Held in Your Hand

Chapitre 12 | Première Scéne

La chaleur du restaurant m’a repris d’un coup.

Le bruit aussi.

Les conversations. Les verres. Les couverts. Le petit théâtre social du séminaire, toujours en cours, comme si personne n’était sorti sur une terrasse pour se faire dire des choses beaucoup trop précises pour une fin de soirée.

Lyralda a repris sa place dans la pièce avec cette facilité étrange qu’ont certains adultes à remettre leur visage exact au bon endroit, au bon moment. Moi, j’avais plutôt l’impression d’être revenu avec un lac entier dans la poitrine.

Jade était toujours à l’autre bout de la salle.

Elle riait avec les autres. Le commercial, une fille des RH, deux personnes du marketing. Le genre de cercle où les gens se parlent fort pour montrer qu’ils passent un bon moment, puis finissent par vraiment y croire.

Quand elle nous a vus revenir, son regard s’est arrêté sur moi.

Puis sur Lyralda.

Puis de nouveau sur moi.

Très bref.

Pas assez pour qu’on puisse appeler ça une scène.

Juste assez pour que je me sente immédiatement trop conscient de mes bras, de mes jambes, de ma tête, de tout.

Elle a esquissé un sourire. Peut-être blessé.

Un truc difficile à lire. Comme si elle rangeait déjà quelque chose dans un dossier mental intitulé bon, d’accord.

Puis quelqu’un lui a reparlé et elle a tourné la tête.

C’était fini. Enfin non.

Rien n’était fini.

C’était justement ça, le problème.

Mehdi nous a vus revenir et a aussitôt levé son verre.

— Ah ! Le fugueur. Et il a même ramené une madame.

— On prenait l’air, a dit Lyralda en se rasseyant.

— Bien sûr, a répondu Mehdi avec ce ton très clair des gens qui ne croient pas un mot de ce qu’ils viennent d’entendre mais décident de respecter le mensonge par élégance.

Je me suis rassit aussi.

Très prudemment. Très calmement.

Comme si je savais encore comment m’asseoir normalement à une table après avoir eu envie d’embrasser trop de gens devant un lac.

Le dîner a repris.

Ou plutôt, il a continué sans moi pendant quelques minutes.

Je répondais quand on me parlait. Je buvais de l’eau. Je faisais semblant de suivre une anecdote sur un ancien client qui avait tenté de faire passer une erreur de budget pour « un ajustement créatif ».

Mehdi commentait tout. Le type de l’informatique riait fort. Les collègues du marketing avaient commencé à se pencher les uns vers les autres avec cette proximité artificiellement détendue des gens qui ont dépassé le premier verre.

Jade avait fini par revenir à table.

Pas à côté de moi.

En face, un peu de biais.

Et c’était pire, d’une certaine manière. Parce que je pouvais la voir très facilement.

Elle me parlait encore. Me taquinait encore. Mais quelque chose avait changé. Pas une froideur. Pas une distance nette.

Plutôt… une décision.

Comme si elle me laissait tranquille.

Comme si elle avait choisi de ne pas remettre le doigt exactement là où ça pouvait recommencer à devenir ambigu.

Je n’étais pas sûr d’avoir envie de comprendre ça sur le moment.

À un moment, Mehdi racontait encore une histoire absurde et Jade a lancé :

— Franchement, à ce rythme-là, demain Eliott va finir mascotte officielle du séminaire.

— Non merci, j’ai dit.

— Trop tard, a répondu Mehdi. T’as déjà le profil.

— Quel profil ?

— Le profil qu’on a envie de protéger un peu et d’embêter beaucoup.

Jade a souri dans son verre.

Lyralda, à côté de moi, n’a rien dit.

Mais j’ai senti son regard glisser une seconde de trop sur ma main posée près de la fourchette.

Ou alors j’ai imaginé.

Ce qui, me concernant, reste toujours une possibilité sérieuse.

Quand le dessert est arrivé, la salle était devenue plus bruyante. Les gens circulaient plus librement entre les tables. Un petit groupe s’était déjà déplacé vers le bar improvisé dans le coin de la pièce.

Monsieur Delmas parlait avec deux cadres près des baies vitrées.

Lyralda buvait son café.

Jade discutait avec la fille du marketing, et je voyais très bien qu’elle ne l’écoutait qu’à moitié. Son regard revenait parfois vers notre table. Puis repartait. Puis revenait encore.

Ça n’aurait pas dû me rassurer.

Et pourtant.

Le vrai problème est arrivé plus tard.

Pas spectaculaire.

Pas dramatique.

Juste bête.

On sortait doucement de table, les groupes se reformaient en petits cercles. On parlait plus librement, plus fort.

Le genre de moment où tout le monde fait semblant que la partie entreprise de la soirée est terminée alors qu’elle continue juste autrement.

Je m’étais retrouvé debout avec mon verre de jus à la main près d’une colonne, à observer, encore.

Et c’est là qu’un responsable RH que je n’avais presque pas entendu de tout le séjour est venu me parler. Un homme d’une quarantaine d’années, très poli, très lisse, avec ce sourire des gens qui posent des questions professionnelles même en dehors du bureau.

— Bonjour ! Ou plutôt bonsoir ! Tu es Eliott, l’alternant de Pascal ? Il m’a parlé de toi.

— Bonjour monsieur, oui enchanté.

— Ton alternance se passe bien ? N’hésite pas à venir me voir si tu rencontres un problème, c’est mon travail après tout.

Puis, avant que j’aie eu le temps de répondre, il m’a demandé ce que je voulais faire « plus tard », avec ce ton très adulte, très sérieux, comme si je devais avoir un plan.

Comme si les gens de mon âge avaient tous un document intérieur bien classé intitulé « projet de vie ».

Je crois que c’est là que j’ai commencé à décrocher.

Pas visiblement. Intérieurement.

Le séminaire.

Jade.

Aïcha.

Le message.

Lyralda sur la terrasse.

Les gens autour.

Tout s’est remis à faire un peu trop de bruit dans ma tête.

Quand le type des RH est parti, j’avais envie de sortir de ma propre peau.

Je suis allé au bar prendre un verre.

Très mauvaise idée.

Pas parce que j’étais ivre mort deux minutes après.

Pas du tout.

J’étais même probablement encore très sobre à l’échelle d’un séminaire d’entreprise.

Mais juste assez fatigué, assez remué, assez éparpillé pour que mon cerveau commence à considérer certaines impulsions comme plausibles.

Lyralda m’a retrouvé près de la terrasse intérieure.

— Tu fuis encore ? a-t-elle demandé.

— Je me déplace.

— Nuance faible.

Je l’ai regardée.

Elle avait enlevé sa veste. Sa chemise était un peu moins stricte qu’en début de soirée. Une mèche s’était échappée près de sa tempe. Elle avait toujours cette manière calme de tenir debout, mais je sentais chez elle une fatigue plus humaine. Plus visible.

— Je peux vous poser une question ? j’ai demandé.

— Tu peux toujours essayer.

— Vous faites comment ?

— Comment ?

— Pour… être comme ça.

Elle a eu un léger froncement de sourcils.

— Comme… ça ?

J’ai désigné vaguement tout son être, ce qui n’était pas une stratégie rhétorique très brillante.

— Stable.

Elle m’a regardé deux secondes.

Puis elle a laissé échapper un petit souffle.

Pas un rire. Plutôt un constat amusé.

— Je ne suis pas stable, Eliott.

— Si.

— Non.

— Si.

— Tu me connais très mal.

C’était probablement vrai.

Et pourtant.

Je crois que c’était justement ça qui me dérangeait.

Le fait de la connaître si peu et d’avoir malgré tout envie d’aller vers elle comme si elle représentait quelque chose de plus solide que le reste.

On est restés un moment dans le couloir qui menait aux chambres.

Loin du bruit, mais pas complètement isolés non plus.

Juste cet entre-deux étrange qu’ont les hôtels la nuit : moquette épaisse, lumière tamisée et un silence calme.

Lyralda s’est appuyée contre le mur.

— T’as trop bu ? a-t-elle demandé.

— Non.

— T’en es sûr ?

— Oui.

— Eliott.

— Oui ?

— Tu réponds oui très vite aux choses qui t’arrangent.

J’ai baissé les yeux.

— Je vais bien.

— Non.

Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai vraiment commencé à faire n’importe quoi.

Pas en tombant.

Pas en disant des choses scandaleuses.

Non.

Beaucoup plus subtilement.

J’ai dit :

— Je peux dormir avec vous ?

Silence.

Un vrai.

Long.

Le genre de silence dans lequel on entend distinctement son propre avenir s’écrouler en plusieurs morceaux très propres.

Lyralda m’a regardé.

Pas choquée.

Pas outrée.

Juste… très attentive.

— Pardon ? a-t-elle dit calmement.

J’ai fermé les yeux une seconde.

— Voilà. C’était une idée horrible. Oubliez.

— Attends.

Ce mot-là m’a figé sur place.

Elle s’est redressée du mur.

— Tu veux dire quoi, exactement ?

Très bonne question.

J’aurais dû y penser avant.

— Rien de… enfin…

Je me suis passé une main dans les cheveux.

— J’ai pas envie d’être seul, j’ai fini par dire.

La vérité, quand elle sort, a parfois un goût beaucoup plus idiot que prévu.

Je me suis détesté pendant environ trois secondes et demie.

Lyralda, elle, ne s’est pas moquée.

Elle s’est juste penchée vers moi.

— Tu devrais peut-être éviter de prendre ce genre de décisions quand t’as bu.

— J’ai presque rien bu.

— Tu dis ça comme quelqu’un qui pourrait quand même être à 0,6.

— C’est très précis.

— J’ai l’habitude des gens qui se mentent un peu le soir.

Je crois que j’ai eu un petit rire nerveux.

— Je vous l’assure, c’est pas comme si on pouvait en être sûr.

— Bien sûr que si. Suffit de souffler dans un éthylotest.

— Vous allez vraiment me faire souffler dans…

— Si si.

— Vous avez ça dans votre chambre ?

— Évidemment.

Je l’ai regardée.

— Vous êtes terrifiante.

— Je suis organisée.

Et le pire, c’est qu’elle n’avait même pas l’air de plaisanter complètement.

On a fini dans sa chambre quand même.

Parce qu’elle a dit, très calmement :

— Viens. On va déjà vérifier si tu tiens debout.

Ce qui n’était ni un non, ni vraiment un oui, mais une réponse très… elle.

Sa chambre ressemblait à la mienne, avec les mêmes tons clairs, la même baie vitrée, le même lac derrière.

Sauf qu’elle, évidemment, elle avait déjà réussi à y apporter quelque chose de plus ordonné. Sa veste pliée sur une chaise. Ses affaires rangées. Pas de chaussettes orphelines près du lit, ni de bouteille d’eau à moitié vide dans un coin.

Elle a posé un petit boîtier blanc sur le bureau.

J’ai cligné des yeux.

— Vous aviez vraiment un éthylotest.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce que je suis une adulte responsable entourée de gens irresponsables.

— Je me sens visé.

— C’est normal.

Elle me l’a tendu.

— Souffle.

Je l’ai fait.

Très dignement. Très sobrement.

Le chiffre s’est affiché.

Elle l’a regardé.

— 0,18.

— Vous voyez !

— Je vois surtout que t’as bu alors que t’étais déjà un peu à côté de tes pompes émotionnelles.

— C’est une phrase très agressive. Admettez que vous aviez tort !

— Non. Et c’est une phrase très exacte.

Puis elle a reposé le boîtier sur la table.

— Bon.

— Bon ?

— T’es manifestement pas ivre.

— Merci pour cette victoire.

— Mais t’as quand même l’air d’un garçon qui va beaucoup trop penser s’il retourne seul dans sa chambre.

Je n’ai rien dit.

Parce que c’était vrai.

Évidemment.

Elle a soupiré doucement.

— D’accord.

Je l’ai regardée.

— D’accord quoi ?

— Tu peux rester un peu.

La phrase m’a réchauffé beaucoup plus qu’elle n’aurait dû.

— Un peu ?

— N’en profite pas.

— Je n’ai rien dit.

— Tu pensais très fort.

Ce n’était pas faux.

On s’est installés sur le lit.

Pas contre la tête de lit, pas dans une position ridicule de film romantique. Juste assis, côte à côte, avec une distance encore raisonnable.

Au début, on a parlé de presque rien.

Du chef de cuisine. De Mehdi qui allait probablement réveiller tout l’étage s’il décidait encore de raconter une anecdote à une heure du matin. De Monsieur Delmas, qui devait sûrement dormir avec un planning sous l’oreiller.

De Jade, aussi, très brièvement.

— Elle a l’air moins… piquante ce soir, j’ai dit.

— Elle a compris quelque chose.

— Quoi ?

Lyralda m’a lancé un regard de côté.

— Réfléchis un peu.

Je n’ai pas insisté.

Parce qu’une partie de moi commençait à comprendre, et l’autre n’avait pas envie de regarder l’information trop en face.

Le silence est revenu. Pas mauvais. Juste plein.

Je regardais mes mains. Le lit. Le bord de la couette. N’importe quoi sauf elle, ce qui était un effort de plus en plus absurde vu qu’on se trouvait tous les deux dans une chambre d’hôtel à une heure probablement déraisonnable, après une soirée déjà beaucoup trop chargée.

— Eliott.

— Oui ?

— Regarde-moi.

Très mauvaise phrase pour ma stabilité.

Je l’ai fait quand même.

Elle était tournée vers moi, un bras replié sur le lit, l’air toujours calme.

Mais moins fermé que d’habitude.

Plus lisible, peut-être.

— Tu paniques encore, a-t-elle dit.

— Un peu.

— Pourquoi ?

Je me suis demandé quelle réponse mentait le moins.

J’en ai trouvé une.

— Parce que je fais n’importe quoi.

— Oui.

— Merci.

— Mais pas que.

Elle a pris une seconde.

— Tu fais surtout des choses sans savoir quoi en faire après.

J’ai baissé les yeux.

C’était désagréablement juste.

Puis j’ai senti sa main sur mon poignet.

Simple.

Légère.

Rien de spectaculaire.

Mais assez pour me faire relever la tête.

— Là, par exemple, a-t-elle dit.

— Quoi ?

— T’es encore en train de réfléchir à demain alors que t’es même pas capable de rester dans maintenant.

Je ne savais pas quoi répondre.

Alors j’ai fait ce que je fais souvent quand je n’ai plus de réponse propre.

J’ai dit la vérité un peu de travers.

— Vous m’embrasseriez, là ?

Le silence est retombé.

Encore.

À ce stade, j’aurais dû être interdit de parole après 22 h.

Lyralda n’a pas retiré sa main.

Elle m’a simplement regardé.

— Tu poses des questions très bêtes ce soir.

— Désolé.

— Pourquoi tu t’excuses tout le temps ?

— C’est un réflexe.

— Un mauvais réflexe.

Puis elle s’est approchée.

Pas vite.

Pas comme dans un film.

Pas avec cette urgence dramatique des scènes qu’on écrit pour faire monter la musique.

Juste… naturellement.

Comme si, puisqu’on était déjà arrivés jusque-là, reculer aurait été plus absurde qu’autre chose.

Et elle m’a embrassé.

Ce n’était pas un grand baiser bouleversant.

Pas quelque chose de sauvage.

Pas quelque chose qui renverse tout.

C’était mieux.

Quelque chose de simple, de doux, de très réel.

Le genre de baiser qui n’a pas besoin d’en faire trop pour déplacer exactement ce qu’il faut.

Quand elle s’est reculée, elle est restée très près.

Je crois que j’avais arrêté de respirer normalement.

— Voilà, a-t-elle murmuré.

— Voilà ?

— Oui.

— C’est une réponse à quoi ?

Elle a souri.

— À ta question très bête.

Je crois que j’ai eu un rire minuscule.

Et puis je l’ai embrassée à mon tour.

Cette fois un peu moins maladroitement.

Enfin, j’espère.

Mes critères d’évaluation internes n’étaient plus très fiables.

Après ça, quelque chose s’est détendu.

Pas complètement.

Mais assez pour que le reste devienne plus simple.

On s’est rallongés.

Pas l’un sur l’autre.

Pas dans un enchaînement de roman très adulte.

Juste plus près. Sous la couette. Dans cette chaleur de chambre d’hôtel qui rend les gestes plus petits, les voix plus basses, les questions moins urgentes.

À un moment, je me suis retrouvé avec son bras autour de moi.

Ou l’inverse.

Je ne sais plus très bien.

Je sais juste qu’on ne parlait presque plus.

Que sa respiration était calme.

Que ma tête s’était posée quelque part contre elle sans qu’aucun de nous ne fasse de commentaire.

Et que, pour la première fois depuis longtemps, mon cerveau avait enfin un peu ralenti.

— Tu vois, a-t-elle murmuré dans le noir.

— Quoi ?

— T’avais pas besoin de compliquer autant.

J’ai fermé les yeux.

— Je sais.

— Non.

— Quoi, non ?

— Tu ne sais pas.

Sa main a bougé très légèrement dans mon dos.

Un geste lent.

Presque absent.

Mais assez pour me donner l’impression étrange d’être gardé quelque part.

— Dors, a-t-elle dit.

Et cette fois, j’ai obéi.

Parce que j’étais fatigué.

Parce que j’étais bien.

Parce que réfléchir encore aurait probablement cassé quelque chose.

Je me suis endormi comme ça.