Held in Your Hand

Chapitre 05 | Scénes de bureau

Le problème avec Excel, c’est qu’il ne panique jamais.

Moi, si.

La feuille devant moi était pleine de chiffres parfaitement alignés, comme une armée miniature prête à marcher sur mon cerveau.

Colonnes, lignes, totaux, formules mystérieuses.

J’avais l’impression d’être devant un puzzle conçu par quelqu’un qui détestait profondément les humains.

J’ai relu la même ligne pour la cinquième fois.

Toujours incompréhensible.

Je savais que la logique existait. Les gens autour de moi avaient l’air de très bien la comprendre. Mais dans ma tête, les chiffres faisaient un bruit étrange, comme des billes qu’on secoue dans un bocal.

J’ai tenté une formule.

Excel m’a répondu #VALEUR!

Je l’ai regardé quelques secondes.

— D’accord.

Je ne sais pas pourquoi j’ai parlé à l’écran. Peut-être parce que c’était la seule chose dans la pièce qui ne risquait pas de me juger.

Dans l’open space, les claviers tapaient avec une régularité presque musicale, des murmures passaient entre les bureaux et une machine à café a sifflé au loin. Tout le monde semblait savoir ce qu’il faisait.

Moi, j’étais coincé entre deux colonnes qui refusaient de s’additionner.

J’ai jeté un coup d’œil discret autour de moi.

Clara discutait avec quelqu’un près de la photocopieuse. Ou bien avec la photocopieuse elle-même, j’ai du mal à voir.

Monsieur Delmas était enfermé dans son bureau.

Les autres comptables travaillaient avec cette concentration tranquille des gens qui ont déjà survécu à plusieurs bilans.

Personne ne faisait attention à moi.

Et pourtant, j’avais l’impression d’être un imposteur assis sur une chaise ergonomique beaucoup trop confortable pour lui.

J’ai replongé dans le fichier.

Peut-être que si je regardais les chiffres assez longtemps, ils finiraient par se transformer en mots.

Dix minutes plus tard, je n’avais toujours pas compris pourquoi une cellule refusait obstinément de se comporter correctement.

Je me suis frotté les yeux avant de soupirer.

Puis j’ai essayé une autre formule.

Excel a répondu par #REF!

— Super.

J’ai posé les mains sur le clavier.

Il y avait peut-être une vidéo quelque part sur internet. Quelqu’un avait sûrement déjà vécu ce moment précis : un alternant perdu dans un fichier comptable beaucoup trop grand pour lui.

Je commençais à taper « Excel rapprochement bancaire erreur » dans la barre de recherche quand une voix a parlé derrière moi :

— T’es sûr que taper des choses aléatoirement va t’aider ?

J’ai sursauté.

Vraiment.

Le genre de petit sursaut ridicule qu’on essaie immédiatement de transformer en mouvement naturel.

Je me suis retourné.

Lyralda était debout derrière mon bureau.

Je ne l’avais pas entendue arriver.

Elle avait les bras croisés et un sourire discret, presque moqueur, au coin des lèvres. Le genre de sourire qui ne dit pas vraiment tu fais n’importe quoi, mais qui le pense avec une certaine élégance.

— Euh…

J’ai regardé mon écran.

— J’y ai pensé.

Elle s’est penchée légèrement vers l’écran. Ses cheveux effleuraient presque mon épaule, et je me suis immédiatement senti beaucoup trop conscient de la distance exacte entre nous pour quelqu’un censé simplement rater une formule Excel.

— Tu fais quoi exactement ?

— Je… rapproche les écritures.

Je crois que ça sonnait un peu comme une confession.

Elle a regardé la feuille Excel. Ses yeux ont parcouru les colonnes avec une rapidité déconcertante.

Puis elle a pointé une cellule.

— Là.

J’ai cligné des yeux.

— Pardon ?

— Ta formule.

Elle a tapoté l’écran du doigt.

— Elle prend la mauvaise colonne.

Je me suis penché à mon tour.

Effectivement.

La colonne F.

Pas la G.

— Ah.

— C’est un piège classique.

Elle s’est redressée.

— Excel adore ça.

Je crois que j’ai souri malgré moi.

— Merci.

Elle a haussé une épaule.

— De rien Eliott.

Puis elle a ajouté, avec ce même demi-sourire :

— Mais la chaîne reste une option solide.

J’ai ouvert la bouche.

Je ne savais pas quoi répondre.

Elle s’est appuyée légèrement contre le bord du bureau, comme si elle avait décidé que ma mine du matin méritait encore deux minutes de son temps.

— C’est ton premier rapprochement ?

— Oui.

— Normal alors.

Elle observait toujours l’écran.

— La compta, c’est surtout beaucoup de petits trucs qui paraissent logiques quand quelqu’un te les explique.

Pause.

— Et complètement absurdes quand t’es seul devant le fichier.

— Ça explique beaucoup de choses. Vous avez l’air de vous y connaître en compta.

Elle a laissé échapper un petit souffle qui ressemblait presque à un rire.

— On va dire que oui. Tu sais quoi ?

Elle s’est penchée à nouveau et a modifié la formule en deux clics rapides.

La cellule s’est remplie.

Les chiffres se sont alignés.

Magie.

— Voilà.

Je l’ai regardée.

— Merci.

— De rien, Eliott.

Elle m’a observé une seconde.

Pas comme Jade. Pas comme quelqu’un qui teste un objet.

Plutôt comme quelqu’un qui essaie de comprendre comment fonctionne un mécanisme étrange.

— Tu paniques vite, non ?

Je me suis redressé.

— Non.

Pause.

— Enfin… un peu.

Elle a haussé un sourcil.

— Ça s’est vu en réunion.

La chaleur est remontée immédiatement dans mon cou.

— Désolé.

— Pourquoi ?

Je l’ai regardée.

— Je sais pas.

Elle a réfléchi une seconde.

— Mauvaise habitude.

— Probablement.

Elle a hoché la tête.

Puis elle a regardé à nouveau mon écran.

— Continue comme ça.

Pause.

— Et évite de croire que tout le monde comprend les chiffres immédiatement.

— Vous, si.

Elle m’a lancé un regard amusé.

— Non.

Silence.

— Moi, j’ai juste appris à faire semblant plus vite.

Je crois que c’était la première fois que je la voyais sourire franchement.

Pas de quoi changer l’ordre du monde, mais assez pour adoucir quelque chose dans son visage.

Je me suis replongé dans le fichier.

Les chiffres semblaient soudain un peu moins hostiles.

Peut-être parce que quelqu’un venait de confirmer que ce n’était pas uniquement moi.

Lyralda était toujours derrière moi.

Je pouvais sentir sa présence, calme, attentive.

Pas envahissante. Juste… là.

Et c’était étrange comme le simple fait de savoir qu’elle était encore là rendait tout un peu moins difficile.

Elle a observé mon écran encore quelques secondes.

Puis elle a dit :

— Bon.

Je me suis tourné vers elle.

— Je te laisse.

Elle s’est redressée.

— Sinon tu ne vas jamais apprendre.

— D’accord.

Elle a fait quelques pas.

Puis elle s’est arrêtée.

— Eliott.

— Oui ?

— Si tu bloques vraiment…

Elle a désigné le couloir derrière elle.

— Mon bureau est là-bas.

Pause.

— Mais évite d’arriver avec un fichier complètement cassé.

Je crois que j’ai ri.

— Je ferai de mon mieux.

— Parfait.

Elle est repartie vers son bureau.

Je l’ai regardée s’éloigner avec sa démarche toujours aussi assurée.

Dans la vitre en face de moi, mon reflet me regardait toujours.

Même chemise. Même posture.

Mais quelque chose avait changé.

J’avais l’air… un peu moins perdu. Et plutôt content.

Je me suis replongé dans Excel.

Pendant quelques minutes, les chiffres ont commencé à faire un peu plus de sens, jusqu’à ce que mon ordinateur fasse un petit ding.

« Objet : RE : rapprochements »

Mon estomac s’est légèrement contracté.

J’ai ouvert le message.

« Fais-moi pas perdre mon temps avec ça, c’est ton travail »

Je suis resté immobile.

Le curseur clignotait au milieu de l’écran.

Une seconde.

Deux secondes.

Je l’ai relu.

Puis une deuxième fois.

Comme si, entre-temps, les mots allaient se réorganiser tout seuls pour devenir aimables.

Ils n’ont pas fait cet effort.

Fais-moi pas perdre mon temps…

Le plus impressionnant, dans ce genre de phrase, c’est sa capacité à faire du bruit sans émettre un son.

Tout le bureau continuait à tourner normalement autour de moi. Les claviers tapaient, une chaise roulait quelque part, Clara riait au loin avec quelqu’un, d’un rire léger, sans drame, sans Excel. Même le distributeur d’eau a glouglouté comme si de rien n’était.

Et moi, au milieu de tout ça, j’avais l’impression qu’on venait de me verser un verre d’eau froide sur le ventre.

J’ai regardé l’expéditeur, au cas où.

« Jade Delphine »

Oui, bon.

Le mystère n’allait pas durer très longtemps.

Mon premier réflexe a été de vérifier le fichier.

Peut-être qu’elle avait raison.

Peut-être que j’avais vraiment raté quelque chose.

Peut-être que j’avais envoyé un document absurde, avec des formules qui pointaient vers une autre dimension.

J’ai rouvert les pièces jointes.

Ligne par ligne. Colonne par colonne.

Mes yeux glissaient sur les chiffres sans les lire vraiment. Je sentais déjà la panique revenir, cette montée rapide, bête, qui te fait croire que tout ce que tu touches est en train de brûler alors qu’en vrai il n’y a qu’un mail de travers.

Mais mon cerveau n’a jamais été très fort pour doser.

J’ai cliqué sur le message précédent dans le fil.

Un simple échange technique, une histoire d’écart entre deux montants, rien d’apocalyptique.

J’avais demandé une précision. Poliment.

Avec un « bonjour » et un « merci d’avance », comme quelqu’un qui essaye de mériter l’oxygène qu’il consomme.

Sa réponse, elle, n’avait visiblement pas besoin de politesse pour respirer.

Je me suis passé une main sur le visage.

J’ai baissé les yeux.

Pas maintenant. Pas pour un mail.

J’ai essayé de taper une réponse.

« Bonjour Jade, je voulais simplement… »

J’ai effacé.

Trop mou.

J’ai recommencé.

« Bonjour, je ne pense pas avoir… »

J’ai encore effacé.

Trop défensif.

J’ai fini par laisser le curseur clignoter dans le vide avant de me lever pour aller chercher un verre d’eau.

Parfois, bouger donne l’impression qu’on agit sur le problème. Même quand on ne fait que déplacer son corps paniqué vers une fontaine.

L’open space était calme, dans cette espèce de torpeur de fin de matinée où les gens parlent moins et soupirent davantage. Clara n’était plus là. Le couloir vers le service juridique était presque vide.

En passant devant la baie vitrée, j’ai aperçu mon reflet superposé au bureau derrière.

Pendant une seconde, j’avais l’air d’être déjà à ma place. Chemise, badge, verre à la main, silhouette dans un décor propre.

Si on regardait vite.

Très vite.

Avec un peu de gentillesse dans les yeux.

Puis le mail de Jade m’est revenu, et l’illusion s’est démontée comme un meuble mal vissé.

Je devrais peut-être juste aller lui demander, ou lui envoyer un message.

Enfin, je ne sais pas.

Je suis allé me servir de l’eau.

Froide.

Parfaite.

Ça n’a pas réglé grand-chose, mais j’ai au moins évité de répondre à son message sous le coup de la pression, ce qui est déjà une bonne chose.

Quand je me suis retourné, Lyralda était là.

Pas juste derrière moi, heureusement. J’aurais probablement renversé le verre sur la moquette.

Elle sortait de son bureau avec un dossier à la main.

Elle m’a regardé une seconde. Puis ses yeux ont glissé vers mon écran resté allumé sur mon bureau, visible d’ici en biais, avant de revenir vers moi.

— Tu as l’air d’un gars à qui on vient d’annoncer que son poisson rouge demandait le divorce.

J’ai eu un petit rire malgré moi.

— C’est précis.

— J’observe beaucoup.

Elle a fait quelques pas vers la fontaine, son dossier toujours contre elle, avant de se pencher légèrement pour être à ma hauteur.

— Qu’est-ce qu’il y a, Eliott ?

Je n’avais pas prévu de répondre honnêtement. Mon réflexe naturel, c’est plutôt : « rien, tout va bien, j’adore souffrir en silence ». Mais son ton n’appelait pas vraiment le mensonge. Ou plutôt, il le rendait inutile.

J’ai hésité.

— Jade m’a répondu.

— Ah.

Son ah contenait déjà beaucoup trop de compréhension pour un si petit son.

— Et ?

J’ai haussé une épaule.

— Disons qu’elle n’a pas trouvé ma question très enrichissante sur le plan humain.

Lyralda a attendu.

Je crois qu’elle savait que j’allais parler.

Parce que les gens comme moi, quand on commence, on finit souvent par tout dire d’un bloc, juste pour ne pas avoir à recommencer.

— Je lui ai demandé une précision sur un écart. J’ai dû mal formuler. Enfin, je sais pas. Peut-être que c’était évident. En tout cas, sa réponse était un peu…

Je me suis interrompu.

— Un peu quoi ?

Je l’ai regardée.

— Méchante… ?

Elle a presque souri.

— Méchante ? C’est mignon.

J’ai baissé les yeux sur mon verre.

Le pire, c’est que dit comme ça, dans sa bouche, j’avais presque l’air d’un enfant qui se plaint qu’on lui a mal parlé dans la cour.

— J’ai pas envie d’en faire un drame.

— Alors n’en fais pas un drame.

Je l’ai regardée à nouveau.

C’était dit simplement. Pas pour minimiser. Juste comme un fait.

— Elle est comme ça avec tout le monde ? j’ai demandé.

Lyralda a penché légèrement la tête.

— Non.

Petit silence.

— Avec certains, elle fait des efforts.

— Ah.

Je ne sais pas pourquoi sa réponse m’a piqué. Sans doute parce qu’elle voulait dire : donc pas avec moi. Ce qui n’était pas exactement une surprise, mais les surprises blessent même quand on les attend.

Lyralda a vu quelque chose passer sur mon visage, je crois. Elle a repris, plus posément :

— Ça ne veut pas dire que le problème vient de toi.

Je n’ai rien dit.

Parce que quand quelqu’un dit ça, une partie de mon cerveau répond toujours : c’est gentil, mais statistiquement, il y a quand même de fortes chances.

Elle a ajusté son dossier contre elle.

— Tu lui as envoyé quoi ?

— Une question sur une ligne de calcul.

— Et elle t’a répondu comme si tu avais insulté sa lignée ?

J’ai presque souri.

— Non, quand même.

Lyralda a soupiré. Pas fort. Ce n’était pas un soupir d’agacement contre moi, plutôt le soupir d’une femme qui voit un spectacle déjà vu.

— Montre-moi.

On est revenus à mon bureau.

Je me suis rassis un peu trop vite. Elle est restée debout derrière moi, comme tout à l’heure, sauf que cette fois, ce n’était pas Excel qui m’humiliait, c’était ma propre incapacité à encaisser un mail sans me dissoudre intérieurement.

J’ai ouvert la conversation.

Elle a lu.

Son visage n’a presque pas changé. C’est peut-être ça, sa force : elle ne surjoue rien.

— Classe, a-t-elle dit.

— C’est ironique ?

— À ton avis ?

J’ai regardé mes mains.

— Je vais répondre quoi ?

— Déjà, tu vas éviter de trembler comme ça.

Je me suis figé.

— Je tremble pas.

— Si.

Pause.

— Un peu.

Je me suis détesté pendant environ une seconde et demie.

Puis elle s’est penchée et a posé un doigt sur l’écran, juste sous le mail de Jade.

Le bout de son doigt était si près de ma main qu’il m’a fallu une énergie absurde pour continuer à respirer normalement.

— Réponse simple. Professionnelle. Pas d’excuses inutiles, pas de roman intérieur.

— Je fais pas de romans intérieurs.

Elle m’a lancé un regard de côté.

— Bien sûr que si.

J’ai fermé la bouche. Elle avait raison, ce qui était vexant mais pas surprenant.

— Écris.

J’ai posé les mains sur le clavier.

— Quoi ?

Elle a dicté, d’un ton neutre :

— Bonjour Jade,

J’ai tapé.

— Je te demandais simplement de confirmer l’origine de l’écart afin de corriger correctement le fichier.

J’ai tapé.

— Merci pour ton retour. Je m’en occupe.

J’ai relu.

C’était… sec, mais pas agressif, solide. Le genre de message qui tient debout sans béquilles émotionnelles.

— C’est tout ? j’ai demandé.

— Oui.

— Ça fait pas un peu froid ?

Elle a haussé une épaule.

— Pourquoi ? Elle t’a pas envoyé un poème non plus.

J’ai eu un rire bref.

Bref, mais réel.

— Envoie.

— Là ?

— Non, dans six mois, encadré dans ton salon.

J’ai cliqué sur envoyer.

Le mail est parti.

J’ai regardé l’écran comme si une explosion allait suivre.

Rien.

Le monde n’a pas bougé. Excel n’a pas pris feu. Monsieur Delmas n’est pas sorti de son bureau en hurlant. Clara n’a pas surgi d’un placard pour me dire que je venais de ruiner l’équilibre fragile de l’entreprise.

Juste… rien.

C’était presque vexant, tout ce cinéma intérieur pour si peu d’effets spéciaux.

Lyralda s’est redressée.

— Voilà.

— Voilà, j’ai répété.

— Tu survivras.

J’ai tourné légèrement la tête vers elle.

— Vous dites ça comme si vous en étiez sûre.

Elle a croisé les bras.

— Je suis juriste. Je suis payée pour envisager le pire.

— C’est rassurant.

— Et malgré ça, je te dis que tu survivras.

Petit silence.

Puis elle a ajouté :

— En plus, Jade aboie plus qu’elle ne mord.

J’ai pensé à son mail.

— J’espère qu’elle n’a pas accès à des chiens.

Lyralda a vraiment souri, cette fois. Très légèrement, mais assez pour changer tout son visage. C’était étrange, chez elle, le sourire.

Pas parce qu’il était rare au sens dramatique du terme.

Plutôt parce qu’il semblait toujours surgir d’un endroit qu’elle ne laissait pas facilement voir.

Et quand il apparaissait, j’avais l’impression bizarre d’avoir fait quelque chose de bien.

— Retourne à tes conneries de calculs, Eliott.

J’ai baissé les yeux sur l’écran.

— Oui, madame.

Elle a commencé à repartir, puis s’est arrêtée une seconde.

— Et au fait.

Je l’ai regardée.

— T’as bien fait de poser la question.

J’ai senti quelque chose bouger dans ma poitrine. Pas énorme. Juste un petit déplacement. Une vis qu’on resserre quelque part dans une machine trop fragile.

— Merci.

Elle a hoché la tête et est repartie vers son bureau.

J’ai rouvert le fichier.

Les chiffres étaient toujours là, bien sûr. Fidèles à eux-mêmes. Un peu secs, un peu froids, un peu persuadés d’avoir raison.

Mais moi, j’avais changé d’un millimètre.

Ce qui, à mon échelle, représente déjà une révolution administrative.

Je me suis remis au travail.

La cellule G répondait mieux. La ligne de calcul avait retrouvé une logique. Le mail envoyé à Jade flottait quelque part dans le réseau de l’entreprise, froid et propre comme un couloir d’hôpital, et ça me faisait un bien étrange.

Pas de victoire.

Juste l’absence d’effondrement.

Je prends.

Au bout de quelques minutes, je me suis autorisé à lever la tête.

Le bureau de Lyralda était visible depuis le mien, de biais. Pas complètement. Juste ce qu’il fallait pour apercevoir une partie de sa silhouette derrière l’écran, sa queue haute, le mouvement sec de sa main quand elle tournait une page.

Je me suis remis à travailler.

Puis j’ai relevé les yeux une seconde fois.

Cette fois, elle me regardait.

Pas avec insistance. Pas comme si elle m’avait surpris à faire quelque chose de compromettant. Juste ce regard direct, un peu moqueur, qu’elle avait déjà eu tout à l’heure.

Quand elle a vu que je l’avais vue, le coin de sa bouche a légèrement bougé.

Un demi-sourire.

Très bref.

Le genre de sourire qui dit peut-être : oui, je t’ai vu paniquer.

Ou : oui, tu es un peu catastrophique.

Ou peut-être même : continue, c’est presque drôle.

Je ne savais pas exactement.

Mais je savais une chose : elle ne s’était pas moquée pour me rabaisser.

C’était pire, ou mieux.

Je crois qu’elle s’amusait vraiment de moi.

Et le problème, c’est qu’une partie de moi commençait à trouver ça… supportable.

Peut-être même agréable.

Ce qui n’était pas très sain.

Ou alors si.

Franchement, à ce stade, je n’avais pas encore les outils pour le dire.

J’ai baissé les yeux sur mon écran avant que mon cerveau ne se mette à produire des idées embarrassantes.