Held in Your Hand
Chapitre 16 | Confidence
Le lendemain, vers midi, Jade passa la tête au-dessus de mon écran.
— Pause déjeuner ?
Je levai les yeux.
Elle avait un café à la main et cette expression légèrement amusée qu’elle portait presque tout le temps, comme si le monde autour d’elle était une blague qu’elle seule comprenait vraiment.
— Oui.
— Bien.
Elle fit un petit signe vers l’ascenseur.
— Je t’attends..
Je fermai mon fichier Excel.
Mon cerveau protesta un peu, pas pour le travail, mais pour ce que ce déjeuner pouvait vouloir dire.
Puis je me levai quand même.
On s’installa dans un petit restaurant à deux rues du bureau.
Rien de très chic. Tables en bois. Menu écrit à la craie. Bruit de couverts et conversations mêlées. Une lumière blanche un peu trop franche et ce genre de serveurs qui ont déjà vu défiler beaucoup trop de pauses déjeuner pour encore croire aux gens.
Jade sembla immédiatement à l’aise.
Elle s’installa en face de moi, posa ses lunettes de soleil sur la table et attrapa le menu.
— Alors.
— Alors quoi ?
— Tu fais encore cette tête.
— Quelle tête ?
Elle plissa légèrement les yeux.
— Celle du gars qui analyse tout.
Je soupirai.
— C’est un défaut professionnel.
— Non.
Elle attrapa son verre d’eau.
— C’est un défaut personnel.
Je souris malgré moi.
— Merci.
— De rien.
On commanda rapidement. Quand le serveur s’éloigna, Jade posa ses coudes sur la table.
— Je vais te dire un truc.
— Ça a l’air grave.
— Non.
Elle haussa une épaule.
— Juste honnête.
Je l’observai.
Elle semblait un peu différente aujourd’hui.
Moins provocante.
Ou plutôt : provocante de façon moins automatique.
Comme si elle avait choisi de baisser un peu le volume sans cesser d’être elle-même.
— J’ai eu pas mal d’histoires avec des mecs, dit-elle.
Je ne savais pas quoi répondre.
Alors je dis simplement :
— D’accord.
Elle eut un petit sourire.
— Tu vois ?
— Voir quoi ?
— Les autres auraient déjà demandé combien.
Je haussai les épaules.
— Ce n’est pas vraiment mon problème.
— Exactement.
Elle attrapa un morceau de pain.
— Et tu sais ce qui est drôle ?
— Quoi ?
— Ils deviennent tous fous quand tu dis non.
Je fronçai légèrement les sourcils.
— Ah. Comment ça ?
— Les hommes.
Elle fit un petit geste vague de la main.
— Au début ils jouent les cool. Puis ils veulent plus. Puis ils s’énervent quand tu refuses.
Elle croqua dans le pain.
— Classique.
Je restai silencieux.
Elle me regarda.
— Ça te choque ?
— Un peu.
— Pourquoi ?
— Parce que… je ne vois pas l’intérêt.
Elle sourit doucement.
— Exactement.
Le serveur apporta nos assiettes.
Pendant quelques secondes, on mangea en silence.
Puis Jade releva les yeux.
— Tu sais pourquoi je t’aime bien ?
Je m’arrêtai.
— Non.
— Parce que t’es pas un mec comme les autres.
Je laissai échapper un petit rire.
— C’est une phrase dangereuse.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle finit rarement bien.
Elle secoua la tête.
— Non.
Elle me regarda vraiment cette fois.
— Toi, t’as un cœur.
La phrase tomba doucement entre nous.
Je sentis une chaleur étrange monter dans ma poitrine.
— Tout le monde en a un.
— Non.
Elle sourit légèrement.
— Pas vraiment.
Je baissai les yeux vers mon assiette.
Je ne savais jamais quoi faire avec ce genre de compliments.
Quand je relevai la tête, elle me regardait toujours.
Son expression était différente.
Plus douce.
Presque fragile.
— Tu sais que tu es trop gentil ?
— On me le dit souvent.
— Ce n’est pas un reproche.
— Pourtant ça sonne comme un.
Elle secoua la tête.
— Parce que tu cherches toujours à transformer les choses en reproches.
Je fronçai légèrement les sourcils.
— C’est pas vrai.
— Si.
— Non.
— Si.
Elle prit une frite, puis me pointa vaguement avec.
— Regarde-toi.
— C’est compliqué sans miroir.
— T’es fatiguant.
Je souris un peu.
Elle aussi.
Puis elle reprit, plus calmement :
— Être gentil, c’est pas le problème.
Je relevai les yeux.
— Ah.
— Le problème, c’est que tu donnes avant même de savoir à qui.
Je restai silencieux.
Parce que la phrase avait touché quelque chose de très proche d’une vérité, et que je n’aimais pas beaucoup ça.
Jade continua :
— Tu veux que les gens soient bien. Tu veux qu’ils te trouvent correct. Tu veux éviter de déranger.
Elle haussa une épaule.
— Résultat, tu leur laisses prendre beaucoup trop de place avant de vérifier s’ils la méritent.
Je baissai les yeux vers mon assiette.
— C’est une analyse un peu violente pour un midi.
— Oui.
— Merci.
— De rien.
Puis elle ajouta, plus bas :
— C’est pas contre toi.
— Ça y ressemble un peu.
— Parce que t’es susceptible quand on touche au truc juste.
Je n’ai pas répondu.
Elle avait probablement raison.
Encore.
Jade posa sa fourchette.
Puis, très naturellement, elle tendit la main vers moi.
Ses doigts effleurèrent ma nuque.
Juste derrière l’oreille.
Le geste était lent.
Très léger.
Je me figeai immédiatement.
Pas par rejet.
Par surprise.
Elle continua de me regarder pendant qu’elle caressait doucement ma nuque du bout des doigts.
— Tu vois ?
— Quoi ?
— Tu te tends immédiatement.
Je souris nerveusement.
— Je ne suis pas très habitué.
— Je sais.
Sa main resta encore une seconde.
Puis glissa légèrement sur ma nuque.
Un geste doux.
Mais précis.
Comme si elle savait exactement l’effet que ça produisait.
— Relax, Eliott.
Sa voix était basse.
Presque rassurante.
Et pourtant, quelque chose dans ce contact avait aussi un côté… mesuré.
Pas de séduction pure.
Plutôt une façon de vérifier.
De constater.
Comme si elle s’assurait encore une fois que, chez moi, il n’y avait ni jeu sale ni retour brusque. Que je ne prendrais pas ce geste comme une dette, ni comme une promesse, ni comme une autorisation.
Elle retira finalement sa main.
— Voilà.
Je repris ma respiration sans m’en rendre compte.
Elle sourit.
— Tu vois ?
— Quoi ?
— T’es vraiment différent.
Je ne savais pas si c’était un compliment.
Mais j’avais déjà commencé à vouloir le croire.
On resta encore un moment dans le restaurant.
La conversation continua plus doucement, sans grands sujets.
Jade parlait par fragments, des petites anecdotes, des choses banales qui semblaient pourtant légèrement plus personnelles que d’habitude.
Sa première coloc qui volait ses produits de douche.
Une ancienne relation qui s’était terminée parce que “il était amoureux
de lui-même, ce qui faisait déjà trop de monde dans le couple”.
Sa mère qui lui envoyait encore des messages vocaux de trois minutes pour se plaindre.
Puis, presque sans prévenir :
— J’ai horreur du silence chez moi.
Je relevai les yeux.
— Ah.
— Je dors toujours avec un bruit de fond.
— Une série ?
— N’importe quoi.
Elle haussa une épaule.
— Télé, musique, podcast, bruit blanc, peu importe. J’aime pas quand c’est trop vide.
Je ne savais pas pourquoi elle me disait ça.
Ou plutôt si.
Elle me donnait des petits morceaux.
Pas des révélations énormes.
Juste des choses réelles.
Des habitudes. Des failles minuscules. Des détails qui, mis bout à bout, fabriquent quelqu’un.
— Et toi ? demanda-t-elle.
— Moi quoi ?
— Tu dors comment ?
Je réfléchis.
— Mal ?
— C’est pas une méthode.
— Je sais.
Elle eut un petit sourire.
— T’as toujours l’air d’un gars qui pense même en dormant.
— C’est vraisemblablement vrai.
— Épuisant.
— Oui.
Elle me regarda quelques secondes.
— T’as déjà vécu avec quelqu’un ?
Je secouai la tête.
— Non.
— Jamais jamais ?
— Non.
— Intéressant.
— Pourquoi ?
— J’essaie d’imaginer.
— Et ?
Elle but une gorgée d’eau.
— Je pense que tu serais du genre à faire le café, ranger trop de trucs, demander pardon quand t’as faim et dormir au bord du lit.
Je la fixai.
— C’est bizarrement précis, on a déjà dormi ensemble ?
— Je suis très observatrice.
Je laissai échapper un petit rire.
— C’est un peu vexant.
— Non.
Elle eut un sourire plus discret.
— C’est presque attendrissant.
Le mot me fit lever les yeux vers elle un peu trop vite.
Elle s’en rendit compte.
Évidemment.
Mais elle ne le souligna pas.
Pas cette fois.
On régla l’addition plus tard que prévu.
En sortant du restaurant, le soleil était encore assez haut pour donner à la rue une lumière claire.
Jade marcha à côté de moi.
— Merci pour le déjeuner.
— C’était ton idée.
— Je sais.
Elle glissa les mains dans les poches de sa veste.
— Mais c’était quand même sympa.
Je hochai la tête.
— Oui.
Quelques pas passèrent.
Puis elle dit :
— Tu sais ce que j’aime chez toi ?
Je soupirai légèrement.
— J’ai peur de la réponse.
— Tu ne joues pas.
Je tournai la tête vers elle.
— Comment ça ?
— Tu ne cherches pas à impressionner.
Elle haussa une épaule.
— Tu es juste… là.
Je souris.
— Ce n’est pas très spectaculaire.
— Vraiment pas.
Elle me regarda.
— Mais j’aime bien.
On arriva devant l’entrée de l’immeuble du bureau.
Les portes vitrées reflétaient la rue derrière nous.
Pendant une seconde, je vis nos silhouettes côte à côte dans le reflet.
Puis Jade posa une main sur mon bras.
— Attends.
Je me tournai vers elle.
Elle s’approcha légèrement.
Pas assez pour que ce soit évident pour les gens autour.
Mais assez pour que je sente son parfum.
— Tu sais…
Elle hésita une seconde.
— J’ai du mal à faire confiance aux gens.
Je restai silencieux.
— La plupart veulent quelque chose.
— De l’attention.
— Du sexe.
— Ou juste gagner.
Elle haussa les épaules.
— Avec toi, je n’ai pas cette impression.
Je sentis quelque chose se serrer doucement dans ma poitrine.
— C’est bien.
— Carrément.
Elle me regarda quelques secondes de plus.
Puis sa main glissa encore une fois vers ma nuque.
Le même geste.
Lent.
Contrôlé.
Ses doigts tracèrent une petite ligne derrière mon oreille.
Je sentis immédiatement mon corps réagir.
Elle le remarqua.
Évidemment.
Son sourire s’étira légèrement.
Mais cette fois ce sourire n’avait rien de triomphant.
Plutôt une forme de confirmation tranquille.
Comme si elle se disait « oui, il réagit, mais il ne prend pas ».
— Tu vois ? dit-elle.
— Quoi ?
— Tu es facile à lire.
Je laissai échapper un petit rire.
— Super.
— Ce n’est pas un défaut.
Elle retira sa main.
Puis poussa la porte.
— Viens.
L’open space était un peu plus animé qu’à midi.
Les gens revenaient de pause.
Les conversations reprenaient.
Je rejoignis mon bureau pendant que Jade repartait vers le service commercial.
Je me sentais… étrange.
Pas mal.
Pas inquiet.
Juste un peu troublé.
Comme si quelque chose avait bougé dans ma perception d’elle.
Jade était compliquée.
Oui.
Mais au moins, elle semblait vouloir quelque chose de moi.
Ou peut-être simplement de ma présence.
Et cette idée était rassurante.
Vers quinze heures, je me levai pour aller chercher un verre d’eau.
La fontaine était près du couloir qui menait au service juridique.
Je remplissais mon verre quand une voix retentit derrière moi.
— Tu t’hydrates, c’est bien.
Je me retournai.
Lyralda.
Elle tenait un dossier sous le bras.
Même posture que d’habitude. Même regard calme.
— Oui.
— Continue !
Elle s’approcha de la fontaine.
Remplit son propre verre.
Puis elle me regarda brièvement.
— Bon déjeuner ?
— Oui.
— Avec Jade ?
Je sentis mon estomac se contracter légèrement.
— Oui.
Elle hocha la tête.
— C’est bien.
Sa réaction était tellement neutre que ça en devenait presque suspect.
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas.
Elle but une gorgée d’eau.
Puis posa le verre.
— C’est une bonne amie.
Je ne savais pas quoi ajouter.
Elle non plus.
Le silence dura quelques secondes.
Puis un mouvement dans le couloir attira mon regard.
Monsieur Delmas venait de sortir de son bureau vitré. Il avait une feuille imprimée à la main.
— Lyralda, vous avez deux minutes ?
Elle tourna la tête.
— Oui Pascal.
Il s’approcha, lui tendit le document, puis se pencha légèrement pour lui montrer quelque chose dans la marge. Elle se rapprocha aussi, juste ce qu’il fallait pour lire.
Rien d’étrange.
Rien d’intime.
Rien.
Et pourtant, vus de là, dans la lumière blanche du couloir, ils avaient cette aisance silencieuse des gens qui ont déjà travaillé ensemble mille fois. Il n’y avait pas de tension visible. Juste une habitude. Une fluidité. Un langage qu’on ne devait plus expliquer.
Et comme d’habitude, mon cerveau prit cette information parfaitement banale et en fabriqua immédiatement une hypothèse beaucoup trop stupide.
Jade apparut au bout du couloir à ce moment-là.
Elle marchait vers nous avec un dossier à la main.
Quand elle nous vit, elle ralentit légèrement.
Son regard passa de moi à Lyralda.
Puis à Monsieur Delmas
Puis elle sourit.
— Je vous dérange ?
— Non, dit Lyralda.
— Parfait.
Jade s’arrêta près de nous.
Très près.
— Eliott, j’avais oublié de te dire…
Elle posa une main rapide sur mon épaule.
Juste une seconde.
Mais le geste était visible.
Clair.
— Merci pour le déjeuner.
Elle me regarda.
— C’était vraiment bien.
Puis elle se tourna vers Lyralda.
— On devrait faire ça plus souvent entre collègues.
Monsieur Delmas leva brièvement les yeux de son papier. Son regard glissa sur nous, puis revint à Lyralda avec ce calme qu’il avait toujours.
— Tant que ça ne retarde pas mes clôtures, faites ce que vous voulez.
Jade eut un petit sourire.
— Toujours un romantique, Pascal.
Lyralda ne réagit presque pas.
Presque.
Juste ce très léger mouvement de bouche qui, chez elle, tenait parfois lieu de sourire entier.
— C’est son grand défaut, dit-elle.
Monsieur Delmas reprit son document sans commenter.
Rien qu’une phrase banale.
Et pourtant, il y avait là encore ce petit quelque chose de trop fluide entre eux.
Jade brisa le moment la première.
— Bon.
Elle recula d’un pas.
— Je retourne travailler. J’ai des responsabilités, moi.
Elle me lança un petit sourire.
— À plus tard, Eliott.
Puis elle repartit vers son bureau.
Je restai près de la fontaine avec Lyralda.
Monsieur Delmas venait déjà de retourner dans son bureau.
Lyralda observait encore le couloir où Jade venait de disparaître.
Puis elle se tourna vers moi.
— Fais attention.
Je fronçai légèrement les sourcils.
— À quoi ?
Elle haussa une épaule.
— À toi.
Je ne compris pas tout de suite.
Et quand je relevai les yeux, elle était déjà en train de repartir vers son bureau.