Held in Your Hand

Chapitre 06 | Annonce du séminaire

Il y a des matins où tout semble normal jusqu’au moment précis où quelqu’un prononce le mot séminaire.

Avant ça, ma journée se passait presque bien.

J’avais réussi à ouvrir Excel sans ressentir immédiatement le besoin de changer d’identité. J’avais même compris, seul, pourquoi une formule refusait de coopérer.

Le genre de truc qu’on n’ose dire à personne, parce qu’on sait très bien que « j’ai corrigé une cellule » n’est pas censé bouleverser une vie.

Et pourtant.

Clara m’avait salué avec un :

— Alors, l’artiste du tableur, on fait des miracles ou des dégâts ?

J’avais répondu :

— Un mélange équilibré des deux.

Elle avait approuvé comme si c’était une réponse tout à fait normale.

Et puis le mail est tombé.

« Réunion interservices — 11 h 00 »

Encore une réunion ??

J’ai regardé l’écran avec cette lassitude absurde de quelqu’un qui découvre qu’il va devoir repasser une seconde fois un oral dans une matière qu’il n’a pas choisie, à cause d’une erreur administrative absurde.

« Présence demandée. »

Ce genre de formule me fait toujours l’effet d’une menace emballée dans du papier cadeau.

J’ai senti mon ventre se resserrer un peu.

Pas trop.

Juste assez pour me rappeler que mon système nerveux est un employé zélé qui adore anticiper les catastrophes.

À 10 h 57, j’étais déjà devant la salle.

Trop tôt, évidemment.

Je suis souvent en avance aux choses qui me font peur. C’est une manière assez bête d’ajouter du temps de stress à une situation déjà stressante, mais visiblement mon cerveau considère ça comme une stratégie très valable.

La salle était la même que la dernière fois. Verre, lumière, grande table, ambiance d’endroit où les gens savent employer le mot synergie sans rire.

Je me suis assis au même endroit, presque par superstition. Mon carnet devant moi, mon stylo entre les doigts, ma posture de garçon poli prêt à disparaître si besoin.

Je devais ressembler à un étudiant déguisé en employé.

Je me suis demandé au bout de combien de jours on arrête de ressembler à une erreur de casting.

Monsieur Delmas est entré le premier, avec son ordinateur sous le bras et cette énergie tranquille des gens qui ont déjà réglé trois problèmes avant même que les autres aient fini leur café.

— Ah, Eliott, bien.

— Bonjour, monsieur.

— Tu vas bien ?

Question piège.

Une formule d’usage, me diriez-vous. Mais chez lui, j’avais toujours l’impression qu’il attendait une vraie réponse.

— Oui.

Il a hoché la tête.

— Bien.

Puis il a branché son ordinateur à l’écran sans un mot de plus.

Je crois que j’aime bien cette façon qu’il a d’être à la fois sec et rassurant.

Comme un radiateur administratif.

Lyralda est arrivée ensuite.

Cette fois, elle portait un jean noir et une veste bleu clair, très simple, très propre, très elle. Ses cheveux étaient attachés en chignon strict, ce qui lui donnait un air encore plus inaccessible que d’habitude.

Pas froid.

Juste… organisé.

Elle m’a regardé droit dans les yeux, avec un léger sourire.

— Bonjour, Eliott.

— Bonjour.

Elle s’est assise.

Monsieur Delmas a levé les yeux de son écran, avant de sourire à Lyralda d’un air presque las, comme s’il savait déjà qu’elle n’allait pas aimer ce qui allait suivre.

— Bonjour Lyralda.

— Bonjour Pascal.

Il y avait dans leur manière de se parler quelque chose de trop fluide pour être neuf. Pas de chaleur démonstrative. Pas de familiarité déplacée. Juste cette aisance un peu irritante des gens qui ont déjà traversé beaucoup de réunions ensemble et savent exactement à quoi s’attendre l’un de l’autre.

Personnellement, je n’ai jamais réussi à être à l’aise dans les silences.

J’y entends trop de choses, ce qui est un peu… bizarre, en fait.

Je regardais mes notes vides comme si j’avais déjà quelque chose d’intelligent à écrire quand j’ai vu, du coin de l’œil, Lyralda lever à peine un sourcil en découvrant l’ordre du jour affiché sur l’écran.

Pas beaucoup.

Juste un mouvement minuscule.

Monsieur Delmas, lui, n’a même pas essayé de faire semblant de ne pas l’avoir vu.

— Oui, je sais, a-t-il dit sans lever les yeux.

Lyralda a croisé les bras.

— Évidemment.

— Tu râleras après.

— Je râle déjà, maintenant.

Il a eu un léger sourire.

— C’est aussi pour ça qu’on t’aime bien.

Je les ai regardés une seconde de trop.

Pas longtemps. Juste assez pour me dire qu’ils avaient clairement déjà eu cette conversation, ou des variantes, plusieurs fois. Le genre d’échange bref qui donne l’impression d’arriver au milieu d’une habitude.

Jade est arrivée avec cinq minutes de retard, avec l’air de considérer que c’était le monde qui devait s’ajuster à elle.

— Désolée, j’avais un appel.

Elle n’avait pas l’air désolée du tout.

Elle s’est de nouveau assise en face de moi, a posé son téléphone sur la table et m’a fixé du regard, le genre qui commence comme un scan et finit comme un commentaire silencieux.

— Salut, Eliott.

Je n’ai jamais su quoi répondre à ce genre de phrases. Salut paraît trop sec. Bonjour me fait passer pour un lycéen en visite.

J’ai fini par faire ce mélange social assez minable qui consiste à sourire légèrement tout en inclinant la tête.

Une sorte de bonjour sans paroles.

Très pratique quand on manque de vocabulaire.

Mon téléphone a vibré.

J’ai baissé les yeux discrètement.

Jade.

« T’es déjà là ? »

J’ai relevé les yeux.

Elle regardait devant elle comme si elle n’avait rien fait.

J’ai répondu.

« Oui »

Nouvelle vibration presque immédiate.

« T’es terrifiant de ponctualité »

J’ai gardé mon téléphone près de mon carnet comme si je préparais une opération clandestine.

« Eliott : J’aime arriver en avance, et c’est toi qui es en retard »

« Jade : Non, t’aimes paniquer plus longtemps »

J’ai arrêté de respirer pendant une demi-seconde.

Puis j’ai relevé les yeux.

Elle avait toujours cet air tranquille, comme si son téléphone n’existait pas.

Jade, elle, n’a pas de problème avec l’espace. Elle a assez de présence pour deux personnes et demie. Elle s’est affalée juste ce qu’il fallait dans sa chaise pour paraître à l’aise sans avoir l’air négligée.

Je crois qu’il y a des gens qui savent instinctivement comment occuper l’espace.

Moi, même assis, j’ai souvent l’impression de devoir m’excuser de prendre une chaise entière.

Mehdi est arrivé le dernier.

Comme la dernière fois, avec une énergie de quelqu’un qui a déjà vécu six vies avant midi.

— Bonjour les enfants.

Il a posé un gobelet de café sur la table, regardé autour de lui, puis ajouté :

— Ah. Non. Mauvaise salle. Ici, on est chez les gens qui aiment souffrir devant des PowerPoint.

Il s’est assis à côté de Jade, puis a aperçu mon carnet fermé.

— Eliott ! Toujours vivant ?

— A priori, oui.

— Excellente nouvelle !

Il a pris une gorgée de café.

— Ne te réjouis pas trop vite, a dit Jade.

— Toi, laisse-le respirer.

— Je ne fais que l’endurcir.

— C’est mignon, cette façon que tu as d’appeler ça. Tu t’inquiètes ?

— Je prends soin du stagiaire.

— Prendre soin ? Bah dis donc, d’habitude tu les ignores.

Monsieur Delmas a levé les yeux.

— On peut commencer ?

Mehdi a levé une main.

— Toujours. Le chaos m’attend.

La réunion a démarré plus lentement que la précédente.

Pas de chiffres qui s’écrasent immédiatement sur l’écran. D’abord, quelques infos logistiques, des points d’avancement, des histoires de calendrier.

Puis Monsieur Delmas a affiché une diapo avec une photo d’hôtel, un lac très bleu, des gens en polo blanc qui souriaient beaucoup trop.

Mais en fait, on parle de quoi depuis tout à l’heure ?

Personne ne porte ce genre de polo blanc gratuitement.

Personne ne sourit comme ça gratuitement.

— Bon, a dit Monsieur Delmas. Point suivant : le séminaire interservices du mois prochain.

Ah.

D’accord.

Donc c’était ça.

Évidemment.

Il suffisait de lire l’ordre du jour.

Séminaire.

Je ne sais pas pourquoi ce mot me fait si peur. Peut-être parce qu’il ne veut jamais dire : vous allez simplement écouter des informations utiles dans le calme.

Non.

Un séminaire, c’est toujours le mot élégant pour désigner des activités où l’on doit créer du lien devant des collègues qui, la veille encore, vous répondaient sèchement par mail.

Monsieur Delmas continuait :

— Trois jours. Départ le mercredi matin, retour le vendredi soir. Présence demandée pour l’ensemble des services. Ateliers, réunions transversales, activités de cohésion…

Puis, avec un ton presque satisfait :

— J’ai insisté pour qu’on garde le format résidentiel. Les précédents séminaires ont été très utiles.

Mehdi a soufflé dans son café.

— « Utiles », c’est un mot courageux.

Monsieur Delmas l’a ignoré avec expérience.

— Ça permet de sortir du cadre habituel, de fluidifier les échanges et d’éviter que chacun reste enfermé dans son service.

— Ou de forcer des adultes à faire semblant d’aimer des ateliers de groupe au bord de l’eau, a dit Lyralda.

Monsieur Delmas a tourné la tête vers elle.

— Et pourtant, tu es toujours revenue.

— Oui, malheureusement.

— Tu vois.

Cohésion.

J’ai senti mon âme faire un petit pas en arrière.

Sur l’écran, la photo du lac brillait avec l’arrogance des paysages qui savent très bien qu’ils vont servir de décor à des gens mal à l’aise en baskets de sport.

Mon téléphone a vibré sous la table.

« c’est ton premier séminaire ? »

J’ai regardé devant moi.

Monsieur Delmas parlait toujours.

J’ai répondu :

« Oui »

« Ooh »

Puis, presque aussitôt :

« paix à ton âme »

J’ai expiré par le nez malgré moi.

J’ai jeté un coup d’œil à Lyralda.

Elle a levé à peine un sourcil, de nouveau.

Cette fois, c’était encore plus clair.

Elle n’aimait pas ça.

J’ai éprouvé une solidarité immédiate et irrationnelle envers son sourcil.

— T’as déjà fait des séminaires, toi ? a dit Jade à voix basse.

Je me suis tourné vers elle.

Elle s’était penchée légèrement vers moi, assez pour parler sans déranger toute la table, mais pas assez pour que sa question reste privée.

J’ai cligné des yeux.

Elle savait déjà.

— Euh… non.

Elle a souri, comme si je venais de confirmer quelque chose de très prévisible.

— Tu vas voir. Entre les activités obligatoires, les gens qui veulent « créer du lien » et ceux qui boivent trop dès dix-neuf heures, c’est très instructif.

Je l’ai regardée.

Elle semblait sincèrement divertie par l’idée. Ou par moi. Ou par la façon dont mon cerveau commençait déjà à se désagréger en silence.

À cet instant précis, j’étais en train d’imaginer cent vingt-trois façons différentes de me ridiculiser près d’un lac.

Tomber dans l’eau.

Rester seul au buffet.

M’étouffer au buffet.

Dire quelque chose de gênant pendant un atelier.

Être coincé à table avec des gens beaucoup trop à l’aise.

Porter une tenue décontractée qui ne serait pas la bonne sorte de décontractée.

Mourir socialement dans un polo trop blanc.

Le pire, c’est que tout ça a eu le temps de traverser ma tête pendant que, de l’extérieur, je donnais probablement juste l’impression de cligner des yeux un peu lentement.

— Il panique, a commenté Mehdi avec la lucidité cruelle des gens drôles.

— Je ne panique pas, j’ai répondu.

— Ton visage dit l’inverse.

— Mon visage est… expressif.

— J’adore ça, vraiment. C’est une jolie manière de dire à deux doigts de s’évanouir.

Jade a laissé échapper un rire.

Mon téléphone a vibré encore.

« on te trouvera un gilet de sauvetage assorti »

J’ai baissé les yeux une seconde, incrédule.

« Très drôle »

« je suis là pour ça »

Monsieur Delmas continuait à détailler le programme, mais je n’entendais plus tout très bien.

Des mots flottaient jusqu’à moi.

Départ groupé.

Atelier cuisine.

Temps libres encadrés.

Soirée collective.

Activité nautique.

Il y a des expressions qui n’ont l’air de rien tant qu’on ne se rappelle pas qu’elles impliquent généralement un gilet de sauvetage, de l’humiliation sportive et des gens qui crient « Allez, lâche-toi ! » alors qu’on préférerait juste rentrer chez soi et manger.

— Tu vas adorer, a dit Mehdi.

Je l’ai regardé avec la méfiance d’un animal de refuge.

Il a posé son café.

— On fait du yoga sur paddle. Et y a pas de barrière pour tomber dans le lac. Et tout ça sur les frais de l’entreprise !

Le silence qui a suivi a été très bref.

Puis Jade a ri franchement.

Même Monsieur Delmas a eu un semblant de sourire.

Moi, j’ai ressenti une forme de terreur si pure qu’elle en devenait presque conceptuelle.

— Du yoga… sur paddle ? j’ai répété.

— Oui !

Mehdi semblait très heureux de lui-même.

— Une métaphore parfaite de l’entreprise moderne.

— C’est surtout une métaphore parfaite du burn-out, a lâché Lyralda sans lever les yeux de ses notes.

Mehdi a posé une main sur son cœur.

— Merci. Enfin quelqu’un qui comprend ma souffrance.

La réunion a repris, mais mon cerveau, lui, était resté bloqué quelque part entre un lac, un paddle et l’idée d’être observé par des collègues pendant que j’essaie de ne pas mourir dans un lac.

Je sais, personne n’a parlé de tenue de sport.

Mais la peur ne respecte pas les informations disponibles.

Puis mon téléphone a vibré de nouveau.

« tu sais nager au moins ? »

J’ai regardé l’écran deux secondes.

« Oui »

« dommage, je t’aurais appris »

J’ai refermé ma main sur le téléphone pour éviter de rire comme un idiot en pleine réunion.

Et au milieu de ça, il y avait aussi autre chose.

Cette sensation étrange, presque agaçante, de me demander ce que Lyralda penserait de moi dans ce genre de contexte. Si elle se moquerait. Si elle lèverait un sourcil en me voyant paniquer devant un gilet de sauvetage. Si elle trouverait ça ridicule.

Ou mignon.

Non.

Surtout pas ce mot-là.

J’ai baissé les yeux sur mon carnet, comme si ça pouvait empêcher mes pensées de se comporter comme des adolescents sans surveillance.

La fin de la réunion s’est étirée avec une lenteur particulière.

Monsieur Delmas parlait d’organisation, d’horaires, de répartition des chambres, d’objectifs transversaux. Mehdi glissait un commentaire de temps en temps, juste assez pour empêcher l’ensemble de devenir complètement mortel. Jade pianotait parfois sur son téléphone avant de relever la tête avec cet air de quelqu’un qui reste persuadé que tout ça finira, d’une manière ou d’une autre, par l’amuser.

Moi, j’avais cessé d’écouter au mot paddle.

Il faut savoir reconnaître ses limites cognitives. Les miennes commencent à activité nautique et se terminent très vite à présence obligatoire.

— Les détails logistiques seront envoyés par mail, disait Monsieur Delmas. Merci de prévoir une tenue adaptée pour les activités extérieures.

Tenue adaptée.

Mon Dieu.

Le pire avec ce genre de formule, c’est qu’elle n’explique jamais rien.

Une tenue adaptée pour qui ? Pour des adultes normaux, de ceux qui possèdent déjà les bons vêtements par accident ?

Ou pour des gens comme moi, qui ont trois sweats, deux jeans, et l’impression permanente d’avoir raté une consigne vestimentaire que tout le monde comprend intuitivement sauf eux ?

Je notais des mots sans intérêt dans mon carnet, juste pour occuper mes mains : bus ? lac ? sport ? mourir discrètement ?

À côté, j’ai dessiné sans m’en rendre compte un petit rectangle avec un bonhomme bâton dedans. On aurait dit une pierre tombale avec un stagiaire.

J’ai refermé le carnet.

— On pourra peut-être éviter de mettre les juristes sur l’eau, a dit Lyralda.

Sa voix m’a ramené dans la pièce. Je n’ai pas suivi de quoi ils parlaient.

Monsieur Delmas a levé les yeux.

— Pourquoi ?

— Je ne veux pas mourir.

— Faux, a dit Monsieur Delmas. Tu as survécu à celui d’Annecy.

Lyralda lui a lancé un regard plat.

— À peine.

Mehdi a ri.

— Je paierais cher pour te voir faire du yoga sur un paddle.

Lyralda lui a lancé un autre regard, encore plus plat.

— Et moi, je paierais cher pour te voir te taire cinq minutes.

— On a tous nos rêves.

Jade, elle, s’amusait clairement.

— Franchement, moi, je veux voir Pascal en short.

— Ce sera non.

— Quel manque d’esprit d’équipe.

— Le short n’a jamais renforcé la cohésion de personne.

— C’est faux, a dit Mehdi. Certaines colonies de vacances le prouvent.

Je crois que, pendant trois secondes, tout le monde a oublié qu’il s’agissait d’une réunion professionnelle.

Et c’était presque agréable.

Le pire, c’est que cette légèreté-là me stressait aussi.

Parce qu’elle donne envie de croire qu’on peut entrer dans la conversation, faire une remarque, exister un peu plus que d’habitude. Et dès que cette envie apparaît, je me méfie.

La réunion a fini par se terminer pour de vrai.

Les ordinateurs se sont refermés. Les chaises ont glissé. Le petit théâtre adulte du travail a commencé à se démonter, chacun récupérant ses affaires, son téléphone, son sérieux, son personnage.

Mehdi s’est levé le premier.

— Bon. Si je me noie, je veux qu’on mette sur ma tombe : mort dans l’exercice absurde de la cohésion.

— Tu sais nager ? a demandé Jade.

— Magnifiquement. Mais je trouve important de rester dramatique.

Il s’est tourné vers moi.

— Eliott, si tu tombes dans le lac, essaye de le faire avec élégance. Il faut penser aux souvenirs de groupe.

— Je vais essayer de ne pas tomber du tout.

— Voilà qui manque d’ambition.

Jade a secoué la tête.

— Il va adorer. Ça se voit.

Je n’ai pas su si c’était de l’ironie pure ou juste une façon pour elle de poser un doigt sur ma panique pour vérifier si elle réagit.

Son téléphone a vibré. Elle a baissé les yeux, puis m’a lancé un regard.

Lyralda a rangé ses papiers sans commenter.

Mais j’ai vu le très léger mouvement de sa bouche. Pas vraiment un sourire, plus une réaction interne, discrète. Comme si ma terreur silencieuse la divertissait juste assez pour ne pas lui sembler entièrement ridicule. Ce qui était, d’une certaine manière, déjà plus gentil que beaucoup de choses.

On est sortis dans le couloir presque en même temps.

Les autres se sont dispersés rapidement. Mehdi a rejoint l’ascenseur en racontant déjà quelque chose à Jade. Monsieur Delmas a été happé par un appel.

Avant de s’éloigner, il a lancé à Lyralda :

— On en reparle pour la répartition des ateliers.

— Évidemment, a-t-elle répondu avec une lassitude très rodée.

Encore une phrase qui donnait l’impression qu’ils avaient déjà préparé ce genre de choses ensemble plus d’une fois.

En moins de dix secondes, il ne restait plus que moi et Lyralda, côte à côte, à marcher dans ce long couloir propre qui sentait le café froid et le papier.

Je tenais mon carnet contre moi avec l’énergie d’un élève qui s’attend à être interrogé.

Lyralda avançait calmement, ses talons réguliers sur le sol gris.

— T’as l’air d’avoir vu ta propre autopsie, a-t-elle dit.

Je l’ai regardée.

— C’est si visible que ça ?

— Oui.

— Super.

— C’est pas grave.

Je ne sais pas pourquoi son c’est pas grave m’a fait plus d’effet que ça n’aurait dû. Peut-être parce qu’il n’essayait pas de me rassurer avec de grandes phrases. Juste de remettre la catastrophe à sa taille réelle.

— J’aime pas trop les trucs de groupe, j’ai admis.

— Ah bon ? Je suis étonnée.

Son ton était tellement plat que j’ai compris tout de suite qu’elle se moquait.

— Je donne bien le change pourtant.

— Non.

J’ai baissé les yeux.

— D’accord.

On a continué encore quelques pas.

— Ne t’en fais pas, a-t-elle dit.

Sa voix était revenue à quelque chose de plus neutre. Moins moqueur.

— Personne ne meurt pendant ces trucs-là.

Petite pause.

— Enfin… presque personne.

J’ai laissé échapper un rire nerveux.

— Merci, c’est très rassurant.

— C’est le maximum de douceur que j’ai à offrir avant midi.

Je crois que j’ai souri franchement.

Elle m’a lancé un regard rapide, comme si elle vérifiait que ça avait fonctionné, avant de s’arrêter et de se pencher légèrement vers moi.

— Je te repêche si tu tombes à l’eau, ne t’inquiète pas.

Puis elle a repris :

— En général, le pire qui puisse arriver, c’est que tu te retrouves coincé avec des collègues qui veulent « briser la glace ».

— Ça me paraît déjà pas mal comme pire.

— Oui.

— Et vous ? Vous détestez ça aussi ?

Elle a haussé une épaule.

— J’aime pas les activités obligatoires.

— Parce que c’est obligatoire ?

— Parce que c’est ridicule.

Ça m’a rassuré de façon presque disproportionnée.

Pas seulement qu’elle n’aime pas ça. Mais qu’elle le dise comme ça, sans gêne, sans essayer d’avoir l’air adaptée à tout.

Je ne sais pas si c’est ça qui me fascinait chez elle, au fond, cette manière de ne jamais demander pardon pour ses réactions.

Elle s’est arrêtée devant son bureau.

— Tu survivras, Eliott.

— Vous avez l’air très convaincue de ma survie en ce moment.

— Oui.

Elle a posé la main sur la poignée.

— L’expérience.

Je l’ai regardée une seconde de trop.

L’expérience de quoi, exactement, je n’aurais pas su le dire.

Des séminaires ?

De moi ?

Des gens qui paniquent en silence ?

Puis elle est entrée dans son bureau, me laissant seul dans le couloir avec mon carnet, mon badge, et un niveau de trouble intérieur que je préférais ne pas analyser tout de suite.

Je suis retourné à mon bureau.

L’open space avait repris son rythme habituel, ce qui était presque vexant. J’avais l’impression de revenir d’une petite apocalypse sociale, et autour de moi les gens continuaient simplement à taper sur des claviers comme si de rien n’était.

Je me suis assis. J’ai rouvert Excel. Les chiffres ont réapparu avec leur froideur stable, presque réconfortante. Au moins, eux, ne te proposent pas de faire du yoga sur un objet flottant.

J’ai essayé de me remettre au travail.

Vraiment.

J’ai lu une ligne.

Puis une deuxième.

Puis mon cerveau a décidé de me projeter, sans autorisation, dans toutes les versions possibles du séminaire.

Moi qui descends du bus trop tôt.

Moi qui porte les mauvaises chaussures.

Moi qui ne sais pas où me mettre au petit déjeuner.

Moi qui souris bêtement pendant une activité de groupe.

Moi qui tombe dans le lac.

J’ai posé mes mains de chaque côté du clavier.

J’ai inspiré.

Expiré.

J’ai ouvert mes notes sans réfléchir.

Quand je panique, écrire m’aide parfois à ranger les choses dans de petites boîtes. Même si elles débordent quand même un peu.

J’ai tapé :

Séminaire interservices.

Probabilité de catastrophe : élevée.

Probabilité de me ridiculiser au bord d’un lac : très élevée.

Probabilité que Lyralda me voie ridicule : malheureusement réelle.

Je me suis arrêté là.

Puis j’ai effacé la dernière ligne.

Immédiatement.

Comme si mon téléphone pouvait me juger.

Avant de reposer l’appareil.

Au fond de l’open space, derrière la cloison vitrée de son bureau, Lyralda était visible de profil. Elle lisait quelque chose, un coude sur l’accoudoir, l’air concentré, complètement absorbée.

Elle n’avait rien de rassurant au sens classique du terme.

Pas douce, ni spécialement chaleureuse.

Et pourtant, depuis quelques jours, chaque fois qu’elle apparaissait dans mon champ de vision, j’avais l’impression étrange que la pièce devenait plus lisible.

Ça aussi, j’ai préféré ne pas trop y penser.

J’ai rouvert mon fichier. Une cellule. Puis une autre.

Le travail avançait, mais lentement.

Mes pensées, elles, continuaient à tourner autour du lac comme des oiseaux idiots autour d’un lampadaire.