Held in Your Hand

Chapitre 18 | Aïcha

Le lundi suivant a commencé comme tous les lundis ont la mauvaise habitude de commencer.

Même salle.

Même lumière trop blanche pour une heure aussi injuste.

Même rangées de tables alignées comme si quelqu’un avait sincèrement cru qu’un peu de géométrie pouvait sauver des étudiants avant neuf heures.

Le tableau était encore couvert de formules laissées par le cours précédent, des traces de feutre noir et bleu qui donnaient l’impression que la journée avait commencé sans nous.

Je me suis installé à côté de Nawal. Elle a posé son gobelet de café sur la table avec la gravité d’une chirurgienne en fin de garde.

— Je suis morte.

— Il est neuf heures.

— Justement.

Elle a pris une gorgée en fermant les yeux comme si elle espérait vraiment y trouver une raison de continuer.

— Le lundi ne devrait pas exister. On pourrait très bien passer du dimanche au mardi. Personne n’y perdrait rien.

— Mais du coup mardi deviendrait lundi…

Elle a tourné la tête vers moi avec une inquiétude sincère.

— Je refuse de vivre dans ce monde.

Reda est arrivé quelques secondes plus tard et s’est effondré sur la chaise derrière nous avec un bruit de sac, de veste et de fatigue accumulée.

— Si quelqu’un me parle de finance avant dix heures, je quitte la fac.

Nawal a levé un doigt.

— Promesse sérieuse ?

— Absolument.

— On peut te tester ?

— Non. Parce que j’ai aussi besoin de ce diplôme.

Youssef est arrivé ensuite avec un sac à dos visiblement trop plein pour quelqu’un qui, à l’évidence, ne transportait pas uniquement des affaires universitaires. Il l’a laissé tomber au sol dans un grand soupir théâtral, puis a écarté les bras en regardant la salle.

— Les faibles parlent beaucoup ce matin.

— Les forts dorment encore, a répondu Reda.

— Les génies, eux, viennent quand même.

— Les génies enlèvent d’abord leurs miettes de viennoiserie de leur pull, a dit Nawal.

Youssef a baissé les yeux sur son sweat, a soufflé dessus comme si ça allait régler le problème, puis s’est assis avec toute la dignité possible dans une situation qui n’en permettait aucune.

J’ai souri légèrement.

Ce genre de début de matinée m’aurait épuisé quelques mois plus tôt. J’aurais écouté, ri un peu trop tard, attendu le bon moment pour parler avant de le laisser passer.

Maintenant, j’étais là, au milieu d’eux, sans avoir vraiment vu le passage s’ouvrir. Il n’y avait pas eu de grand basculement. Juste une suite de petits riens. Des cafés, des pauses, des blagues reprises, des habitudes installées.

Avant, je restais souvent au bord des conversations comme quelqu’un qui attend qu’on lui confirme qu’il a le droit d’entrer.

Maintenant, je me retrouvais dedans avant même de me poser la question.

Aïcha est arrivée quelques minutes plus tard.

Les cheveux attachés à la va-vite, cette tête des matins où elle avait probablement trop peu dormi tout en ayant décidé de se comporter comme si elle dominait parfaitement la situation.

Elle a glissé son sac contre sa chaise et s’est installée à côté de Nawal.

— Salut tout le monde.

— Salut, a répondu Nawal.

— T’as l’air vivante, a constaté Youssef.

— À peine. Mais je fais illusion.

Puis elle m’a jeté un regard.

— Salut.

— Salut.

Sa voix était calme.

Ni froide, ni vraiment proche.

Depuis plusieurs jours, notre relation ressemblait à ça.

Des moments parfaitement normaux, presque faciles, puis, sans prévenir, une petite distance invisible. Comme si quelque chose reculait d’un pas dès que j’avais l’impression de le retrouver.

Ce n’était jamais assez net pour que je puisse lui reprocher quoi que ce soit.

Juste assez pour que je le sente.

Le prof est entré dans la salle avec sa pile de documents sous le bras et son air satisfait d’homme qui, lui, était clairement heureux d’exister à neuf heures du matin.

Les conversations se sont arrêtées progressivement.

Le cours a commencé.

Une heure. Puis deux.

Des colonnes de chiffres, des raisonnements, des méthodes.

Le bruit des stylos, les ordinateurs qu’on ouvre discrètement pour autre chose, les fichiers du cours.

Reda a bâillé au moins six fois, ou sept. Youssef a écrit quelque chose sur sa feuille qui n’avait manifestement rien à voir avec la comptabilité puisque Nawal a étouffé un rire en le lisant.

À la fin, le professeur a posé son feutre sur le bureau et s’est tourné vers nous avec ce petit temps de suspension qui annonce soit une catastrophe, soit une information vaguement excitante.

— Avant que vous partiez, j’ai une information importante.

Immédiatement, la salle a relevé la tête.

Même Reda, qui avait l’air de quitter physiquement son corps depuis une demi-heure, est revenu parmi nous.

— La semaine prochaine, nous organisons une sortie pédagogique.

Un murmure a traversé l’amphi.

— Vous partirez trois jours.

Cette fois, le murmure a changé de nature. Il y avait dedans quelque chose de plus vif, de plus jeune, presque joyeux.

— Plusieurs entreprises nous accueilleront pour des visites. Il y aura également des conférences et des ateliers.

Petite pause.

— Et vous serez logés sur place, à l’hôtel.

Le bruit a explosé d’un coup.

— Ooooh !

— C’est où ?

— On dort à l’hôtel ?

— Trois jours en vrai ?

— Avec les autres promos aussi ?

Le prof a levé une main, inutilement.

— Calmez-vous.

Personne ne s’est calmé.

— Les détails vous seront envoyés par mail, a-t-il poursuivi. Départ lundi matin. Retour mercredi en fin d’après-midi. Je compte sur votre sérieux.

Cette phrase a fait rire plusieurs personnes, comme si elle contenait déjà sa propre contradiction.

Puis il a rangé ses affaires.

— Bon week-end.

La salle a explosé une deuxième fois, encore plus librement.

Des chaises ont raclé, des sacs ont claqué, des téléphones sont déjà sortis pour vérifier des mails qui, évidemment, n’étaient pas encore arrivés.

— Trois jours ! a crié quelqu’un au fond.

— Ça va être n’importe quoi !

— On va jamais dormir.

Reda s’est tourné vers nous avec l’expression d’un homme qui venait d’apprendre qu’on lui offrait le droit légal de faire n’importe quoi dans un cadre académique.

— Les gars.

— Oui ? a dit Nawal.

— On va faire des choses incroyables.

— On va surtout essayer de ne pas se faire virer.

— Pas de promesses.

Youssef a posé une main sur son cœur.

— J’annonce officiellement que ce voyage marquera l’histoire de cette promo.

— Surtout si tu oublies ton chargeur et que tu deviens insupportable au bout de six heures, a dit Nawal.

J’ai regardé Aïcha.

Elle souriait légèrement.

Un vrai sourire. Pas immense, pas bruyant. Juste réel.

Et pendant une seconde, tout m’a semblé redevenir simple.

Comme si rien n’avait glissé entre nous ces derniers temps.

Comme si ce voyage n’était qu’une bonne nouvelle de plus dans une journée ordinaire.

Puis la seconde est passée.

Le lundi suivant, le bus attendait devant la fac.

Un grand bus blanc, légèrement trop propre pour transporter une bande d’étudiants qui avaient tous, d’une manière ou d’une autre, sous-estimé le concept de trois jours loin de chez eux.

Des sacs s’empilaient dans la soute, certains raisonnables, d’autres visiblement préparés comme pour une expédition de survie.

L’air du matin était frais. Pas franchement agréable, mais assez vif pour tenir les gens debout.

— J’espère qu’on dort pas à quatre par chambre.

— Moi, je veux pas dormir avec Reda.

— Pourquoi ?

— Tu ronfles.

— C’est faux.

— C’est scientifique.

— Tu n’as aucune preuve.

— J’ai survécu à un week-end d’intégration avec toi, c’est déjà un rapport d’expertise.

Je suis monté dans le bus avec Nawal et Youssef.

L’intérieur sentait le tissu tiède, la climatisation pas encore lancée et les biscuits déjà ouverts trop tôt.

On a trouvé plusieurs sièges ensemble, à peu près au milieu. Reda s’est installé juste devant nous et a déclaré aussitôt qu’il contrôlait désormais la zone.

Aïcha est montée quelques secondes plus tard.

Elle est restée un court instant dans l’allée, le temps de regarder les places disponibles, les gens déjà installés, les sacs posés n’importe comment, la géographie sociale du bus.

Puis elle s’est assise à côté de Nawal.

— On est bien là.

Youssef s’est retourné aussitôt.

— Très bon choix. Ici, c’est l’élite du véhicule.

— C’est surtout la zone la plus bruyante, a dit Nawal.

— Donc la meilleure, a-t-il conclu.

Le bus a démarré dans un mélange de mouvements mal coordonnés, de ceintures qu’on attache au dernier moment et de rires sans vraie raison.

Pendant les premières minutes, tout le monde a gardé cette excitation des débuts de trajet. On n’était pas encore partis depuis assez longtemps pour se lasser. On n’était plus tout à fait dans le quotidien, et pas encore arrivés ailleurs.

Quelqu’un a mis de la musique un peu trop fort à l’arrière. D’autres ont sorti des paquets de chips comme si les provisions relevaient d’une nécessité logistique majeure.

Une odeur de café, de parfum et de biscuits sucrés a commencé à se mélanger dans l’air du bus.

Au bout d’une heure, l’ambiance ressemblait déjà moins à une sortie pédagogique qu’à une colonie de vacances dirigée par des gens qui avaient abandonné toute tentative de discipline.

Youssef s’est retourné dans son siège avec le regard dangereux de quelqu’un qui venait d’avoir une idée.

— Bon alors.

Je me suis méfié immédiatement.

— Ça commence mal.

— Question sérieuse.

— Je ne te crois jamais quand tu dis ça.

— Grave erreur. Si tu devais choisir un plat pour séduire quelqu’un, tu ferais quoi ?

Le bus, ou au moins notre coin de bus, est devenu soudain très attentif.

Reda s’est retourné.

Nawal a posé son téléphone.

Aïcha a levé les yeux.

J’ai pris le temps d’y réfléchir.

Pas parce que je voulais donner une réponse brillante. Juste parce que mon cerveau refuse souvent de coopérer quand plusieurs personnes attendent quelque chose de moi en même temps.

Puis j’ai répondu :

— Des lasagnes.

Petit silence.

— Lasagnes ? a répété Youssef, visiblement scandalisé comme si je venais d’avouer un crime.

— Oui.

— Pourquoi des lasagnes ?

J’ai haussé légèrement les épaules.

— Parce que c’est long à faire. Donc la personne sait que tu t’es vraiment donné du mal.

Une seconde de flottement, puis les rires ont éclaté.

— Mais c’est terrifiant de logique ! s’est exclamée Nawal.

— Un stratège, a lancé Youssef en frappant le haut du siège. Un vrai.

Reda a applaudi.

— Respect. Vraiment. C’est romantique et organisationnel.

— En plus, c’est bon, a ajouté Nawal. Je valide.

— Merci, j’ai dit.

Aïcha a levé les yeux vers moi.

Un sourire est apparu.

— C’est pas con, a-t-elle dit.

Je l’ai regardée à mon tour.

Pendant quelques secondes, on a échangé ce regard complice qu’on avait souvent avant. Ce petit espace où il n’y avait pas besoin d’ajouter grand-chose. Juste une phrase, un sourire et la sensation tranquille d’être sur la même ligne.

Puis elle a détourné les yeux.

Et la distance est revenue.

Pas brutalement. Pas assez pour que les autres la voient.

Juste comme une porte refermée doucement.

Les deux premiers jours sont passés vite.

Trop vite, même.

Les journées étaient pleines au point d’effacer la notion d’heure.

Départs tôt le matin. Entreprises aux halls vitrés. Conférences dans des salles trop chauffées. Intervenants très sûrs d’eux qui nous parlaient de trajectoire, d’adaptabilité, de culture d’entreprise et d’excellence opérationnelle avec le même ton qu’on emploie pour expliquer une religion.

Il y eut aussi les trajets, les attentes devant les bâtiments, les groupes qui se reforment naturellement, les pauses café trop courtes, les marches trop longues entre une visite et la suivante.

Mais surtout, il y eut beaucoup de temps ensemble.

Les repas pris à la va-vite ou trop lentement selon l’humeur. Les blagues qui revenaient d’un moment à l’autre comme si elles refusaient de mourir. Les soirs à l’hôtel, où tout le monde redécouvrait brusquement qu’un groupe d’étudiants, même fatigué, reste un groupe d’étudiants dès qu’il est lâché hors de son cadre habituel.

Le premier soir, tout le groupe s’est retrouvé dans le hall de l’hôtel.

L’endroit avait ce décor impersonnel qu’ont tous les halls d’hôtel de moyenne gamme : des fauteuils aux couleurs neutres, des lampes trop sages, une réception polie et un silence de fond qui a été immédiatement détruit par notre promo.

Reda avait découvert un baby-foot au fond de la pièce.

— C’est la guerre !

— Non, a dit Nawal.

— Si.

— Non, a-t-elle répété. Ce n’est jamais juste un baby-foot avec toi, c’est un problème diplomatique.

Les équipes se sont formées malgré tout.

Les rires aussi.

Youssef était incroyablement mauvais.

— C’est impossible.

— Tu viens de tirer contre ton propre but, a dit Reda.

— C’était stratégique.

— Non.

— Si. J’embrouille l’adversaire.

— Tu t’embrouilles toi-même surtout, a conclu Nawal.

Je me suis surpris à rire souvent.

Beaucoup plus que d’habitude.

Pas ce petit rire prudent que je sers parfois pour m’assurer de ne pas paraître trop à côté.

Un vrai rire, qui sort sans validation préalable.

Quelque chose avait changé dans la promo.

Ou peut-être simplement en moi.

Les conversations devenaient naturelles. Les silences aussi. Personne ne me forçait à être plus que ce que j’étais, et pourtant j’étais davantage là qu’avant.

Je n’étais plus seulement le gars discret. Plus seulement celui qu’on intègre parce qu’Aïcha l’a fait en premier.

J’étais juste là. Un membre du groupe.

Aïcha participait aussi. Elle riait, parlait, commentait les matchs avec une énergie qui rendait tout plus vivant autour d’elle. Et parfois, pendant quelques minutes, tout redevenait exactement comme avant.

— Eliott, passe !

— J’essaie !

— Tu joues comme un enfant !

— C’est très offensant.

— Assume.

— C’est toi qui cries comme une coach toxique.

Elle avait ri à ça, la tête rejetée un peu en arrière, et pendant une seconde j’avais retrouvé quelque chose de très simple. Quelque chose qui me manquait plus que je ne l’admettais.

Puis, comme souvent, elle s’était refermée légèrement.

Sans raison visible.

Un ton plus neutre. Une distance d’un demi-pas. Une attention qui glisse ailleurs.

Et je ne savais jamais pourquoi.

Le deuxième soir, on a mangé tous ensemble dans un petit restaurant près de l’hôtel.

Une salle un peu trop étroite avec des tables rapprochées, du bruit partout et cette odeur de nourriture chaude qui finit par donner faim même quand on a déjà grignoté n’importe quoi une heure plus tôt.

Le serveur avait l’air dépassé à l’idée de gérer autant d’étudiants en même temps.

La table était bruyante.

— Si quelqu’un commande une salade, je quitte la table, a déclaré Reda.

— C’est très radical, a dit Nawal.

— C’est un principe.

— Un principe idiot, a précisé Youssef.

Nawal a levé son verre, verre de jus évidemment.

— Aux principes idiots.

— Aux principes idiots, a-t-on répété.

Les verres se sont entrechoqués dans un petit désordre joyeux.

Il y eut ensuite une longue discussion absurde sur le dessert le plus respectable, discussion que Reda prit beaucoup trop au sérieux.

J’ai dit, à un moment, quelque chose sur la mousse au chocolat qui fit rire Aïcha plus longtemps que la phrase ne le méritait.

J’ai regardé la table.

Nawal riait, une main contre sa joue.

Youssef racontait une histoire incompréhensible avec énormément de gestes.

Reda essayait de convaincre le serveur que deux desserts pour une personne relevaient d’un choix de vie tout à fait respectable.

Et Aïcha…

Elle me regardait.

Juste une seconde.

Un regard doux.

Un regard triste aussi.

Pas triste comme quand on va mal, pas exactement. Plus comme si elle pensait à quelque chose qu’elle n’avait pas envie de laisser entrer complètement dans la soirée.

Puis elle a détourné les yeux, a attrapé son verre, a répondu à une remarque de Nawal, et la conversation a continué comme si je n’avais rien vu.

Le séjour avait trouvé son rythme.

Réveils trop tôt. Petits-déjeuners trop bruyants. Jus d’orange industriel. Tartines prises à moitié debout. Étudiants encore chiffonnés de sommeil.

Puis les bus, les visites, les couloirs trop propres, les badges autour du cou, les blagues qui passaient d’un bâtiment à l’autre comme un fil invisible.

Le groupe fonctionnait bien.

Même très bien.

Les petites habitudes apparaissaient.

Reda râlait toujours sur les horaires.

Youssef trouvait toujours un moyen de détourner une conversation sérieuse vers quelque chose d’absurde.

Nawal commentait tout avec ce mélange de lucidité et d’ironie qui la rendait très difficile à contredire.

Et moi, j’étais là.

Vraiment là.

Le dernier matin, on est arrivés dans une grande entreprise de conseil.

Un bâtiment moderne, beaucoup trop vitré, avec ce genre de hall immense qui donne l’impression que tout le monde doit automatiquement marcher droit et parler bas.

Le sol brillait un peu trop. Les hôtesses d’accueil avaient des sourires impeccables. Des écrans diffusaient des chiffres, des logos, des slogans rassurants sur l’innovation et l’accompagnement stratégique.

On nous a distribué des badges visiteurs.

Puis le groupe s’est divisé.

— Vous pouvez circuler librement pendant la visite, expliqua l’intervenant. Essayez simplement de rester par petits groupes.

Les étudiants ont commencé aussitôt à se disperser.

Reda a immédiatement attrapé Youssef.

— Viens, on va voir la salle des traders.

— Il y a une salle des traders ?

— Sûrement.

— C’est un mensonge ?

— Peut-être.

Nawal leva les yeux au ciel.

— Je vous laisse mourir.

Elle partit avec deux autres étudiantes.

J’ai regardé autour de moi.

Aïcha était encore là.

— Les autres sont partis, dit-elle.

— Oui.

Elle haussa légèrement les épaules.

— On fait la visite quand même ?

— Oui.

On a commencé à marcher dans les couloirs.

L’entreprise était silencieuse. Des bureaux alignés derrière des vitres, des salles de réunion au mobilier parfait, des écrans partout, des gens concentrés qui levaient parfois les yeux vers nos badges avant de replonger dans leurs fichiers comme si nous étions un phénomène météorologique sans grand intérêt.

Pendant quelques minutes, on n’a presque pas parlé.

Nos pas résonnaient faiblement sur le sol.

Je lisais les plaques de porte pour m’occuper.

Puis Aïcha a dit :

— C’est bizarre.

— Quoi ?

— Les bureaux.

— Pourquoi ?

Elle regarda autour d’elle.

— Tout est trop calme. On dirait que personne n’a le droit d’avoir une personnalité ici.

J’ai souri.

— C’est le travail.

— Triste.

— Un peu.

Elle eut un petit rire.

On continua.

On commenta les salles de réunion trop grandes pour trois personnes, les écrans gigantesques, les plantes vertes visiblement là pour prouver que l’entreprise respectait encore vaguement l’idée du vivant.

Puis on tomba devant une machine à café dont l’interface ressemblait à celle d’un petit vaisseau spatial.

Aïcha s’arrêta net.

— Regarde ça.

— C’est une machine à cappuccino.

— Non.

Elle s’approcha pour lire les boutons.

— C’est une machine à bonheur !

— Tu es facilement impressionnée.

— Oui, et j’assume. Regarde, elle fait chocolat chaud, latte, moka, cappuccino, noisette… Chez nous, la machine de la fac fait juste du café triste et un faux cacao sans cacao, sans lait et sans sucre.

— C’est vrai.

— Ici, j’aurais peut-être un avenir.

J’ai souri à nouveau.

Et pendant quelques minutes, la visite continua comme ça.

Simple. Presque normale.

Même douce, d’une certaine façon.

On se montra du doigt des détails idiots. Une petite salle de sieste qu’Aïcha déclara immédiatement suspecte. Une grande salle détente avec un baby-foot qu’elle trouva injustement plus beau que celui de l’hôtel. Une immense baie vitrée devant laquelle elle resta quelques secondes, juste pour regarder la ville.

Et pendant un moment, j’eus vraiment l’impression que la distance des derniers jours avait disparu. Comme si elle s’était dissoute dans la fatigue, dans le voyage, dans l’étrangeté de ces lieux où personne ne nous connaissait. Comme si on retrouvait simplement ce qu’on avait été avant.

Deux personnes qui parlent.

Qui se comprennent.

Qui n’ont pas besoin de surveiller la place exacte de leurs gestes.

Puis, sans prévenir, le silence est revenu.

Pas le silence tranquille d’avant.

Un autre.

Plus tendu. Plus conscient.

J’ai senti immédiatement que quelque chose restait coincé entre nous, toujours là, même quand on faisait semblant du contraire.

La visite se termina.

Le groupe se retrouva devant le bâtiment.

Le bus nous attendait un peu plus loin, garé le long du trottoir. Les autres étudiants parlaient déjà du trajet retour, de la fatigue, du fait qu’ils allaient dormir tout le long, de ce qu’ils commanderaient le soir une fois rentrés chez eux.

— On a encore une heure avant le départ, annonça quelqu’un.

— On va prendre un café, dit Reda en levant un bras comme s’il menait une opération militaire.

— Évidemment, répondit Nawal.

Tout le monde se mit en mouvement.

Je restai un peu en arrière.

Aïcha aussi.

Sans vraiment qu’on l’ait décidé, on marcha dans une petite rue derrière le bâtiment. Le bruit de l’avenue s’éloigna un peu. Il y avait un parc, quelques bancs, des arbres qui faisaient un peu d’ombre malgré la saison, et ce calme relatif qu’on trouve parfois entre deux rues plus fréquentées.

On s’assit.

Le banc était froid.

Le silence dura quelques secondes.

Je regardai devant moi. Une poussette passait lentement sur l’allée. Plus loin, deux employés fumaient près d’une barrière en parlant trop bas pour qu’on distingue quoi que ce soit. Le monde continuait avec une indifférence parfaite.

Puis j’ai pris une inspiration.

— Aïcha.

Elle regardait ses mains. Ses doigts jouaient avec la manche de son pull, ce qu’elle fait parfois quand elle réfléchit ou quand elle cherche déjà comment quitter une conversation avant qu’elle ne commence vraiment.

— Oui ?

— Il faut qu’on parle.

Elle souffla légèrement par le nez. Pas de l’agacement pur. Plutôt cette lassitude des gens qui savaient que le moment finirait par arriver.

— Eliott…

— Non.

J’ai secoué la tête.

— Sérieusement.

Elle releva enfin les yeux vers moi. J’y vis tout de suite qu’elle comprenait très bien de quoi il s’agissait.

— Je ne comprends pas ce qui se passe.

Elle resta silencieuse.

— Enfin si, je comprends qu’il se passe quelque chose. Mais pas quoi. Et je commence à en avoir assez de faire semblant que c’est normal.

Son regard glissa vers le parc, puis revint vers moi.

— On était proches.

— Oui, dit-elle doucement.

— Et maintenant, tu fais comme si…

Je cherchai mes mots. C’était toujours le pire moment. Celui où la sensation est claire mais où les phrases, elles, restent approximatives.

— Comme si tu devais faire attention à moi. Comme si, d’un coup, il y avait des moments où je devenais de trop. Ou gênant. Ou je sais pas quoi.

Elle détourna le regard.

— Ce n’est pas ça.

— Alors c’est quoi ?

Toujours pas de réponse.

Je sentais la frustration monter, mais en dessous, il y avait surtout autre chose. Quelque chose de plus bête, de plus vulnérable. Le besoin très simple de savoir si j’avais imaginé tout le reste.

— Si j’ai fait quelque chose, dis-le.

— Tu n’as rien fait.

— Alors pourquoi tu t’éloignes ?

Elle prit le temps d’inspirer. Longtemps. Comme si elle cherchait une version supportable de la vérité.

— Parce que c’est plus simple.

Je laissai échapper un petit rire nerveux.

— Pour qui ?

Cette fois, elle ne répondit pas tout de suite.

Je vis sa gorge bouger légèrement avant qu’elle parle.

— Pour tout le monde.

— Ça ne veut rien dire.

— Je sais.

— Aïcha…

Je baissai un instant les yeux avant de reprendre, plus bas.

— Je te demande pas un grand discours. Juste la vraie raison.

Le vent passa dans les branches au-dessus de nous. Quelqu’un rit plus loin dans le parc. Le genre de détail insignifiant qui devient presque violent quand on essaie de dire quelque chose d’important.

Puis elle dit enfin :

— Je n’ai pas le choix.

Je fronçai les sourcils.

— Bien sûr que si.

Elle secoua doucement la tête.

— Non.

— On a toujours le choix.

— C’est faux.

Sa voix n’était pas dure. Elle n’essayait pas de me contredire pour gagner. Elle disait ça comme quelqu’un qui avait déjà eu cette discussion seule, plusieurs fois, et qui savait parfaitement où elle se terminait.

Je la regardai sans répondre.

Puis elle continua, plus doucement :

— Ma famille n’aime pas.

Le mot resta là une seconde avant d’entrer vraiment dans ma tête.

— Quoi ?

— Elle n’aime pas que je parle avec d’autres garçons.

— Mais on n’est pas…

Je m’arrêtai.

— On est juste amis.

— Oui…

— Alors quoi ?

Elle eut un mouvement d’épaule presque imperceptible.

— Ça ne change rien chez moi.

Je la regardai, incapable de savoir si ce qui montait en moi relevait de la colère, de l’incompréhension ou simplement d’une forme de tristesse très nette.

— Et tu acceptes ça ?

Elle garda les yeux fixés devant elle.

— Non.

— Je sais bien que ce n’est pas simple, mais…

Je m’interrompis une seconde.

Je ne voulais pas sonner comme quelqu’un qui juge un monde qu’il ne connaît pas. Mais je ne pouvais pas non plus faire semblant que tout ça me semblait normal.

— Mais tu me parles, tu sors avec moi, tu passes du temps avec moi. Et après tu recules comme si on faisait quelque chose de mal.

Elle ferma les yeux une très courte seconde.

— Je sais.

— Et moi, qu’est-ce que je suis censé comprendre là-dedans ?

Sa respiration trembla un peu, presque rien.

— Tu peux en comprendre ce que tu veux.

Cette phrase me coupa plus que je ne l’aurais cru.

Petite pause.

— Ils t’ont dit quelque chose ?

Elle hésita.

— On va dire que non…

Je revis très vite le centre commercial, son frère, son regard, sa manière de me tenir à distance tout en restant poli, et la façon dont Aïcha s’était rétrécie dans la scène.

Je regardai le sol.

— Donc tu préfères juste t’éloigner.

Elle mit quelques secondes à répondre.

— Je préfère éviter que ça empire.

— Pour toi ?

— Oui, pour moi.

Je tournai la tête vers elle.

Elle regardait droit devant elle, très immobile, comme si bouger d’un centimètre risquait de faire tomber quelque chose.

— Aïcha…

Elle reprit, plus vite maintenant, comme si une fois lancée elle ne devait surtout pas s’arrêter.

— Tu ne comprends pas comment ça marche. Si je commence à me disputer avec eux pour ça, ça prend une place énorme. Ça ne reste pas une discussion.

Je ne dis rien.

— Et je suis fatiguée, Eliott, continua-t-elle. J’ai pas envie que chaque sortie, chaque message, chaque moment simple devienne un problème à gérer derrière.

Elle se tourna enfin vers moi.

Ses yeux n’étaient pas pleins de larmes, pas vraiment. Mais il y avait dedans cette fatigue qu’on ne joue pas.

— Alors oui, j’ai reculé. Parce que tu me déranges. Parce que ça ne me convient pas, mais que je peux rien y faire. Parce que ça me fatigue. Parce que j’en ai marre de tout ça.

Quelque chose en moi se calma et se serra en même temps.

— Un camarade de cours, dis-je.

Elle baissa les yeux.

— Oui.

Le mot fit mal d’une manière presque ridicule. Parce qu’il était banal. Parce qu’il était vrai, techniquement. Et parce qu’il avait aussi servi à nous réduire.

— C’est nul, ajouta-t-elle aussitôt. Je sais que c’était nul.

Je restai silencieux.

— Mais tu le fais.

— Oui.

Sa franchise, là, me désarma plus que n’importe quelle excuse.

Je passai une main sur mon visage, pas pour cacher quoi que ce soit, juste pour gagner une seconde.

— Et tu comptais me le dire quand ?

Elle eut un petit sourire triste.

— J’en savais rien. J’espérais peut-être que ça passerait. Ou que tu ne le sentirais pas autant.

Je laissai échapper un souffle.

— C’est raté.

— Oui.

Le silence retomba encore.

Moins opaque cette fois. Plus douloureux, mais plus net.

Je regardai les arbres devant nous, les ombres sur le sol, le parc qui n’avait aucune idée de ce qu’il servait à contenir.

Puis je demandai, sans réfléchir assez pour l’empêcher :

— Et moi, dans tout ça ?

Elle releva les yeux vers moi.

Je sentis la question après l’avoir dite. Une question qui n’avait sûrement pas sa place ici.

— Toi, tu comptes, dit-elle.

Je la regardai.

Et c’était peut-être ça le plus triste. Parce que ce n’était pas un refus net. Pas quelque chose qu’on peut classer dans une douleur simple et propre. C’était pire. Une affection réelle, prise dans quelque chose de plus grand et plus important qu’elle.

— Alors pourquoi j’ai l’impression d’être celui qu’on enlève en premier quand ça devient compliqué ?

Elle baissa la tête.

Longtemps.

Quand elle reparla, sa voix était très basse.

— Tu n’es pas celui que j’ai enlevé en premier.

Je restai immobile.

Elle venait de le dire simplement. Et c’était précisément pour ça que la phrase faisait autant mal.

Je sentis quelque chose se creuser dans ma poitrine. Pas un choc brutal. Plutôt une évidence triste qui prenait enfin toute la place.

— D’accord.

Je ne savais pas quoi dire d’autre.

Elle me regarda avec une inquiétude discrète, comme si elle essayait de mesurer l’endroit exact où sa vérité venait de tomber en moi.

— Je suis désolée.

Je secouai légèrement la tête.

— Ce n’est pas ta faute.

— Pas complètement, dit-elle.

Je tournai les yeux vers elle.

— Tu aurais pu me le dire plus tôt.

— Je sais.

— Tu aurais pu arrêter de me laisser croire que j’inventais tout.

Elle ferma brièvement les yeux.

— Je sais.

Cette fois, il n’y avait rien à ajouter.

Elle n’essayait plus de se défendre.

Et moi, je n’avais plus vraiment envie d’en savoir plus.

Le vent passa dans les arbres du parc. On entendait au loin des étudiants rire trop fort. La ville continuait, parfaitement intacte, pendant que quelque chose entre nous changeait de forme.

— Ça me fait de la peine, dit-elle au bout d’un moment. Vraiment.

Je la regardai.

— À moi aussi.

Un petit rire triste lui échappa.

— On est super nuls.

— Oui.

— Et le pire, c’est que j’aimais bien quand c’était simple.

— Moi aussi.

On resta encore un peu sur le banc sans parler.

Mais ce silence-là n’était plus le même. Il n’y avait plus de mystère dedans. Juste une vérité pas très belle, posée entre nous avec assez de douceur pour ne pas casser complètement ce qui restait, et assez de netteté pour empêcher le retour en arrière.

Puis quelqu’un cria au loin :

— Le bus !

Je me levai.

Elle aussi.

On marcha ensemble vers le groupe.

Pas collés. Pas loin non plus. À une distance étrange, presque précise, comme si nos corps avaient compris avant nous qu’il fallait désormais faire attention à quelque chose de nouveau.

La route du retour fut beaucoup plus calme.

Beaucoup d’étudiants dormaient enfin, épuisés par les trois jours. Le bus avait perdu sa première euphorie. Il ne restait plus que les cous qui tombent de travers, les écouteurs mal remis, les conversations basses et les vitres traversées par une lumière de fin d’après-midi qui rend tout un peu plus flou.

Reda ronflait sans aucune honte.

Youssef regardait une série sur son téléphone avec une concentration absurde.

Nawal lisait quelque chose en silence.

Je regardais la route défiler par la fenêtre.

Aïcha était assise quelques rangées devant.

Elle regardait dehors, elle aussi.

On ne parla plus.

Mais pour la première fois depuis plusieurs jours, je comprenais au moins ce qui s’était passé. Je comprenais la distance, les hésitations, les reculs sans explication, les regards qui redevenaient tendres pour aussitôt se refermer.

Et même si ça ne rendait rien plus facile, même si une partie de moi avait encore mal de cette histoire…

C’était autre chose, maintenant.