Held in Your Hand

Chapitre 11 | Soirée

Le restaurant de l’hôtel ressemblait exactement à ce que j’imaginais quand quelqu’un prononce l’expression « dîner d’entreprise ».

Grandes baies vitrées ouvertes sur le lac. Lumières chaudes suspendues au plafond. Tables rondes couvertes de nappes blanches, chacune entourée de huit chaises parfaitement alignées.

Tout était très beau.

Et légèrement intimidant.

Les collègues arrivaient par petits groupes, encore un peu excités par l’atelier cuisine. Les conversations remplissaient la pièce d’un brouhaha agréable, celui des gens qui ont déjà bu un verre et commencent à relâcher les épaules.

Moi, je me suis arrêté à l’entrée quelques secondes.

Observer d’abord. Toujours observer.

C’est une habitude que j’ai prise depuis longtemps. Dans une pièce pleine de gens, regarder comment les groupes se forment est souvent plus simple que d’essayer d’en intégrer un immédiatement.

Ce qu’il s’était passé juste avant, au bord de l’eau, continuait à me tourner dans la tête avec une persistance franchement peu utile.

« Oui, tu me plais. »

Je ne savais toujours pas quoi faire de cette phrase.

Ni de la mienne. Ni de tout le reste.

Mehdi m’a repéré.

— Eliott !

Il agitait la main depuis une table déjà à moitié remplie.

— Viens là ! Viens là !

Je me suis approché.

Autour de la table, il y avait déjà Jade, deux collègues du marketing et un type du service informatique dont j’oubliais toujours le prénom.

Jade a levé les yeux vers moi.

Et a souri immédiatement.

Pas le sourire social qu’elle servait facilement aux gens.

Un autre.

Plus petit. Plus direct. Presque complice.

— Eliott !

Elle a tapoté la chaise à côté d’elle.

— Ton siège officiel.

Siège officiel ?

On ne m’avait pas dit qu’il y avait un plan de table.

Et pourtant, dit comme ça, avec ce ton-là, on aurait presque dit qu’elle m’avait gardé une place exprès.

Ce qui était probablement le cas.

Je me suis assis.

Très calmement.

Très prudemment.

Comme quelqu’un qui essaie de ne pas avoir l’air de remarquer qu’il vient peut-être d’être attendu.

Le dîner a commencé tranquillement.

Serveurs rapides, verres qui se remplissent, paniers de pain qui circulent.

Mehdi racontait une histoire sur un ancien séminaire qui avait fini par une bataille de karaoké entre la direction et les RH.

— Et je te jure, continuait-il, Pascal a chanté Haru Haru.

— Non.

— Si.

— Impossible.

— Demande-lui.

Les rires circulaient autour de la table.

Je me sentais… presque détendu.

Presque.

Jade s’est penchée légèrement vers moi.

— Tu fais encore cette tête.

— Quelle tête ?

— Celle du mec qui essaie d’avoir l’air normal avec une application presque scolaire.

Je l’ai regardée.

— Merci.

— De rien.

Puis elle a ajouté, beaucoup plus bas :

— Respire.

Mon cœur a fait quelque chose de très peu utile.

Et puis elle a posé sa main sur ma cuisse.

Comme ça. Naturellement.

Comme si c’était l’endroit le plus logique du monde.

Je me suis figé immédiatement.

Pas de manière visible.

Juste intérieurement.

Elle continuait à parler avec quelqu’un du marketing, complètement absorbée par la conversation.

— Non mais sérieux, tu devrais voir les clients qu’on a parfois…

Sa main restait là.

Chaleureuse. Légèrement posée. Pas lourde. Pas accidentelle non plus.

Comme si elle avait toujours été à cet endroit.

Comme si elle testait la distance qu’elle pouvait prendre avec moi sans que le monde s’effondre autour.

Je regardais mon verre.

Respirer normalement.

Surtout ne rien dire.

Surtout ne pas attirer l’attention sur la situation.

Mon cerveau oscillait entre deux pensées opposées :

Ne bouge pas.

et

Pourquoi est-ce que tu ne bouges pas ?

Le pire, c’est qu’elle n’avait pas l’air de s’en rendre compte.

Ou alors elle en avait parfaitement conscience.

Je n’arrivais pas à décider ce qui était le plus déstabilisant.

— Eliott ?

J’ai levé les yeux.

Un collègue du marketing me regardait.

— Tu bosses sur quoi exactement en ce moment ?

— Les rapprochements bancaires.

— Ah.

Il a fait une grimace respectueuse.

— Courage.

Jade a retiré sa main pour attraper son verre.

Mon corps s’est détendu immédiatement.

Je n’avais même pas réalisé à quel point j’étais crispé.

Elle a bu une gorgée, puis a tourné légèrement la tête vers moi.

— T’es tout rouge.

— Non.

— Si.

— La lumière.

— Bien sûr.

Le plat principal est arrivé. Les conversations se sont multipliées. L’alcool aussi. La pièce devenait plus bruyante, plus vivante.

Jade s’est penchée vers moi.

— Tu t’amuses ?

— Oui.

— Tu mens mal.

— Je m’entraîne.

Elle a souri.

Puis son regard a glissé derrière moi.

Son visage a changé d’un millimètre.

Pas de quoi alarmer qui que ce soit.

Assez pour que je le voie.

— Ah.

Elle a posé son verre.

Je me suis tourné légèrement.

Un type du service commercial venait d’entrer dans la salle.

Grand. Très sûr de lui. Le genre de personne qui semble parfaitement à sa place partout.

Et malheureusement le genre de personne qui, de loin, donne déjà l’impression d’avoir eu trop souvent des résultats positifs en se contentant d’être grand et sûr de lui.

Jade a soupiré très légèrement.

Si légèrement que j’ai presque cru l’imaginer.

— Tu m’excuses deux secondes… ?

— Oui.

Elle s’est levée.

Mais avant de partir, elle a posé brièvement la main sur mon épaule.

Un geste court.

Presque discret.

Puis elle s’est rapprochée un peu de moi, juste assez pour que moi seul l’entende :

— Bouge pas.

Mon cerveau a cessé toute activité utile.

— Pardon ?

— Je reviens.

Et elle est partie.

Je l’ai regardée rejoindre le type.

Ils ont commencé à discuter immédiatement.

Puis un deuxième homme s’est approché. Puis une collègue. Puis encore quelqu’un.

Très vite, ça a ressemblé à ce genre de cercle social dans lequel Jade entre facilement, même quand elle n’en a pas l’air particulièrement ravie.

Elle souriait.

Répondait.

Lançait une remarque.

Mais quelque chose en elle me paraissait un peu plus tendu que d’habitude. Comme si elle faisait le travail social minimum. Comme si elle regardait parfois de notre côté avant de se rappeler qu’elle était encore coincée là.

Évidemment, mon cerveau n’a retenu absolument rien de cette nuance.

J’ai détourné les yeux.

Mehdi me regardait.

— Eh.

— Oui ?

— Fais pas cette tête.

— Quelle tête ?

— Celle du gars qui interprète n’importe quoi.

Je n’ai pas répondu.

Il a levé son verre.

— Les gens sont compliqués.

— Je sais.

— Mais c’est ce qui rend la vie intéressante.

— Je ne suis pas encore convaincu.

— Tu le seras.

Il a souri.

— Peut-être pas ce soir.

Le dîner a continué.

Mais quelque chose avait changé.

Jade riait maintenant avec le commercial à l’autre bout de la salle. Ou faisait semblant suffisamment bien pour que la différence me soit inaccessible. D’autres hommes s’étaient greffés à la conversation comme des satellites très contents d’être là.

Et moi, j’avais cette sensation familière.

Celle de devenir un peu transparent.

Comme si la pièce avançait sans moi.

Comme si j’avais juste mal lu une parenthèse qui ne m’était pas vraiment destinée.

J’ai regardé mon téléphone.

Une notification.

Aïcha.

J’ai froncé les sourcils. Le message était court.

« Je pense qu’on devrait moins se parler. »

Hein ?

Mais pourquoi ?

Je suis resté quelques secondes à fixer l’écran.

Je ne savais même pas quoi répondre.

J’ai reposé le téléphone.

Le bruit autour de moi semblait soudain beaucoup plus fort.

J’ai regardé une dernière fois dans la direction de Jade.

Elle parlait toujours avec les autres.

À un moment, elle a tourné la tête comme si elle me cherchait du regard.

J’ai baissé les yeux trop vite.

Parfait.

J’avais désormais l’élégance émotionnelle d’un rideau humide.

Je me suis levé.

— Je reviens.

Mehdi a levé un sourcil.

— Tout va bien ?

— Oui.

— Menteur.

J’ai souri.

— Juste un peu d’air.

La terrasse derrière le restaurant était presque vide.

La nuit était tombée sur le lac. L’eau noire reflétait les lumières de l’hôtel, comme des petites étoiles tremblantes.

L’air était froid.

Il faisait froid.

Le vent était froid.

J’ai posé les mains sur la rambarde.

Respirer. Encore. Toujours.

Je me suis passé une main dans les cheveux.

Mon téléphone a vibré dans ma poche.

Je ne l’ai pas sorti.

Je suis resté là quelques secondes.

Peut-être une minute.

Je ne savais pas.

Puis une voix derrière moi a dit :

— Qu’est-ce que tu fais là ?

Je me suis retourné.

Lyralda.

Elle a refermé la porte vitrée derrière elle.

— Tu vas attraper froid, Eliott.

J’ai haussé les épaules.

— Tant pis, c’est la vie.

Elle m’a regardé quelques secondes.

Silencieuse.

Puis elle s’est approchée.

— T’as une tête de gars qui essaie de ne pas penser.

J’ai détourné les yeux vers le lac.

— Je vais bien.

— Oui.

Pause.

— Bien sûr.

Je sentais son regard sur moi.

Je n’avais pas envie de parler.

Pas envie d’expliquer.

Pas envie d’admettre que quelque chose me touchait plus que ça ne devrait.

Alors j’ai dit simplement :

— C’est rien.

Elle est restée là.

Le vent faisait bouger légèrement l’eau du lac.

Et je savais qu’elle n’était pas du genre à croire au mot rien.

Le lac était presque noir, maintenant.

La lumière du restaurant derrière nous dessinait une bande chaude sur la terrasse, mais quelques mètres plus loin, tout redevenait calme, froid, silencieux.

Je regardais l’eau.

C’était plus facile que de regarder Lyralda.

Elle s’était arrêtée à côté de moi, les bras croisés, comme si elle observait la même chose que moi. Mais je sentais très bien qu’elle ne regardait pas vraiment le lac.

Elle me regardait.

— Alors ?

J’ai haussé légèrement les épaules.

— Alors quoi ?

— Tu vas continuer à faire semblant que tout va bien ?

J’ai soupiré doucement.

— Je ne fais pas semblant.

— Si.

Sa voix restait calme.

Pas accusatrice.

Juste… certaine.

— T’as quitté la table.

— J’avais besoin d’air.

— Et t’as une tête de gars qui a envie de disparaître.

J’ai laissé échapper un petit rire sans humour.

— C’est ma tête normale.

— Non.

J’ai tourné la tête vers elle.

— Vous êtes toujours aussi directe ?

— Oui.

— Ça doit être pratique.

— Ça évite de perdre du temps.

J’ai regardé de nouveau l’eau.

Le vent faisait trembler les reflets du restaurant à la surface du lac.

— C’est rien, j’ai répété.

Elle n’a pas répondu tout de suite.

Puis elle s’est appuyée contre la rambarde à côté de moi.

— Tu sais ce que j’aime bien chez toi ?

J’ai froncé légèrement les sourcils.

— Quoi ?

— T’es très mauvais menteur.

Je ne savais pas si c’était un compliment.

Le silence a duré quelques secondes.

Pas un silence gênant.

Plutôt celui qui apparaît quand quelqu’un attend que tu parles sans te pousser trop fort.

Je me suis passé une main sur le front.

— C’est idiot.

— Souvent.

— Merci.

— Continue.

J’ai soufflé par le nez.

— Jade.

Elle a hoché légèrement la tête.

— Oui.

— Elle était… je sais pas.

Je cherchais mes mots.

— Proche.

— Et ?

— Et maintenant elle parle avec quelqu’un d’autre comme si j’étais… rien.

J’ai regretté la phrase immédiatement.

Parce que prononcer ce genre de chose à voix haute donne toujours l’impression d’être beaucoup plus fragile qu’on ne voudrait l’admettre.

Lyralda n’a pas réagi tout de suite.

Elle regardait toujours le lac.

Puis elle a dit simplement :

— Oui.

— Oui ?

— Oui.

— C’est tout ?

— Oui.

Je me suis tourné vers elle.

— Vous pourriez au moins faire semblant de me remonter le moral.

— Pourquoi ?

— Parce que c’est ce que les gens font normalement.

Elle m’a regardé enfin.

— Tu veux que je te dise quoi ?

J’ai haussé les épaules.

— Que ce n’est pas grave.

— Ce n’est pas grave.

— Voilà.

— Voilà ?

J’ai secoué légèrement la tête.

— Vous êtes terrible.

— Je suis honnête.

Elle a posé ses coudes sur la rambarde.

— Elle est comme ça.

— Merci.

— C’est la vérité.

— Je m’en doutais.

Elle a marqué une pause, puis a ajouté, d’un ton un peu plus précis :

— Enfin… pas exactement comme ça.

Je l’ai regardée.

— Pardon ?

— Elle aime plaire. Elle aime attirer les gens. Elle aime voir ce qu’elle provoque.

Petit silence.

— Mais ce soir, elle était surtout en train d’essayer de gérer des gens pénibles sans avoir l’air de les envoyer mourir.

Je l’ai fixée une seconde.

— Ah.

— Oui.

— Et elle aurait pu juste revenir à table.

— Oui.

— Mais elle ne l’a pas fait.

Lyralda m’a observé.

— Non.

La réponse m’a piqué malgré tout.

Parce qu’elle était trop simple pour être consolante.

Je me suis tourné vers l’eau.

— D’accord.

— Tu veux que je te mente un peu, là ?

— Peut-être.

Elle a presque souri.

— Non.

J’ai laissé échapper un souffle par le nez.

— Génial.

— Je préfère être utile.

— C’est discutable.

Elle a tourné légèrement la tête vers moi.

— Tu l’intéresses.

Je me suis figé.

— Quoi ?

— Tu as très bien entendu.

— Et vous dites ça maintenant ?

— Oui.

— C’est censé m’aider ?

— Pas forcément. Mais c’est vrai.

Je ne savais plus où regarder.

Le lac. La rambarde. Mes mains.

N’importe quoi sauf elle.

— Alors pourquoi…

— Parce qu’elle est comme ça.

— C’est-à-dire ?

— Bruyante. Désordonnée. Très sociale. Très joueuse. Parfois sincère et contradictoire dans la même minute.

Elle a haussé une épaule.

— C’est fatigant, mais pas toujours faux.

Je suis resté silencieux.

Parce que tout ça ressemblait beaucoup trop à Jade pour être ignoré.

Puis Lyralda a repris :

— Et toi, tu fais l’erreur inverse.

— Laquelle ?

— Tu prends tout comme si c’était définitif.

Le vent a soufflé entre nous.

J’ai baissé les yeux.

Parce qu’au fond, elle avait raison. Encore.

— Aïcha m’a écrit un message tout à l’heure.

— La fille de ta promo ?

Je l’ai regardée.

— Vous avez une mémoire inquiétante.

— C’est mon métier.

— Elle m’a dit qu’on devrait moins se parler.

— Elle a sûrement raison.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas, mais nous avons tous une vie dont nous ne voulons pas parler. Ou plutôt qu’on ne peut pas.

J’ai soupiré.

— Génial.

— Pourquoi ça t’énerve ?

— Parce que je veux juste être normal avec des relations normales.

— Non.

— Non ?

— T’essaies d’être accepté.

La phrase est tombée doucement.

Mais elle a frappé juste.

J’ai baissé les yeux.

— C’est pas un crime.

— Non.

— Alors ?

Elle a haussé légèrement une épaule.

— Mais ça marche rarement.

Je suis resté silencieux.

Parce qu’au fond… je le savais déjà.

Le vent devenait un peu plus froid.

Lyralda a frissonné légèrement.

— On devrait rentrer.

Je n’ai pas bougé.

— Dans une minute.

Elle est restée.

Silencieuse.

Puis elle a dit :

— Tu sais ce qui m’énerve ?

— Quoi ?

— Les gens qui se sentent invisibles alors qu’ils ne le sont pas.

J’ai levé les yeux vers elle.

— C’est très spécifique.

— Oui.

— Pourquoi ?

Elle a hésité.

Juste un instant.

Puis elle a répondu :

— Parce que je t’ai vu aujourd’hui.

J’ai froncé légèrement les sourcils.

— Quand ?

— Aujourd’hui.

— L’atelier ?

— Oui.

Elle s’est redressée légèrement.

— Tu étais complètement différent.

— Différent comment ?

— Présent.

Je ne m’attendais pas à ça.

Elle a continué :

— Tu ne regardais pas le sol. Tu ne réfléchissais pas à ce que les autres pensaient. Tu faisais juste quelque chose que tu savais faire.

Je suis resté silencieux.

— C’était… bien.

Petite pause.

— Et mignon.

Le compliment était simple.

Mais venant d’elle, il avait un poids étrange.

Je ne savais pas quoi dire.

Alors j’ai regardé de nouveau le lac.

La porte vitrée du restaurant s’est ouverte derrière nous.

Des rires se sont échappés dans la nuit. La musique aussi.

La soirée continuait à l’intérieur.

Lyralda a regardé la lumière quelques secondes.

Puis elle s’est tournée vers moi, avant de me tendre la main.

— Tu viens ?

— Oui.

J’ai attrapé sa main, avant de rester une dernière seconde sur la terrasse.

Puis elle a ajouté, presque comme une réflexion :

— Et pour ce que ça vaut…

Je l’ai regardée.

— Quoi ?

— Je comprends qu’elle te plaise.

Je crois que mon cœur a raté un mouvement.

— Pardon ?

Elle regardait toujours devant elle.

Pas moi.

Le lac.

Les lumières.

N’importe quoi sauf moi, justement.

— Jade, a-t-elle dit. Je comprends.

Sa voix était calme.

Trop calme.

— Elle est brillante. Drôle. Très belle quand elle veut quelque chose.

Je ne savais pas du tout quoi faire de cette phrase.

Et avant que je puisse répondre, elle a ajouté :

— Mais tu devrais faire attention à ne pas confondre quelqu’un qui te regarde avec quelqu’un qui te voit.

Le silence qui a suivi n’avait plus tout à fait la même texture.

J’ai tourné la tête vers elle.

Cette fois, elle me regardait.

Vraiment.

Et pendant une seconde, j’ai eu l’impression absurde qu’elle ne parlait plus seulement de Jade.

Le vent a soulevé légèrement une mèche près de son visage. Elle l’a repoussée derrière son oreille avec un geste simple, précis, et je me suis surpris à penser qu’elle était belle elle aussi.

Pas de la même manière.

Pas comme Jade.

Plus difficile à remarquer.

Plus difficile à oublier.

— Vous dites souvent ce genre de choses aux gens quand ils vont mal ?

Elle a presque souri.

— Jamais.

Je ne savais pas si c’était une bonne nouvelle.

Ni une mauvaise.

Juste quelque chose qui restait là, entre nous, avec beaucoup trop de place pour être ignoré.

La porte du restaurant s’est ouverte à nouveau derrière nous. Un éclat de voix. Un rire. Des verres qu’on déplace.

Lyralda a laissé passer une seconde, puis elle a tendu la main vers moi.

Pas grand-chose.

Juste le bout de ses doigts qui ont attrapé très brièvement ma manche, au niveau du poignet.

Un geste minuscule.

Presque rien.

Mais suffisant pour arrêter complètement ma respiration pendant une demi-seconde.

— Allez, a-t-elle dit.

Elle avait déjà relâché le tissu.

Comme si ce contact n’avait jamais existé.

Comme si c’était juste une manière de me remettre en mouvement.

Je l’ai suivie.

La chaleur du restaurant nous a enveloppés immédiatement.

Le bruit, les conversations, les verres qui s’entrechoquent.

La soirée reprenait.

J’ai levé les yeux presque par réflexe.

Jade était encore plus loin dans la salle, toujours coincée dans son petit cercle social. Et au même moment, elle m’a vu revenir.

Son regard s’est arrêté sur moi.

Puis sur Lyralda juste à côté.

Juste une seconde.

Pas plus.

Mais assez pour que quelque chose passe sur son visage.

Très discret.

Presque invisible.

Je n’ai pas eu le temps de comprendre quoi.

Lyralda, elle, avait déjà repris cette manière tranquille de se déplacer comme si rien n’avait jamais tremblé.

Mais quelque chose avait changé.

Je ne savais pas exactement quoi.

Peut-être juste le fait que, pour la première fois depuis le début du séminaire…

Je ne me sentais plus complètement seul dans la pièce.

Et peut-être aussi que le lac n’était pas le seul endroit où j’avais laissé quelque chose derrière moi ce soir-là.