Le bruit d'à côté
Chapitre 1 | Violation de territoire
J’étais en train de finir une commande quand j’ai remarqué le silence.
Pas le vrai silence. L’immeuble n’était jamais vraiment silencieux.
Il y avait toujours quelque chose.
Une canalisation qui cognait.
Une porte qui claquait deux étages plus bas.
Une chaise déplacée chez les voisins.
Un scooter dehors.
Le bourdonnement du frigo.
Et l’appartement d’à côté.
Des pas rapides. Une voix de fille. Des objets qu’on pose trop fort sans le vouloir.
Une existence entière menée avec environ quarante pour cent d’énergie de plus que nécessaire.
Je connaissais déjà leurs habitudes sans avoir jamais vraiment parlé à qui que ce soit là-bas.
C’était difficile de ne pas les connaître.
Je retirai mon casque et m’étirai lentement. Mon dos protesta immédiatement. Trois heures du matin avaient cette capacité à transformer une chaise correcte en instrument de torture médiévale.
L’écran de ma tablette graphique éclairait encore le studio d’une lumière bleutée un peu trop triste. Des croquis ouverts partout. Une tasse vide près du clavier. Une autre tasse vaguement moins vide mais devenue scientifiquement inquiétante depuis au moins deux heures.
Je clignai des yeux.
Puis je regardai vers le coussin près de la bibliothèque.
Vide.
Je ne réagis pas tout de suite.
Eugène changeait régulièrement de place. Il avait développé une passion très personnelle pour les endroits impossibles à anticiper. Une fois, je l’avais cherché vingt minutes avant de découvrir qu’il dormait dans un carton que j’avais moimême fermé.
Je tournai légèrement la tête.
— Eugène ?
Rien.
Lapin leva simplement une oreille depuis son territoire avant de reprendre son activité principale, qui consistait probablement à juger mes capacités cognitives.
Je me levai.
Pas inquiet.
Pas encore.
Je regardai derrière la chaise.
Sous la table.
Près de la fenêtre.
Rien.
Bon.
Très bien.
Je traversai le studio.
Sous le canapé.
Derrière le meuble télé.
Dans la salle de bain.
Rien.
Je m’arrêtai au milieu de la pièce.
Puis…
Mon cerveau décida immédiatement de devenir un documentaire catastrophe.
Eugène tombé du balcon.
Eugène coincé dans une gouttière.
Eugène écrasé dans la cour intérieure pendant que les voisins disent :
— C’est terrible. Il avait l’air gentil.
Et quelqu’un répondrait :
— Oui, mais certaines personnes ne devraient pas avoir d’animaux.
Parfait.
Je passai une main sur mon visage.
— Non non non.
Calme.
Il était probablement caché quelque part.
Les chats faisaient ça.
Ils disparaissaient pendant une heure juste pour observer une crise psychologique humaine en direct.
Je vérifiai la chambre en mezzanine.
Enfin, la demi-mezzanine. Le constructeur avait visiblement considéré qu’ajouter deux mètres carrés en hauteur suffisait à créer une pièce entière.
Le lit était vide.
Le tiroir aussi.
Je m’accroupis pour regarder sous la commode.
Rien.
Mon ventre se serra un peu plus.
Cette fois, la panique commença à devenir organisée.
Je retournai dans le salon.
La fenêtre du balcon était entrouverte.
Je restai immobile deux secondes.
Puis trois.
Ah.
Évidemment.
Je m’approchai lentement comme si la fenêtre allait soudainement m’annoncer une mauvaise nouvelle supplémentaire.
L’air frais de la nuit entrait dans le studio. Le rideau bougeait légèrement.
Et surtout :
Le balcon.
Les balcons adjacents.
Cette idée n’avait jamais posé problème avant parce qu’Eugène n’avait jusque-là montré aucune ambition particulière en matière d’exploration territoriale.
Visiblement, cette phase était terminée.
Je sortis.
La rambarde séparant les deux appartements était basse. Pas dangereusement basse pour un humain normal. Mais largement franchissable pour un chat agile, irresponsable et probablement persuadé d’être immortel.
Je regardai en bas.
Mauvaise idée.
Quatre étages.
Très bien.
Je venais peut-être d’assassiner mon propre chat.
Il ne manquait plus que ça dans ma vie.
Je me penchai un peu plus.
— Eugène ?
Ma voix resta basse malgré moi. Comme si parler trop fort risquait de transformer la situation en réalité officielle.
Rien.
Puis un bruit.
À droite.
Chez les voisins.
Un éternuement.
Je tournai lentement la tête.
Une voix de fille suivit immédiatement.
— Je te jure que ça va.
Puis un autre éternuement.
Puis :
— Oh mon Dieu, il est trop beau.
Je clignai des yeux.
Silence.
Ensuite une voix masculine, plus grave.
Très grave.
Le genre de voix qui donnait l’impression qu’elle avait déjà signé plusieurs documents administratifs importants dans sa vie.
— Liora.
— Quoi ?
— Ne touche pas ce chat.
— Je le touche déjà !
Un nouveau silence.
Je restai figé sur mon balcon, en t-shirt à trois heures du matin, en train d’écouter un chat provoquer une crise chez les voisins.
La voix masculine reprit.
— Tu es allergique.
— Techniquement oui.
— Il n’existe pas de « techniquement » allergique.
— Papa, ne crie pas, tu vas lui faire peur.
Je fermai les yeux une seconde.
Eugène ?
Soulagement presque immédiat.
Puis une autre pensée arriva.
Et si mon chat était entré chez des inconnus en pleine nuit ?
Des inconnus avec une fille allergique ?
Et un père qui parlait comme un préfet en désaccord avec une décision ministérielle.
Génial.
Je rentrai dans le studio en passant les mains dans mes cheveux.
Très bien.
Il fallait simplement aller vérifier si c’est Eugène.
Simple.
Une interaction humaine courte.
Civilisée.
Je pouvais faire ça.
J’attrapai un sweat sur le dossier d’une chaise.
Puis je m’arrêtai au milieu de la pièce.
Parce qu’il était trois heures du matin.
Ou peut-être quatre.
Socialement, il n’existait aucun bon moment pour annoncer :
— Bonsoir, excusez-moi, mon chat a peut-être commis une intrusion domestique.
Je regardai ma porte.
Puis le balcon.
Puis la porte.
Mon cerveau recommença immédiatement.
Et si le père pensait que j’étais irresponsable ?
Non, il pensait déjà ça.
Et si la fille faisait une réaction allergique sévère ?
Et si Eugène avait renversé quelque chose ?
Et si Eugène était blessé ?
Et si le père décidait que j’étais un danger public pour l’immeuble ?
Il existait probablement un groupe pour la copropriété quelque part.
Je pouvais déjà imaginer le message.
« Bonjour, merci de tenir vos animaux sous contrôle !!! »
Avec trois points d’exclamation passifs-agressifs.
Je soufflai longuement.
Lapin me regardait toujours.
Sans soutien émotionnel particulier.
— Merci pour ton implication.
Aucune réaction.
Je remis mes lunettes correctement et avançai vers la porte.
Puis m’arrêtai encore.
Parce que maintenant que j’y pensais, je connaissais déjà cette fille.
Pas vraiment. Pas son visage.
Mais sa voix.
Les bruits de l’appartement voisin traversaient facilement les murs. Pas assez pour comprendre des conversations complètes. Juste des fragments.
Des départs précipités.
Des rires.
Des « j’arrive ».
Des sacs qu’on laisse tomber.
Des retours tardifs.
Elle vivait comme quelqu’un qui traversait ses journées en courant légèrement plus vite que le reste du monde.
Et maintenant mon chat était probablement en train de dormir chez elle comme s’il payait un loyer.
Je passai une main sur mon front.
Le problème avec Eugène, c’était qu’il avait l’air profondément innocent.
Grand pelage blanc et gris. Yeux calmes. Démarche tranquille.
Une arnaque complète.
Cet animal avait le morale d’un cambrioleur expérimenté.
Je m’approchai enfin de la porte d’entrée.
Une nouvelle voix traversa le mur.
— Papa, regarde, il vient vers moi.
— Ne l’encourage pas.
— Trop tard.
Je fixai ma poignée.
Mon niveau de motivation sociale venait de chuter à zéro absolu.
Mais je ne pouvais pas laisser Eugène là-bas.
Déjà parce que c’était mon chat.
Ensuite parce qu’il existait probablement une limite légale au temps acceptable avant récupération d’un félin infiltré.
Je mis la main sur la poignée.
Puis l’image d’Eugène tombant du balcon revint immédiatement.
Je rouvris la porte-fenêtre et sortis encore une fois vérifier en bas.
Toujours rien.
Aucun chat écrasé.
Aucune voiture arrêtée.
Aucun attroupement tragique.
Très bien.
Je pouvais donc arrêter de préparer mentalement son enterrement.
Le vent nocturne était frais. La ville semblait plus calme à cette heure-là. Plus espacée. Comme si même les immeubles respiraient moins fort.
Et pourtant, l’appartement d’à côté continuait de vivre.
Je pouvais entendre des déplacements rapides.
Un meuble.
Un rire étouffé.
Puis encore cette voix.
Claire. Vive. Impossible à ignorer.
— Il m’aime bien.
— C’est un chat, Liora.
— Exactement. Donc c’est important.
Je baissai lentement la tête.
Cette conversation n’avait aucun sens.
Le pire, c’était qu’Eugène devait effectivement être en train de la fixer avec cet air placide qu’il réservait aux humains qu’il décidait d’adopter temporairement.
Traître.
Je rentrai encore une fois dans le studio.
Puis je remarquai autre chose.
Le silence laissé par son absence.
Le coussin vide.
La place près de la fenêtre.
L’habitude.
C’était ridicule à quel point un animal pouvait occuper un espace sans faire de bruit.
Je regardai le studio quelques secondes.
Les dessins ouverts sur mon bureau.
La guitare contre le mur.
Lapin installé dans son coin
Mon espace.
Mon calme.
Enfin normalement.
Parce qu’à cet instant précis, mon chat était probablement en train de provoquer une crise allergique chez des voisins que je n’avais jamais rencontrés.
Je pris enfin ma décision.
J’allais toquer.
Récupérer Eugène.
M’excuser.
Dire quelque chose de normal.
Puis retourner immédiatement vivre dans l’anonymat confortable de mon appartement.
Plan simple.
Très bien.
Je partis ouvrir ma porte.
Et quelqu’un toqua exactement au même moment.
Je sursautai tellement violemment que je cognai mon épaule contre l’encadrement.
Parfait.
Le problème venait officiellement à moi.