Held in Your Hand
Chapitre 07 | Nos étés sous la pluie
Le fast-food à côté de la fac faisait toujours le même bruit.
Des plateaux qui glissent. Des commandes criées trop fort. De l’huile chaude dans l’air. Et des groupes d’étudiants qui parlent comme s’ils essayaient de finir la journée avant qu’elle ne les rattrape.
On était installés au fond, près de la vitre.
Aïcha en face de moi. Nawal à côté d’elle. Youssef, Reda et moi de l’autre côté.
J’avais pris un menu simple. Comme d’habitude. Pas de mauvaise surprise. Je suis sûr que c’est bon.
Youssef parlait de je ne sais plus quel prof avec une énergie absurde.
— Non mais je te jure, il a dit « c’est très intuitif » en montrant un tableau de quinze colonnes.
— C’est violent, a dit Nawal.
— C’est une déclaration de guerre, oui, a ajouté Aïcha en prenant une frite.
Elle riait facilement aujourd’hui.
Vraiment facilement.
Elle avait attaché ses cheveux à la va-vite et quelques mèches retombaient autour de son visage. Ça lui donnait cet air à la fois soigné et pas très concerné, ce qui est un talent que je ne posséderai probablement jamais.
Quand j’essaie d’avoir l’air détendu, on dirait surtout que j’ai été abandonné.
Nawal regardait son téléphone.
— Hé, y a « Nos étés sous la pluie » qui sort ce soir.
Aïcha a levé les yeux d’un coup.
— Ah oui !
— C’est quoi encore ? a demandé Youssef.
Nawal a eu un petit sourire.
— Une romance.
Youssef a posé sa main sur son cœur.
— Misère de misère.
— Merci pour cette intervention nuancée, a dit Aïcha. C’est pas n’importe quelle romance !
Reda a haussé les épaules.
— Apparemment, c’est l’histoire d’une fille qui revient tous les étés dans la même ville et qui retombe toujours sur le même gars triste.
— Donc exactement le genre de film que j’aime, a dit Aïcha sans aucune honte.
Je crois que ça m’a fait sourire.
Parce qu’elle avait cette manière très simple d’assumer ses goûts. Sans ironie défensive, sans chercher à rendre ça cool. Elle aimait les trucs qu’elle aimait.
C’est mignon.
— Nawal, viens le voir avec moi ! a-t-elle lancé.
Nawal a grimacé.
— Ce soir, je peux pas. J’ai promis à ma cousine que je passerais.
— Trahison.
— Je sais.
Aïcha a pris une gorgée de soda.
Puis elle s’est tournée vers moi.
Très naturellement.
— Eliott. Viens avec moi.
J’ai relevé les yeux.
— Hein ?
— Le film. Ce soir ou demain ? Tu préfères quand ?
Youssef a aussitôt fait un bruit ridicule avec sa bouche, le genre de petit « oooh » socialement insupportable qui donne envie de disparaître dans une boisson gazeuse.
— Laissez les gens respirer, a dit Nawal, déjà amusée.
Aïcha, elle, n’avait pas bougé.
Elle me regardait simplement, le menton posé sur sa main.
— Alors ? Quand ? a-t-elle demandé.
Je crois que mon cerveau a mis deux secondes à accepter la situation.
— Oui, j’ai dit.
Trop vite.
Puis j’ai ajouté, parce que mon corps ne sait jamais laisser une réponse tranquille :
— Enfin… oui, si tu veux.
Elle a souri d’un coup.
Un vrai grand sourire.
— Oui, je le veux.
Youssef a levé un doigt.
— Je tiens à préciser que j’assiste à quelque chose de gênant.
— Personne ne t’a invité, a répondu Aïcha.
— C’est presque un date, là, a lâché Reda.
— Olala, a répondu Aïcha.
Je me suis immédiatement concentré sur mes frites avec le sérieux d’un homme face à une mission d’État.
Aïcha, elle, avait juste l’air satisfaite.
— Eliott, c’est mon gars sûr, lui.
Cette fois, tout le monde a ri.
Même moi, un peu.
Nawal l’a regardée.
— T’es contente, toi.
— Oui. Très.
Elle ne cherchait même pas à le cacher.
Elle a repris, en me regardant une seconde de plus :
— Ça me va très bien que ce soit juste nous deux.
J’ai baissé les yeux sur mon plateau.
Mon cœur, lui, faisait n’importe quoi.
Youssef a croisé les bras.
— Bon. Très bien. Nous, on respecte. Justement, c’est pas qu’on n’aime pas ce genre de film, c’est juste qu’on a décidé de vous accorder ce moment paisible.
— Évidemment, menteur. Mais en tout cas, on va voir un film, et c’est très bien. En plus, moi, je suis fan du roman et il est incroyable.
Le pire, c’est que plus elle parlait comme ça, plus j’avais du mal à respirer normalement.
Parce qu’elle n’avait pas l’air de plaisanter à moitié.
Elle avait juste l’air contente.
Et ça, c’était beaucoup plus déstabilisant qu’une blague.
Le reste du repas est passé dans un brouhaha agréable.
Youssef s’est remis à parler trop fort.
Nawal a raconté une histoire de voisine insupportable.
Aïcha me lançait parfois un regard rapide, comme si elle vérifiait que j’étais toujours là.
J’étais là.
Très là.
Un peu trop là, même.
Quand on est sortis du fast-food, il faisait encore jour. La lumière de fin d’après-midi rendait tout plus doux qu’en vrai. La fameuse golden hour. Même le trottoir collant et les sacs en papier qui roulaient dans le vent semblaient beaux.
Le groupe s’est séparé au coin de la rue.
— On se tient au courant, a dit Nawal.
— Oui, a répondu Aïcha.
Puis elle s’est tournée vers moi en marchant à reculons quelques secondes.
— Je t’écris ce soir.
— D’accord.
— Et réponds.
— Je réponds toujours.
— C’est vrai. Bon. À tout à l’heure alors.
Elle a levé la main avant de partir avec Nawal.
— Bye bye, Eliott.
Je suis resté une seconde planté là comme un type qui venait peut-être d’accepter quelque chose d’important sans avoir tout à fait compris les termes du contrat.
Puis je suis rentré.
Une sortie, quand on n’a pas l’habitude, ça prend beaucoup trop de place dans la tête.
Surtout quand elle commence à ressembler de loin à un rendez-vous.
Je n’avais aucune preuve officielle que c’en était un.
Personne n’avait utilisé ce mot.
Et pourtant, il flottait quelque part autour de moi depuis le fast-food comme une menace très mignonne.
J’ai passé une partie de la soirée à faire semblant d’être normal.
Puis j’ai rangé un peu mon studio.
Puis j’ai dérangé ce que je venais de ranger.
Puis j’ai pris une douche trop tôt.
Puis j’ai regardé l’heure six fois en dix minutes, ce qui est une activité très peu productive mais apparemment naturelle chez moi.
Mon téléphone a vibré.
Aïcha.
« Aïcha : Coucou. Ça va ? Tu veux un résumé du film ? »
« Eliott : Salut, oui je veux bien »
« Aïcha : La fille revient tous les étés dans une station balnéaire, et il y a toujours son âme sœur sauf qu’ils se ratent toujours. Et il pleut à chaque fois »
« Eliott : Comment elle sait si c’est son âme sœur s’ils se ratent toujours ? »
« Aïcha : Parce qu’elle le sent ! C’est son âme sœur, tu verras, tu vas aimer »
J’ai souri tout seul dans ma cuisine, ce qui est toujours un peu gênant quand on y pense.
Elle a renvoyé un message presque tout de suite.
« Aïcha : Tu fais quoi après le film, en fait ? »
J’ai relu la phrase.
Une fois.
Deux fois.
Comme si les mots allaient soudain changer de sens.
« Eliott : Je sais toujours pas, pourquoi ? »
« Aïcha : Tu as rien de prévu ? »
J’ai regardé mon appartement vide.
Mon évier propre.
Mon biscuit entamé sur le plan de travail.
Le silence profond de ma vie sociale.
« Eliott : Non »
« Aïcha : Parfait alors, le film finit tôt et il reste toute l’après-midi, on improvisera ! »
Improviser ?
Je n’aimais pas beaucoup ce mot non plus.
Mais venant d’elle, ça ressemblait moins à un danger qu’à une promesse.
On a continué à parler un peu.
De choses simples. D’un prof qui parlait trop vite. D’un pull qu’elle avait vu en vitrine. D’un souvenir de collège à propos d’une sortie cinéma ratée parce qu’elle avait renversé « accidentellement » sa boisson sur une fille qu’elle détestait déjà un peu.
Elle racontait sa vie par petits morceaux.
Sans faire de mise en scène.
Comme si c’était naturel de m’en donner un bout.
À un moment, elle a écrit :
« Aïcha : Bon, je vais aller dormir, toi aussi dors bien, sinon tu vas ressembler à un cactus trop arrosé »
« Eliott : C’est déjà mon esthétique générale. D’ailleurs, depuis quand tu dors aussi tôt ? »
« Aïcha : Arrête, c’est pas ton esthétique générale. Et je dors tôt pour être en forme. À demain Eliott, dors bien »
« Eliott : À demain »
J’ai posé le téléphone sur ma table de nuit.
Puis je l’ai repris cinq secondes après pour relire la conversation.
Je me suis couché avec cette sensation très nette d’attendre quelque chose. Pas seulement le film, autre chose, plus flou, plus risqué.
Je me suis endormi en pensant qu’il faudrait vraiment, un jour, apprendre à gérer les situations simples sans leur donner la taille d’une catastrophe naturelle.
Ce jour-là n’était manifestement pas pour tout de suite.
Le lendemain, j’étais prêt beaucoup trop en avance.
Évidemment.
J’avais changé trois fois de haut avant d’en choisir un qui me donnait au moins l’impression de ne pas avoir été habillé par la déprime en personne.
Le cinéma était dans le centre commercial, à vingt minutes de tram.
Je suis arrivé avec douze minutes d’avance. Ce qui me laissait exactement assez de temps pour me demander :
Je suis trop tendu ?
J’aurais dû prendre une veste différente ?
Et si une sortie à deux au cinéma entrait officiellement dans la catégorie des choses où il faut savoir comment se tenir ?
Aïcha est arrivée presque à l’heure. Avec ce presque infime qui, chez elle, ressemblait moins à un retard qu’à une façon de faire une entrée.
Jean clair. Pull blanc cassé. Des boucles d’oreilles brillantes que je n’avais jamais vues. Et cette manière de marcher comme si l’espace avait toujours accepté sa présence.
Quand elle m’a vu, son visage s’est éclairé.
— T’es là !
— Oui, je suis là.
— Impressionnant.
— J’ai une réputation à tenir.
— Celle du mec qui arrive avant les portes ?
— Entre autres.
Elle s’est arrêtée devant moi avec un sourire.
— T’es bien habillé, j’aime bien.
Mon cerveau s’est immédiatement débranché pendant une demi-seconde.
— Ah.
Elle a ri.
— Je te jure ! C’est un compliment.
— Merci.
— De rien !
Petit silence.
Pas gênant, juste… nouveau.
Puis elle a regardé l’affichage.
— Bon. On a le temps de prendre à manger.
— D’accord.
Je la suivais en essayant de ne pas trop être en décalage. Ce qui n’est pas toujours évident quand quelqu’un vient de te dire que tu es bien habillé avec un ton qui pourrait presque compter comme un événement.
Elle semblait tellement excitée que c’était dur à suivre.
Au comptoir, elle a commandé sans aucune hésitation.
— Un grand popcorn salé, ce paquet de bonbons, un coca, et…
Elle s’est tournée vers moi.
— Tu veux quoi ?
— Euh… pareil, enfin non, pas pareil, enfin…
— Donc pareil, mais popcorn sucré s’il vous plaît, a-t-elle conclu très calmement.
— Oui.
— Parfait.
J’ai voulu sortir ma carte.
— Laisse.
— Non, je peux payer.
— Je n’en doute pas, mais je t’ai invité, je te paie à manger.
J’ai laissé.
Elle a payé pour nous deux avec une facilité désarmante, comme si c’était la chose la plus normale du monde. Puis elle m’a tendu ma boisson.
— Cadeau.
— Merci.
— C’est un investissement culturel.
— Je vois que tu diversifies ton portefeuille.
— Exactement.
Je crois que ça l’a fait rire plus que la blague ne le méritait.
— Tu pourras prendre de mon popcorn si tu préfères le salé, mais comme ça tu as le choix.
La salle était déjà à moitié remplie. On s’est assis au milieu, pas trop haut, pas trop bas. Une place stratégiquement impossible à choisir quand on veut être à la fois discret et proche de quelqu’un.
Le film a commencé.
Et il était exactement comme annoncé.
Une ville de bord de mer. Des regards trop longs. Des séparations absurdes. De la pluie beaucoup trop symbolique.
Aïcha adorait.
Je le savais parce qu’elle réagissait à tout. Pas bruyamment. Juste assez pour qu’elle aussi existe dans le film.
Parfois, elle soufflait du nez quand un dialogue était trop ridicule.
Parfois, elle se penchait légèrement vers moi pour murmurer :
— Là, il est stupide.
ou
— Si elle part maintenant, je quitte la salle.
Je murmurais aussi.
Enfin… j’essayais surtout de répondre normalement alors qu’elle était beaucoup trop près pour quelqu’un censé suivre un film.
Son parfum passait par petites touches, sa manche frôlait parfois la mienne, et à chaque fois j’avais l’impression idiote que mon corps notait l’information quelque part.
À un moment, sans trop réfléchir, on a attrapé du popcorn en même temps.
Nos doigts se sont touchés dans le seau.
Rien de spectaculaire.
Juste assez pour me faire rater les trente secondes suivantes du film.
J’ai retiré ma main trop vite.
Elle aussi.
Puis, quelques minutes plus tard, elle a reposé le paquet de bonbons entre nous, plus près de moi qu’avant, sans commenter quoi que ce soit.
Comme si elle me laissait une deuxième chance.
Je ne l’ai pas saisie.
Il y a eu aussi un moment où elle a ri, doucement, à une scène un peu trop dramatique, puis elle a tourné la tête vers moi comme pour vérifier si je trouvais ça ridicule. J’ai haussé les épaules.
Elle a souri.
Pas au film.
À moi, je crois.
Et ça m’a beaucoup moins aidé à me concentrer sur le film.
Vers la fin, il y a eu une scène sous la pluie où les deux personnages s’embrassaient enfin après deux heures à tourner autour de leur propre malheur.
Aïcha a murmuré :
— Omg… regarde, c’est trop beau.
J’ai tourné légèrement la tête vers elle.
L’écran reflétait un peu de lumière sur son visage.
Ses yeux restaient fixés devant, mais elle souriait, avec les larmes aux yeux.
Pas vraiment triste.
Juste touchée comme elle sait l’être quand quelque chose lui plaît sans qu’elle essaie de se protéger.
Et, pendant une seconde trop longue, j’ai eu l’impression qu’elle était encore plus belle comme ça.
Plus proche aussi.
Comme si le film avait doucement réduit la distance entre nous sans nous demander notre avis.
Je me suis demandé ce que ça donnerait de l’embrasser sous une pluie inventée.
Puis j’ai regardé le film avec beaucoup d’application.
Quand la lumière s’est rallumée, Aïcha a soupiré avec satisfaction.
— C’était très bien.
— C’était très pluvieux.
— Donc très bien.
Elle avait encore ce sourire un peu flottant des gens qui ne sont pas totalement revenus sur terre.
En se levant, son bras a frôlé le mien, et cette fois elle ne s’est pas écartée tout de suite.
Juste une seconde.
Peut-être deux.
Rien de suffisant pour accuser quelqu’un de quoi que ce soit.
Mais assez pour que mon cœur recommence à faire n’importe quoi dans le noir presque fini de la salle.
On est sortis dans le couloir du cinéma avec ce flottement un peu cotonneux des fins de séance. Celui où les gens parlent moins fort, comme si le film n’avait pas encore totalement lâché leurs épaules.
Et nous non plus, peut-être.
— Bon.
— Bon ?
— J’ai faim.
— T’as pas déjà mangé ce midi ?
— Et ?
— C’est un argument solide.
— Merci.
Elle a glissé les mains dans les poches de son manteau.
— On fait les boutiques ?
Je l’ai regardée.
— Les boutiques ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce que j’ai envie.
Puis elle a ajouté avec ce sourire légèrement de travers que je commençais à connaître :
— Et j’ai besoin d’un avis.
C’était faux.
Enfin, pas totalement, peut-être.
Mais Aïcha n’avait pas besoin de moi pour savoir si un vêtement lui allait.
Elle avait surtout l’air d’avoir décidé que la journée n’était pas finie.
Et, manifestement, moi non plus.
— D’accord, j’ai dit.
— Parfait.
Le centre commercial était plein de monde. Des familles, des couples, des adolescents en groupe, des gens qui marchaient trop vite avec des sacs trop grands. Le genre d’endroit où tout le monde a l’air de savoir quoi faire de son samedi, ce qui reste pour moi un mystère fascinant.
Aïcha avançait devant certaines vitrines puis revenait vers moi.
— Regarde celui-là.
— Lequel ?
— Le pull bleu.
— Il est bien.
— Bien, c’est nul comme avis.
— Il est… très bien ?
— Ah, là on progresse.
Elle disait ça en souriant, comme si me faire parler un peu plus était devenu une activité à part entière.
Et peut-être que c’était le cas.
Dans une autre boutique, elle a disparu derrière un rideau de cabine avant de me demander :
— Viens, passe la tête, tu peux me dire si ça fait trop ?
— Heu… tu es sûre ?
— Bah oui.
— Trop quoi ?
— Trop fille qui essaie.
Je suis resté un quart de seconde silencieux.
— Je ne suis pas sûr de savoir reconnaître ça.
— C’est honnête.
Puis elle a passé la tête par l’ouverture du rideau.
— Dis. T’aimes bien quoi comme vêtements ?
— Je sais pas trop…
— Vas-y, propose. Tu penses que je devrais essayer quoi ?
J’ai regardé autour de moi avec le sérieux absurde d’un homme à qui on confierait une mission pour laquelle il n’a clairement pas été formé.
Puis j’ai montré un sweat noir avec un imprimé fraise.
— Ça… peut-être. C’est simple, mais… mignon.
Elle m’a regardé une seconde de trop.
— Mignon ?
— Enfin… oui.
— D’accord.
Elle a disparu derrière le rideau avec un petit sourire que je n’ai pas complètement su interpréter.
Quand elle est sortie de la cabine avec le sweat, elle a écarté légèrement les bras.
— Alors ? T’aimes ?
J’ai relevé les yeux.
Puis j’ai eu du mal à répondre tout de suite.
Parce qu’elle était vraiment belle.
Pas au sens abstrait où on dit ça vite fait.
Pas pour être poli.
Vraiment belle.
Et il y a des moments où la vérité ressemble beaucoup trop à quelque chose qu’on n’ose pas dire.
Le sweat était simple. Un peu ample. Le genre de vêtement qui aurait dû la rendre juste mignonne.
Chez elle, ça faisait pire.
Ou mieux.
Ça lui donnait un air plus doux, plus proche, presque intime. Comme si elle m’avait laissé voir une version d’elle moins maîtrisée, moins publique.
— Ça te va bien, j’ai fini par dire.
Elle m’a observé une seconde dans le miroir.
— Juste bien ?
— Très bien.
Elle s’est tournée complètement vers moi cette fois.
— Très bien comment ?
Mon cerveau a immédiatement demandé sa démission.
— Très bien… sur toi.
Elle a souri.
Pas fort.
Mais assez pour me faire comprendre qu’elle savait très bien ce qu’elle faisait.
— Voilà, a-t-elle dit doucement.
Puis elle s’est regardée dans le miroir.
— J’hésite.
— Pourquoi ?
— Parce que si je l’achète, il faudra que je lui trouve des occasions. Je porte rarement des choses aussi décontractées.
— Tu peux en inventer, des occasions.
— C’est un très mauvais conseil financier.
— Je fais ce que je peux.
Elle a ri.
Puis elle s’est rapprochée juste assez pour me montrer un détail du sweat au niveau de la manche, comme si on avait besoin d’être à cette distance pour parler de coton.
— Et ça ?
Sa voix était plus basse.
Son épaule presque contre mon bras.
J’ai regardé la couture, parce qu’il fallait bien regarder quelque chose de socialement acceptable.
— C’est bien aussi, j’ai dit.
— Bien encore ?
— Je manque de vocabulaire.
— Je trouve pas.
Le temps passait comme ça.
Simplement.
Une boutique après l’autre.
Des commentaires idiots.
Des avis donnés avec trop de sérieux sur des pulls, des chemises, une robe « jolie mais pas pour tous les jours », selon elle.
Mais plus ça avançait, plus j’avais l’impression étrange qu’elle ne cherchait pas seulement un avis.
Elle cherchait aussi une raison de rester là avec moi.
De prolonger l’après-midi.
De tirer doucement sur le fil tant qu’il tenait.
Et le problème, c’est que moi aussi.
À un moment, elle a attrapé mon poignet pour me tirer vers une vitrine.
Juste pour me montrer quelque chose.
Un geste bref. Naturel.
Mais mon corps, lui, l’a enregistré comme une information capitale.
Je crois que ce qui me troublait le plus, avec Aïcha, ce n’était pas seulement la proximité.
C’était la facilité de cette proximité.
Comme si elle n’avait pas peur de me laisser entrer dans son espace.
Comme si, pendant quelques heures, j’étais quelqu’un d’assez simple pour être choisi.
On venait de sortir d’une enseigne de vêtements quand sa main a quitté mon bras d’un coup.
Le mouvement était léger.
Mais net.
Je l’ai senti tout de suite.
Je me suis tourné vers elle.
Son regard s’était figé un peu plus loin dans l’allée.
Et son visage avait changé.
Pas énormément.
Juste ce qu’il fallait pour comprendre qu’un problème venait d’entrer dans la scène.
— Aïcha ?
Elle a eu un petit sursaut, presque rien.
— Hm ?
Puis elle a déjà regardé ailleurs, trop vite.
— Rien.
C’est là que je l’ai vu.
Un homme marchait vers nous avec cette assurance tranquille des gens qui n’envisagent jamais d’être déplacés, où qu’ils soient.
Grand, veste sombre, barbe très nette, téléphone à la main. Le genre de type qu’on imagine parler fort dans un salon et obtenir qu’on l’écoute juste parce qu’il est là.
Quand il a reconnu Aïcha, son visage s’est détendu en sourire.
— Ah bah dis donc, ma grande.
Aïcha s’est redressée un peu.
— Sofiane…
Sa voix avait changé aussi.
Pas plus froide.
Mais plus surveillée.
Il s’est approché et lui a embrassé le front rapidement.
Puis il m’a jeté un regard.
Un seul.
Rapide.
Évaluateur.
— Bonjour.
Il s’est tourné de nouveau vers Aïcha.
— Qu’est-ce que tu fais là ?
— Rien, on traînait.
Le on m’a paru minuscule.
Sofiane a regardé autour de nous.
— Avec qui ?
Aïcha a répondu trop vite.
— Y avait Nawal et d’autres, mais on s’est séparés.
Je crois que quelque chose s’est contracté en moi à ce moment-là.
Pas violemment.
Juste un petit truc discret.
Comme quand on ferme une porte dans une pièce et qu’on comprend qu’on n’était peut-être pas censé être là.
Sofiane a hoché la tête, pas totalement convaincu.
Puis son regard est revenu vers moi.
— Et lui, c’est un camarade de l’école ?
Aïcha a eu une micro-hésitation.
À peine une seconde.
— C’est Eliott. On est ensemble en cours.
Je crois que, sorti du contexte, c’était une phrase parfaitement banale.
Mais là, à cet instant précis, elle sonnait un peu comme :
« Ne t’inquiète pas, ce n’est rien. »
J’ai tendu la main.
— Bonjour.
Il me l’a serrée.
Pas fort. Pas trop longtemps.
— Sofiane, a-t-il dit.
Puis il m’a regardé plus franchement.
— T’es en compta aussi ?
— En CCA, oui.
— Ah. C’est une bonne filière, pleine d’avenir. Et donc tu l’accompagnes faire les magasins ?
Aïcha a répondu avant moi.
— On passait juste par là.
— Oui, j’ai vu.
Son sourire est revenu.
Lisse.
Un peu trop.
— C’est gentil.
Je ne savais pas si c’était pour moi ou contre moi.
Probablement les deux.
Il a repris, en regardant Aïcha :
— Tu as besoin d’un conseiller shopping, maintenant ?
Aïcha a eu un petit rire.
Pas très naturel.
— N’importe quoi.
— Non mais je demande.
Il a penché la tête vers moi.
— C’est pas trop ton truc, si ? Mon pauvre, de traîner ici.
Je n’ai pas su quoi répondre immédiatement.
Pas parce que la question était difficile.
Parce qu’elle était posée de cette manière très précise où toutes les réponses ont déjà l’air un peu fausses.
— Ça va, j’ai dit.
Très puissant.
Très charismatique.
Ou pas vraiment.
Sofiane a hoché la tête comme si j’avais confirmé quelque chose d’intéressant.
— Tant mieux.
Puis il s’est tourné vers Aïcha.
— Enfin bon, évite de traîner n’importe comment. Surtout seule. Il commence à faire tard et il faut pas que papa s’inquiète.
Seule.
Alors que j’étais littéralement à soixante centimètres de lui.
Aïcha a aussitôt répondu :
— Mais je suis pas seule, y avait les autres.
— Mmh.
Il l’a regardée une seconde de plus.
— Oui.
Le oui voulait dire : je ne te crois pas complètement, mais on en reparlera.
Je l’ai compris.
Je pense qu’elle aussi.
Il a remis son téléphone dans sa poche.
— Tu rentres quand ?
— Pas trop tard.
— D’accord, je préviens les parents en rentrant.
— Oui.
Puis, comme s’il se rappelait soudain que j’existais encore dans le cadre, il m’a lancé un dernier sourire poli.
— Bon courage pour le shopping, Eliott.
Il l’a dit comme d’autres diraient bon courage pour une opération ou une punition absurde.
Et puis il s’est éloigné.
Pas pressé.
Comme quelqu’un qui sait qu’il a laissé exactement le bon poids derrière lui.
Le silence est resté quelques secondes entre nous.
Le centre commercial, lui, continuait à vivre tout autour. Des gens passaient, une musique trop forte descendait d’un étage, quelqu’un riait près de l’escalator.
Et au milieu de tout ça, quelque chose avait changé.
Aïcha a soufflé par le nez.
— Désolée…
Je l’ai regardée.
— Pourquoi ?
— Mon frère, il est… lourd.
C’était un mot faible pour quelqu’un qui venait de transformer un après-midi entier en terrain glissant, mais j’ai compris l’intention.
— C’est pas grave, j’ai dit.
Réflexe stupide.
Toujours le même.
Elle a baissé les yeux une seconde.
— Il est chiant avec ça.
— Avec quoi ?
Elle a haussé une épaule.
— Les sorties, les mecs, le regard des gens. Tout.
Je ne savais pas vraiment quoi dire.
Parce qu’une partie de moi comprenait la phrase.
Et l’autre partie restait bloquée sur le fait qu’elle venait de dire à son frère qu’on était avec Nawal et d’autres, comme si être juste avec moi n’était pas une version montrable de la réalité.
Aïcha a repris presque tout de suite, un peu trop vite :
— Enfin bref. Laisse tomber. Il se prend pour mon second père.
— D’accord.
Elle m’a observé.
— Tu m’en veux ?
La question m’a surpris.
Pas parce qu’elle était injuste.
Parce qu’elle arrivait trop tôt.
Je n’avais pas encore fini de comprendre ce que je ressentais exactement. De la gêne, oui. Un petit froid dans le ventre aussi.
Quelque chose qui ressemblait à de la honte, mais pas assez nette pour mériter un vrai nom.
— Non, j’ai dit.
Puis j’ai ajouté, parce que je pense qu’elle méritait aussi un peu d’honnêteté :
— Enfin… je crois pas.
Elle a eu un petit sourire.
— Il est bizarre, c’est tout. Merci d’avoir été honnête.
Ce n’était pas vraiment vrai.
Ou alors pas entièrement.
Ce qui était bizarre, ce n’était pas lui. C’était l’effet qu’il avait eu sur elle. Cette manière qu’elle avait eue de se justifier avant même qu’il pose les bonnes questions. De rétrécir la sortie, de me ranger vite dans la case camarade de cours.
Mais je n’ai rien dit.
Parce que j’avais déjà l’impression d’occuper trop d’espace dans la scène.
Et que, chez moi, ce genre de sensation finit presque toujours par devenir :
« C’est peut-être encore toi le problème. »
Aïcha a regardé l’heure sur son téléphone.
— Il faut bientôt que j’y aille.
— D’accord.
— Tu prends le tram ?
— Oui.
— Moi aussi.
On a recommencé à marcher.
Un peu moins près.
Pas de façon visible, juste assez pour que je le sente.
On a encore traversé deux boutiques sans vraiment les voir. Elle a commenté un pull moche dans une vitrine, j’ai répondu quelque chose, elle a ri.
Le son était le même que tout à l’heure, en théorie.
Mais plus léger, comme si une partie d’elle était restée coincée ailleurs.
Dehors, l’air était plus frais.
On a marché jusqu’à l’arrêt de tram sans trop parler. Pas dans un silence hostile, un silence de fin de journée, peut-être. Ou de chose qu’aucun de nous ne voulait vraiment ouvrir.
Quand la rame est arrivée, elle s’est tournée vers moi.
Et là, presque miraculeusement, son sourire est revenu.
Pas exactement comme avant.
Mais assez pour me désarmer quand même.
— Merci pour aujourd’hui, Eliott.
— Merci à toi.
— Le film était trop bien !
— Très pluvieux surtout.
Elle a ri.
— Et t’as été un très bon accompagnateur de boutiques.
— J’ai fait de mon mieux.
— Et c’est très bien.
Petit silence.
Puis elle s’est avancée et m’a serré brièvement dans ses bras.
Juste une seconde.
Deux, peut-être.
Le temps exact qu’il faut pour effacer beaucoup trop de choses sans vraiment les réparer.
Quand elle s’est reculée, elle a remis une mèche derrière son oreille.
— On se reparle ce soir ?
— Oui.
— Cool.
Puis elle est montée dans le tram avec ce même petit signe de la main qu’elle me faisait parfois à la fac.
La porte s’est refermée.
Je l’ai regardée partir derrière la vitre jusqu’à ce que la rame tourne un peu plus loin.
Et pendant quelques secondes, tout avait presque l’air normal.
Presque.
Je suis resté seul à l’arrêt avec mes mains dans les poches et cette impression très vague d’avoir peut-être raté quelque chose sans savoir quoi.
Ou alors d’avoir compris quelque chose que je préférais ne pas nommer tout de suite.
Mais elle m’avait proposé le film.
Elle avait voulu que ça dure.
Elle m’avait acheté à boire, entraîné dans les boutiques, serré dans ses bras avant de partir.
Alors peut-être que je me faisais encore des idées.
Peut-être que son frère était juste comme ça.
Peut-être que le problème venait d’ailleurs.
Peut-être qu’il n’y en avait pas.
J’ai baissé les yeux.
Puis j’ai sorti mon téléphone.
Et malgré ce petit froid resté quelque part sous mes côtes, je pouvais voir un sourire.
Comme un idiot, probablement.
Mais un idiot qui venait quand même de passer une bonne journée avec Aïcha.