Held in Your Hand

Chapitre 04 | Travail en groupe

Les travaux de groupe commencent toujours par une phrase très simple.

Une phrase qui n’a l’air de rien. Une phrase administrative, souvent pleine de bonne volonté, et qui finit généralement par compliquer beaucoup trop de choses.

— Aujourd’hui, vous allez faire un exercice inter-filières. Pour travailler votre adaptabilité.

Je n’aimais déjà pas ce mot.

Adaptabilité.

Ça sonnait comme une manière élégante de dire : vous allez devoir parler à des gens.

Il a continué :

— Vous serez en groupes mixtes. Deux étudiants de CCA, et vous travaillerez avec un étudiant de marketing, un de la filière ressources humaines et un de commerce.

Un murmure a traversé l’amphi.

Le professeur a ajouté :

— C’est exactement comme en entreprise ! Vous ne travaillez jamais qu’avec des financiers, vous avez déjà débuté votre rentrée en entreprise, non ?

Aïcha s’est tournée vers moi.

— Si on est ensemble, ça va être drôle.

— Tu es optimiste.

— Toujours.

Elle avait ce sourire qui donne l’impression que tout va bien se passer. Pas parce que la situation est simple, mais parce qu’elle a décidé que ce serait le cas.

Le professeur a commencé à distribuer les groupes.

Quand il a lu nos noms, Aïcha a levé la main.

— Présente !

Puis elle m’a regardé.

— On est ensemble.

Je crois que mon cœur a fait un petit mouvement stupide.

— Oui.

Elle a attrapé son sac.

— Allez, viens.

On a changé de salle pour le TD. Les tables étaient collées en rectangle. Des groupes se formaient, des chaises glissaient, des voix s’entremêlaient.

Le nôtre était au fond, près d’une fenêtre.

Il y avait déjà trois personnes.

Un garçon avec une chemise ouverte sur un t-shirt blanc, les cheveux coiffés comme quelqu’un qui sait exactement comment ils doivent tomber. À côté de lui, une fille brune au sourire très assuré. Et un autre garçon, un peu plus calme, qui faisait tourner un stylo entre ses doigts.

Aïcha s’est illuminée.

— Ah ! Vous êtes là.

La fille brune s’est levée.

— Aïcha !

Elles se sont fait une petite accolade rapide.

— Ça fait longtemps.

— Trois jours.

— C’est long.

Le garçon à la chemise a ri.

— Elle exagère toujours.

Aïcha s’est tournée vers moi.

— Eliott, je te présente Sarah.

Sarah m’a serré la main.

— Salut Eliott, je suis en RH.

— Eliott.

— Finance comme Aïcha ?

— Oui.

Le garçon à la chemise a ajouté :

— Karim. Commerce.

Poignée de main énergique.

— Et lui, c’est Lucas, marketing.

Lucas a levé la main.

— Salut.

Tout ça s’est passé très vite.

Aïcha parlait avec eux comme si elle les voyait tous les jours.

— Vous êtes ensemble depuis le début du semestre ?

— Oui, a dit Sarah. On survit.

Karim a pointé Eliott du menton.

— Et c’est ton acolyte ?

Aïcha a souri.

— Oui !

— Vous travaillez ensemble souvent ?

— On essaie.

Je ne savais pas si c’était une blague.

Karim a tiré une chaise.

— Bon, installez-vous.

Je me suis assis.

La conversation continuait autour de moi, rapide, facile, comme une radio déjà allumée depuis longtemps.

Aïcha riait. Elle riait beaucoup. Je ne l’avais pas encore vue comme ça.

Pas avec moi.

Avec moi, elle riait aussi. Mais plus doucement.

Là, c’était différent.

Plus grand. Plus bruyant. Plus… naturel ?

Je me suis demandé si c’était moi qui la rendais plus calme. Ou eux qui la rendaient plus vivante.

Le professeur a distribué l’exercice.

— Vous devez analyser la situation d’une entreprise fictive et proposer une stratégie complète adaptée aux difficultés que vous identifiez. Finance, marketing, RH et commerce.

Karim a attrapé la feuille.

— Bon. On se répartit les rôles.

Il a regardé Aïcha et moi.

— Vous deux, les chiffres.

Aïcha a levé les mains.

— On accepte cette lourde responsabilité.

Karim a ri.

— J’espère.

Sarah s’est penchée vers moi.

— Tu es du genre silencieux ou c’est juste aujourd’hui ?

Je crois que j’ai cligné des yeux.

— Un peu des deux.

Karim a ajouté :

— Il parle, quand même ?

Aïcha a donné un petit coup de coude dans la table.

— Oui, il parle. Parfois.

Tout le monde a ri. Moi aussi. Un peu.

Je ne savais pas exactement pourquoi.

Lucas feuilletait les pages.

— Bon, on a trois heures.

Karim s’est adossé.

— Large.

Sarah a regardé Aïcha.

— Vous sortez ensemble ?

Le silence a duré une seconde.

Aïcha a ri.

— Quoi ?

— Je demande.

— Non, pourquoi ?

Elle a pointé vers moi.

— C’est mon camarade.

Karim a ajouté :

— Ah.

Il m’a regardé.

Je ne savais pas pourquoi, avant d’essayer de répondre.

— Oui.

Puis les discussions ont repris.

Marketing. Budget. Recrutement.

Je prenais des notes.

Parfois, quelqu’un parlait très vite.

Parfois, tout le monde parlait en même temps.

Je me sentais un peu comme quelqu’un assis à une table où le jeu a commencé avant son arrivée.

Mon téléphone a vibré. Un message.

Jade ?

Elle m’avait demandé mon numéro, mais je ne pensais pas qu’elle m’écrirait.

« Jade : Alors le petit financier, comment la fac ? Tu t’ennuies ? »

J’ai regardé autour. Personne ne faisait attention.

« Eliott : TD inter-filière »

« Jade : Ça explique pk tu me réponds, enfin non, aide-les un peu »

« Eliott : Je les aide, mais c’est pas évident »

« Jade : T’es avec des petits rigolos ? Ça m’a pas manqué la fac »

« Eliott : J’ai hâte que ça me manque… »

« Jade : Donne les détails »

« Eliott : Ils parlent vite. »

« Jade : Y a des jolies filles ? Drague mon grand, ça va t’occuper »

« Eliott : … »

« Jade : Tu es toujours vivant ? »

« Eliott : Je suis à la fac pour travailler, et je dois m’y mettre »

« Jade : Bonne chance monsieur le stagiaire, oublie pas de profiter, et note-moi les ragots hein »

Je crois que j’ai souri.

J’ai levé les yeux. Karim expliquait quelque chose à Lucas en dessinant un schéma sur la feuille. Aïcha parlait avec Sarah. Elle avait posé le coude sur la table. Elle riait encore.

Je ne savais pas si je faisais vraiment partie de la conversation.

— On fait une pause ? a dit Karim au bout d’un moment.

Sarah a approuvé.

— Yes.

Aïcha s’est tournée vers moi.

— On sort ?

— D’accord.

On a traversé le bâtiment.

La cour était pleine d’étudiants.

Le soleil faisait cette lumière de milieu d’après-midi qui donne l’impression que la journée a déjà vécu quelque chose.

— Ça va ? a demandé Aïcha.

— Oui.

— Tu mens.

Je crois que j’ai ri.

— Peut-être.

Elle a haussé les épaules.

— Ils sont bruyants.

— Un peu.

— Mais ils sont gentils.

— Je n’en doute pas.

Elle m’a regardé une seconde.

— Tu sais, ils posent des questions à tout le monde.

— J’imagine.

On a aperçu Nawal et Youssef près d’un banc.

— Hé ! a dit Aïcha.

Nawal a levé la main.

— Survivants du TD ?

— À peine.

On a discuté quelques minutes.

Des choses simples.

— Vous êtes avec qui ?

— Des gens qu’on connaît vaguement.

— Bon courage.

Youssef a regardé Eliott.

— Ils sont chiants ?

— Non, ça va, on essaye de finir vite.

Il a hoché la tête.

— Bonne stratégie.

Aïcha s’est appuyée contre le mur à côté de moi.

Très près. Pas exprès. Ou peut-être un peu.

Je pouvais sentir son épaule contre la mienne.

— On devrait retourner travailler, a dit Nawal.

— Ah oui… vivement la fin.

Ils sont partis.

Le silence est resté quelques secondes.

Aïcha m’a regardé.

— Tu es très calme aujourd’hui.

— C’est mon mode normal.

— Si tu le dis…

Elle s’est rapprochée encore un peu.

— Mais on se connaît à force.

Cette phrase m’a fait quelque chose d’étrange dans la poitrine.

Puis quelqu’un a crié dans la cour.

— Aïcha !

Karim.

— On reprend !

Elle a levé les yeux au ciel.

— On arrive !

On est retournés dans la salle. Le groupe était déjà reparti dans les discussions. Karim parlait de stratégie commerciale, Sarah notait des choses et Lucas faisait des calculs marketing.

Je me suis replongé dans les chiffres.

À un moment, Karim a dit :

— Hé, Aïcha, ton partenaire financier ne dit toujours rien.

Elle a répondu :

— Il réfléchit.

Karim a ri.

— Intensément ?

— C’est des chiffres, pas un blabla pour faire joli.

Je ne savais pas si c’était une défense ou une blague.

Probablement les deux.

Le travail a continué.

Puis une deuxième pause s’est installée presque naturellement.

Sarah est sortie téléphoner. Karim, lui, est parti chercher un café, et Lucas discutait avec un autre groupe.

Aïcha s’est tournée vers moi.

— Viens.

— Où ?

— Viens.

On a quitté la salle.

Le bâtiment était plus calme de ce côté.

Aïcha s’est arrêtée devant un distributeur.

Elle a glissé des pièces.

La machine a commencé à faire ce bruit très sérieux des boissons instantanées, puis elle m’a tendu le gobelet.

— Tiens, cadeau.

— Merci.

— C’est un investissement social.

— J’en suis honoré.

Elle a souri.

Puis le silence est revenu.

On était seuls dans le couloir.

Le genre de silence qui n’est pas vide.

Elle s’est appuyée contre le mur en face de moi.

— Tu n’aimes pas trop ce genre de groupe.

Ce n’était pas une question.

— Pas vraiment.

— Je sais.

Elle a regardé son gobelet.

— Ils sont parfois un peu… beaucoup.

— Oui.

— Mais ils ne sont pas méchants.

— Je sais.

Elle a relevé les yeux vers moi.

— Tu sais, je ne me moque pas de toi.

— Je sais.

C’était vrai.

Et pourtant, quelque chose avait piqué un peu.

Mais là, dans ce couloir calme, c’était plus facile d’oublier.

Elle s’est approchée d’un pas très simple, très naturel.

— Je suis contente que tu sois venu dans mon groupe.

— On était déjà dans le même.

— Pas tort…

Elle a levé son gobelet.

— Mais quand même.

Nos mains se sont effleurées.

C’était idiot. Mais mon cœur a accéléré.

Elle a remarqué.

Je crois.

Parce qu’elle a souri…

Pas le grand sourire de tout à l’heure.

Un plus petit. Plus proche. Plus intime.

— Tu vois, a-t-elle dit.

— Quoi ?

— On s’en sort bien.

J’ai regardé mon gobelet.

Puis elle.

Puis le couloir.

— Oui.

Et pendant une seconde, tout semblait simple.

Je me suis dit que j’avais peut-être imaginé certaines choses dans la salle. Que les remarques n’étaient pas si graves. Que les gens étaient juste bruyants. Que c’était peut-être moi le problème.

Et étrangement, cette idée ne me faisait pas si mal.

Parce que malgré tout ça… avec Aïcha, ça se passait bien.