoyé un sol qui avait développé une identité propre, et empêché un monsieur de m’expliquer pourquoi le cappuccino moderne n’est plus ce qu’il était.
— Sujet grave.
— Il était sincèrement bouleversé.
— La mousse de lait détruit des civilisations.
— Merci. Exactement.
Elle sourit.
Le sourire arriva. Pas jusqu’au bout.
Il s’arrêta sur les bords.
Je ne savais pas quoi faire de cette information.
Je n’avais pas encore la place relationnelle pour dire : tu as l’air au bout.
Je n’étais plus exactement personne.
Et ça, c’était le problème.
Elle ouvrit enfin sa porte, puis resta sur le seuil.
À l’intérieur, l’appartement était sombre, sauf une lumière dans l’entrée. Plus loin, probablement le salon. Pas de voix. Sa famille dormait, ou essayait.
— Tu travaillais ? demanda-t-elle.
— Oui.
— Les aubergines ?
— Plus jamais les aubergines.
— Pardon. Sujet sensible.
— Une cabane.
— Ah.
— Et une note pour l’exposition.
— L’exposition ?
Je regrettai immédiatement.
Je ne sais pas pourquoi. Ce n’était pas secret.
C’était même l’inverse d’un secret, techniquement, puisqu’une exposition consistait à accrocher des choses sur un mur pour que des inconnus les regardent avec des sourcils variables.
— Une petite exposition collective, dis-je.
— Tu ne m’avais pas dit.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que tu ne m’avais pas demandé.
Elle plissa les yeux.
— Réponse de fuite.
— Réponse exacte.
— Les deux peuvent coexister.
Elle avait raison.
Malheureusement.
— C’est quand ?
— Dans trois semaines. Enfin, le vernissage. Si je ne disparais pas dans un trou avant.
— Tu exposes quoi ?
— Des intérieurs.
— Tes pièces vides ?
— Elles ne sont pas vides.
La réponse sortit trop vite.
Liora ne sourit pas.
Elle le remarqua. Bien sûr.
— D’accord, dit-elle simplement.
Silence. Pas long.
Assez pour que je sente que je venais de poser quelque chose entre nous sans l’avoir prévu.
Elle baissa les yeux vers son sac, puis vers ses clés, puis vers moi.
— Je vais poser mes affaires.
— Oui.
— Mais je suis trop réveillée pour dormir.
Je regardai son visage.
— Tu as l’air du contraire.
— C’est une erreur de lecture.
— Vraiment ?
— Je suis réveillée à l’intérieur.
— L’extérieur proteste.
Elle eut un petit rire.
Puis elle porta une main à son front.
Mouvement bref. Fatigué.
— Je vais boire un truc sur le balcon, dit-elle. Enfin, pas « un truc » inquiétant. De l’eau. Ou une tisane si je trouve la force morale.
Elle marqua une pause.
— Tu peux venir sur le tien.
Je clignai des yeux.
— Sur mon balcon ?
— Oui.
— Ce n’est pas « venir ».
— Exactement. C’est pratique.
— Pratique pour quoi ?
— Parler sans réveiller tout le monde dans le couloir.
— Le balcon ne compte pas comme une invitation.
Elle sourit.
Fatiguée, mais nette cette fois.
— Bien sûr que non. C’est une zone diplomatique.
Puis elle disparut chez elle avant que je puisse répondre.
Sa porte se referma doucement.
Je restai dans l’encadrement de la mienne.
Très bien. Zone diplomatique.
Concept parfait. Dangereux.
Je rentrai dans le studio.
Eugène était assis au milieu de la pièce.
Il avait l’air d’avoir tout compris.
Ce qui était impossible. Et pourtant…
— Ne me regarde pas comme ça.
Il cligna des yeux.
— Je vais sur mon balcon.
Il tourna la tête vers la baie vitrée.
— Mon balcon sécurisé.
Il se leva.
— Non.
Il s’arrêta.
— Toi, tu restes.
Il me regarda avec une indignation silencieuse.
— Tu as perdu les droits diplomatiques.
Je fermai la baie derrière moi dès que je sortis.
L’air était froid.
La nuit avait gardé un peu de pluie. Les rambardes brillaient légèrement sous les lumières de la rue. Le balcon voisin était encore vide, mais la porte-fenêtre de Liora s’ouvrit quelques secondes plus tard.
Elle apparut avec un sweat plus large, une tasse dans les mains, les cheveux défaits cette fois.
Pas complètement.
Juste assez pour que son visage paraisse moins organisé.
Elle avait retiré ses chaussures.
Chaussettes épaisses. Encore.
Détail domestique.
Dangereusement domestique.
— Eugène boude ? demanda-t-elle.
— Il prépare un recours.
— Il a un avocat ?
— Toujours lui-même.
— Mauvaise stratégie.
— Très confiante, pourtant.
Elle s’appuya contre la rambarde.
Pas vivement. Pas avec son énergie habituelle qui arrivait toujours un peu avant elle.
Lentement.
Comme si elle voulait économiser les gestes.
Je remarquai que sa voix était plus basse.
Le volume descendait quand elle n’avait plus la force de projeter le monde devant elle.
Je pris ma tasse de thé, tiède, et m’adossai au mur près de la baie vitrée.
Distance correcte.
Distance de voisinage nocturne.
Zone diplomatique.
— Tu as trouvé la force morale ? demandai-je.
Elle regarda sa tasse.
— Tisane.
— Impressionnant.
— J’ai failli manger des céréales dans un bol sale, donc on va dire que c’est une victoire.
— Pourquoi dans un bol sale ?
— Parce que le bol propre était trop loin.
— Il était où ?
— Dans le placard.
Je hochai la tête.
— Situation extrême.
— Tu comprends.
— Totalement.
Le silence s’installa.
Liora buvait une gorgée, les deux mains autour de sa tasse. Son regard allait vers la rue, pas vers moi. Ses épaules étaient plus basses. Les bruits de la ville montaient jusqu’à nous avec prudence.
Un bus au loin. Des pneus sur la route mouillée.
Une fenêtre qu’on fermait quelque part.
Je n’avais pas l’habitude de Liora dans les silences.
Pas comme ça.
D’habitude, même quand elle ne parlait pas, elle semblait sur le point de parler.
Là, elle était seulement là.
Fatiguée. Présente.
Sans chercher à occuper tout l’air.
— Tu finis souvent si tard ? demandai-je.
— Au café ?
— Oui.
— Ça dépend. Les samedis, oui. Enfin, parfois. Souvent. Trop.
Elle passa une main dans ses cheveux, puis sembla regretter immédiatement parce que plusieurs mèches tombèrent sur son visage.
— C’est pas horrible, hein. C’est juste long.
— Tu dis ça comme si long n’était pas déjà une catégorie de problème.
— Long, ça se gère.
— Tout se gère, selon toi.
— Non.
Elle répondit trop vite.
Puis elle souffla.
— Enfin, j’aimerais bien.
Je ne dis rien.
Elle ne reprit pas tout de suite.
Le silence devint autre chose. Plus précis.
Je voyais son profil dans la lumière faible. La courbe de son nez. Ses cils baissés.
La fatigue autour des yeux.
Rien qui demandait qu’on la sauve.
Qu’on l’interprète. Qu’on vienne poser une grande phrase sur sa vie.
Juste le coût réel de son rythme.
— Tu as entraînement demain ? demandai-je.
— Non. Footing léger le matin.
Je la regardai.
Elle tourna la tête vers moi.
— Quoi ?
— Rien.
— Aurèl.
— Tu travailles jusqu’à minuit, tu dors cinq heures conceptuelles, et tu cours le matin.
— Footing léger.
— Le mot léger ne répare pas tout.
Elle sourit, moins vite.
— Tu t’inquiètes ?
Question simple. Trop directe.
Beaucoup trop directe pour une zone diplomatique.
Je pris une gorgée de thé.
Froid. Trahison.
— Je constate.
— Ah oui… ton mot préféré.
— Il est utile.
— Il cache beaucoup de choses.
Je ne répondis pas. Elle ne força pas.
Ce qui était nouveau aussi.
Ou peut-être que je le remarquais seulement maintenant.
Elle regarda sa tasse, puis la rue.
— Je ne suis pas en train de m’effondrer, dit-elle.
— Je n’ai pas dit ça.
— Je sais.
— Tu le dis comme si je l’avais pensé.
— Peut-être.
— Je pense beaucoup de choses absurdes.
— Je sais aussi.
Elle sourit un peu.
Puis son regard se perdit vers les fenêtres d’en face.
— C’est juste une période chargée.
— Elle dure depuis combien de temps, cette période ?
Elle tourna la tête.
— Très bonne question.
— Mauvaise réponse.
— Oui.
Elle but une gorgée de tisane, grimaça.
— C’est mauvais.
— La tisane ?
— La fatigue. Et la tisane. Surtout la tisane.
— Tu l’as choisie.
— Je pensais être une personne qui prend de bonnes décisions à minuit.
— Erreur courante.
— Tu prends de bonnes décisions à minuit ?
Je pensai aux fichiers sauvegardés trois fois, aux mails envoyés trop tard, au dessin de Liora que je refermais comme une preuve compromettante, à la guitare jouée sans penser qu’elle traversait les murs.
— Non.
— Voilà.
Sa main était posée sur le métal froid, à quelques dizaines de centimètres de la séparation entre nos balcons.
Pas proche. Pas loin.
Je remarquai la distance.
Je regardai ailleurs.
Eugène apparut derrière la baie vitrée, de mon côté, silhouette massive dans la lumière du studio. Il posa une patte contre la vitre.
Liora le vit aussitôt.
Son visage changea.
— Eugène.
— Ne l’encourage pas.
— Il a l’air triste.
— Il a l’air stratégique.
— Il veut participer.
— Il a déjà participé à trop de choses.
Eugène miaula derrière la vitre.
Le son arriva étouffé.
Très dramatique.
— Tu vois ? dit Liora.
— Il ment.
— Tu ne peux pas savoir…
— Je le connais.
— Moi aussi, un peu.
Elle dit ça sans y mettre de poids.
Pourtant, la phrase en avait un.
Un peu.
Je regardai Eugène.
Il nous regardait.
Liora et moi.
Le balcon. La séparation.
La zone diplomatique dont il avait été exclu pour raisons de sécurité nationale.
— Il t’a choisie par effraction.
— C’est une base relationnelle solide.
— Inquiétante.
— Solide.
Elle sourit, puis tourna sa tasse entre ses mains.
La conversation aurait pu rester là.
Eugène.
Son allergie.
Les blagues habituelles. Terrain connu. Sûr.
Mais elle regarda soudain vers mon studio, derrière moi.
— Tu travaillais sur quoi, alors ?
— Quand ?
— Ce soir.
Je suivis son regard.
De là où elle était, elle pouvait voir l’angle du bureau, la lampe, une partie de l’écran. Pas le contenu.
Heureusement.
— Une commande, dis-je. Et l’exposition.
— Les pièces qui ne sont pas vides.
Je m’immobilisai légèrement.
Elle l’avait retenu.
Évidemment.
— Oui.
— Tu dois choisir lesquelles ?
— Oui.
— C’est difficile ?
— Oui.
— Parce que tu les aimes toutes ?
— Non.
— Parce que tu n’en aimes aucune ?
— Plus proche.
Elle rit doucement. Puis toussa un peu.
Je me redressai. Elle leva aussitôt la main.
— Ça va.
— Je n’ai rien dit.
— Tu t’es redressé.
— Observation.
— Ah non. Ça, c’est mon terrain.
Je me rassis presque contre le mur, juste pour prouver que rien ne se passait.
Mauvais réflexe.
Elle sourit.
— Pourquoi des intérieurs ? reprit-elle.
Je regardai la rue.
Plus simple que son visage.
— Je ne sais pas.
— Mensonge.
— Réponse provisoire.
— Donc mensonge en travaux.
— Exactement.
Elle ne parla pas.
J’attendis qu’elle remplisse le silence.
Elle ne le fit pas. C’était presque injuste.
Liora fatiguée savait écouter d’une manière qui retirait les échappatoires. Pas en vous fixant avec intensité. Pas en demandant « et ça te fait quoi ? » avec une voix profonde.
Elle se taisait. Simplement.
Et le silence semblait dire : vas-y, si tu veux. Sinon, ce n’est pas grave.
Ce qui donnait envie de parler.
Manipulation probablement involontaire.
Très efficace.
— Je ne dessine pas vraiment des pièces, dis-je.
Elle tourna un peu la tête vers moi.
— Enfin si. Techniquement. Des pièces, des fenêtres, des coins, des couloirs, des tables. Mais ce n’est pas juste… l’endroit.
Je cherchai une phrase correcte.
Il n’y en avait pas.
Seulement des approximations.
— Les gens pensent qu’une pièce vide ne dit rien.
Liora ne répondit pas.
Je continuai.
— Mais une pièce n’est jamais vraiment vide. Pas si quelqu’un y vit. Même quand la personne est partie, il reste des choses. Une chaise pas remise à sa place. Une tasse. Une lumière allumée. Le coussin écrasé par Eugène. Le tapis déplacé parce que Demitrius a décidé qu’il était suspect.
Elle sourit à peine.
Elle écoutait.
Vraiment.
— J’aime bien dessiner ce qui reste après le passage de quelqu’un, dis-je. Pas le grand moment. Pas la scène. Les traces. Les habitudes. Ce qu’une présence fait à un endroit sans forcément s’en rendre compte.
Je m’arrêtai. Trop.
Beaucoup trop.
Le balcon n’avait pas été prévu pour ce niveau d’information.
Je bus dans ma tasse vide. Geste pathétique.
Liora le vit.
Elle ne sourit pas.
Pas cette fois.
— C’est pour ça que la cuisine m’avait fait cette impression, dit-elle doucement.
Je la regardai.
— Quelle impression ?
— Qu’elle attendait.
Le mot resta entre nous.
Attendre.
La piste.
Le deuxième tour.
La guitare.
Les pièces.
Décidément, certains mots manquaient de tenue.
— Peut-être, dis-je.
Elle baissa les yeux vers sa tasse.
Ses doigts étaient près de la rambarde.
Plus près de la séparation que tout à l’heure.
Je remarquai mes propres mains. Une sur ma tasse vide, l’autre posée contre le mur.
Distance parfaitement raisonnable.
Donc inutilement visible.
— Et l’exposition, reprit-elle, c’est important ?
— Petite exposition.
— Ce n’est pas ce que j’ai demandé.
Je soupirai par le nez.
— Oui.
Le mot sortit plus simplement que prévu.
Liora ne bougea pas.
— C’est important parce que ce n’est pas une commande, dis-je. Personne ne m’a demandé ces images. Personne ne m’a donné un brief sur le niveau correct de chaleur émotionnelle d’une chaise. Donc si ça ne marche pas, je ne peux pas dire que le client voulait une chose absurde.
— Ce serait juste toi.
— Voilà.
Elle hocha lentement la tête.
Son visage était calme.
Fatigué, mais calme.
— Ça fait plus peur.
— Oui.
— Et c’est plus à toi.
Je restai silencieux.
Phrase simple. Encore.
Ce soir-là, elle avait une façon de dire les choses sans les lancer. Elles arrivaient doucement, donc elles entraient plus loin.
Je n’aimais pas le mécanisme.
Je l’aimais un peu quand même.
— Tu viendras ? demandai-je.
La question sortit.
Sans autorisation.
Directement.
Elle releva les yeux.
Moi, je regrettai aussitôt.
— Enfin, si tu veux. C’est petit. Il y aura probablement du vin tiède, des gens qui utilisent le mot « matière » très sérieusement, et moi qui ferai semblant de ne pas vouloir fuir par une sortie de secours.
Liora me regardait toujours.
Son sourire apparut, lent.
— Tu viens de m’inviter officiellement quelque part ?
— Non.
— Aurèl.
— J’ai décrit un événement public.
— Avec une question au début.
— Une question informative.
— « Tu viendras ? » est rarement purement informatif.
— On peut débattre.
— On peut. Tu perdras.
Je baissai les yeux vers ma tasse.
— Tu n’es pas obligée.
— Je sais.
— Et ce n’est pas…
Je m’arrêtai.
Parce que je ne savais pas comment finir.
Ce n’est pas quoi ?
Important.
Personnel.
Une invitation.
Une chose que j’aimerais bien.
Liora pencha légèrement la tête.
— Je viendrai.
Silence. Très court.
Beaucoup trop perceptible.
— Si je ne travaille pas, ajouta-t-elle. Et si je travaille, je passerai après. Même si je sens le café et la défaite.
— C’est une odeur très acceptable.
— Tu dis ça maintenant.
— J’ai survécu au couloir tout à l’heure.
Elle rit.
Cette fois, plus doucement encore.
Sûrement, par fatigue.
Je me demandai à quel moment elle allait enfin rentrer dormir.
Je me demandai surtout pourquoi je ne voulais pas être celui qui le disait.
— Tu devrais dormir, dis-je quand même.
Très responsable.
Très agaçant.
Elle me regarda.
— Voilà. Hygiène de sommeil en trois points.
— C’est toujours le premier.
— Tu n’as pas évolué.
— Stable.
— Comme Eugène.
— Eugène n’est pas stable. Il est lourd.
Derrière la vitre, Eugène miaula encore.
Liora porta la main à sa bouche pour étouffer un rire.
— Il sait.
— Il sait surtout qu’il n’est pas au centre de l’attention depuis quatre minutes.
— C’est long pour lui.
— Il traverse une épreuve.
Elle resta souriante.
Puis le sourire s’effaça un peu.
La fatigue revenait prendre sa place sur ses traits.
Elle baissa la tête, regarda ses chaussettes, la rambarde, la tasse.
— Je vais dormir, oui.
— Bonne idée.
— Ne prends pas l’air victorieux.
— Je suis très neutre.
— Ton visage neutre est parfois insupportable.
— Je croyais qu’il analysait les sorties.
— Il peut faire plusieurs choses.
Elle se redressa.
Le mouvement fut plus lent que d’habitude.
Sa main resta une seconde sur la rambarde.
La mienne aussi, maintenant.
Je ne m’étais pas rendu compte que je l’avais posée là.
De mon côté. À distance.
Le métal froid sous mes doigts. La séparation entre nous.
Quelques dizaines de centimètres.
La nuit. Le vide.
Pas de grand moment. Pas de musique.
Pas de phrase qui devait changer quelque chose.
Seulement deux mains posées sur deux morceaux de rambarde, assez proches pour que je les remarque et assez loin pour que rien n’oblige à en parler.
Je retirai la mienne le premier. Trop vite.
Liora le vit.
Bien sûr. Elle ne dit rien.
C’était presque pire.
Elle reprit sa tasse.
— Tu vas continuer à travailler ?
— Probablement.
Elle me lança un regard.
— Dormir plus.
— C’est ton conseil ?
— Premier point.
— Il manque les deux autres.
— Je les inventerai quand j’aurai dormi cinq heures réelles.
— Ambitieux.
— Révolutionnaire.
Elle recula vers sa porte-fenêtre, puis s’arrêta.
Ce moment. Encore.
Le moment où elle pouvait partir et où quelque chose restait accroché.
— Merci, dit-elle.
— Pour quoi ?
— Je ne sais pas.
Réponse étrange.
Elle haussa légèrement les épaules.
— Le balcon diplomatique. Eugène. Les pièces pas vides. La conférence sur le sommeil en un point. Choisis.
— Je vais prendre Eugène. Il aime les responsabilités.
Elle sourit.
— Bonne nuit, Aurèl.
— Bonne nuit, Liora.
Elle rentra.
La porte-fenêtre glissa. Le rideau bougea.
Puis elle disparut dans son appartement.
Pas de grande phrase. Pas de regard prolongé volontaire.
Juste bonne nuit.
Et pourtant, quand la lumière de son balcon s’éteignit, je restai dehors.
Quelques secondes. Puis quelques autres.
Le froid commença à passer à travers mon pull.
La rambarde gardait la trace de ma main.
Ou peut-être que j’inventais.
En face, les fenêtres des autres immeubles étaient presque toutes sombres. La ville n’était pas silencieuse, mais l’immeuble, lui, semblait retenir quelque chose.
Je regardai le balcon voisin.
Vide. Ordinaire.
Le même balcon qu’avant.
Sauf qu’il avait maintenant contenu trop de choses pour redevenir simplement un morceau de béton suspendu.
Une allergie. Un chat fugitif. Des tasses froides.
Une guitare entendue de l’autre côté.
Une fille qui disait qu’elle dormait cinq heures si on ne regardait pas les détails.
Une invitation qui n’en était pas une.
Une exposition que je venais de rendre réelle en la disant à voix haute.
Je rentrai enfin.
Eugène m’attendait devant la baie vitrée.
Il passa immédiatement entre mes jambes pour inspecter le balcon avant que je referme. Je le bloquai avec mon pied.
— Non.
Il me regarda.
— Diplomatie suspendue.
Je refermai.
Le studio était chaud après l’air froid. La lampe près du bureau créait une île de lumière sur les papiers. L’écran affichait encore les cinq images de l’exposition.
Je m’approchai.
Les pièces vides.
Non.
Pas vraiment vides.
Je les regardai une par une.
La cuisine. Le couloir. La fenêtre. La table. Le canapé.
Je croyais que ces images venaient de mon besoin de calme, d’ordre, de distance.
Peut-être. Pas seulement.
Il y avait aussi les choses qu’on laissait derrière soi sans s’en rendre compte.
Un élastique dans une coupelle.
Une trace de chaussure rouge dans une entrée.
Un chat qui dormait à l’endroit où quelqu’un s’était assis.
Une tasse vide sur un balcon.
Un silence qui restait après.
Je rouvris le document de note d’intention.
Le curseur clignota.
Cette fois, j’écrivis :
« Je dessine les endroits après le passage des gens. »
Je m’arrêtai.
« Les pièces ne sont jamais vides. Elles gardent les habitudes, les oublis, les gestes répétés, les présences qu’on ne voit plus tout de suite. »
Je relus.
C’était trop personnel.
Donc probablement utilisable.
Je sauvegardai.
Une fois. Deux fois.
Je m’arrêtai avant la troisième.
Puis je la fis quand même.
Il ne fallait pas devenir imprudent sous prétexte d’évolution émotionnelle.
De l’autre côté du mur, j’entendis un bruit léger.
Un tiroir.
Des pas.
Plus lents.
Puis plus rien.
Liora dormait peut-être.
Ou essayait.
Je baissai la luminosité de l’écran.
Eugène sauta sur le canapé, tourna trois fois sur lui-même, puis s’installa dans le creux du plaid.
Demitrius, fidèle à lui-même, décida que minuit passé était un excellent moment pour mâcher du foin avec une intensité sonore disproportionnée.
Le studio reprit son calme.
Pas celui d’avant.
Ce soir, le silence de l’immeuble avait une autre forme.
Avant, il ressemblait à une frontière.
Maintenant, il ressemblait à ce qui reste quand quelqu’un vient de partir et qu’une partie de sa présence n’a pas encore quitté la pièce.
Je regardai la porte-fenêtre.
Le balcon était vide.
Le mur était là.
La nuit aussi.
Je pensai à Liora de l’autre côté, à sa voix plus basse, à sa fatigue portée comme un sac de plus, à sa façon d’écouter sans remplir le silence.
L’accident était devenu une habitude.
Pas pratique.
Pas raisonnable.
Pas officiellement nommée.
Une habitude émotionnelle, peut-être.
Je fermai le document.
Puis je restai encore une minute devant l’écran noir, à regarder mon propre reflet dans la vitre.
Je n’avais pas envie de remettre quoi que ce soit à sa place.
Et ça, pour une fois, me sembla moins inquiétant que vrai.