Le bruit d'à côté

Prologue

Le curseur clignotait au milieu de l’écran depuis presque trente secondes.

Le client voulait « quelque chose de plus vivant ».

Ce qui, dans le langage étrange des gens qui commandaient des illustrations corporate sur internet, pouvait vouloir dire absolument n’importe quoi.

Plus vivant comment ??

Plus de couleurs ?

Plus de contraste ?

Plus de sourire dans les légumes ?

Oui… Des légumes.

Je travaillais depuis deux jours sur une série d’illustrations destinées à promouvoir une application de livraison bio.

Des carottes souriantes. Des tomates heureuses. Une aubergine qui devait, selon le brief, « transmettre une sensation de confiance moderne ».

Je fixai l’écran.

L’aubergine avait déjà l’air de payer des impôts.

Je soupirai doucement avant de reprendre mon stylet.

Dans le studio, le silence respirait lentement autour de moi. Celui des appartements habités. Le ronronnement discret du frigo. Les voitures étouffées cinq étages plus bas. Les tuyaux qui claquaient parfois dans les murs comme un vieil immeuble qui parlait dans son sommeil.

Et Eugène, évidemment.

Il traversa le salon avec la sérénité d’un propriétaire venant inspecter un investissement immobilier.

Queue haute en point d’interrogation.

Regard calme.

Aucune conscience des charges et régul qu’il ne payait pas.

Il sauta sur le bureau sans aucune autorisation puis s’installa exactement devant mon écran.

Parfait.

— Tu fais exprès ?

Eugène cligna lentement des yeux.

Ce chat avait l’assurance insupportable des êtres qui n’avaient jamais douté d’être aimés.

Je poussai doucement sa tête sur le côté pour récupérer une visibilité minimale sur mon document.

Erreur !

Il s’allongea immédiatement sur ma tablette graphique.

Très bien.

Je venais officiellement d’être expulsé de mon propre espace de travail par huit kilos et demi de fourrure grise.

Je regardai l’heure dans un coin de l’écran.

« 21:47 »

Le freelance avait cet avantage étrange : personne ne m’empêchait de travailler le soir.

Le freelance avait aussi cet autre avantage étrange : personne ne m’empêchait de travailler le soir.

Nuance importante.

Je sauvegardai le fichier avant de reculer ma chaise. Lapin leva immédiatement la tête depuis son coin aménagé près de la bibliothèque.

Lui, à l’inverse d’Eugène, avait l’air de s’excuser d’exister.

Petit mouvement prudent des oreilles.

Regard hésitant.

— Ça va.

Il continua de me regarder.

— Oui, toi aussi t’as le droit de vivre ici.

Lapin sembla considérer l’information avec prudence.

Puis retourna manger son foin.

Le studio n’était pas grand, mais je connaissais chaque centimètre par cœur. Le canapé près de la fenêtre. La petite cuisine ouverte. Les plantes qui survivaient contre toute attente. Les piles de carnets. Les câbles de guitare dans un coin. Les tasses oubliées sur la table basse.

Tout avait parfaitement trouvé sa place avec le temps.

Ou plutôt, j’avais réduit le monde jusqu’à une taille que je savais gérer.

C’était plus honnête comme formulation.

Je passai une main dans mes cheveux avant de rouvrir le mail du client.

« Nous aimerions une identité visuelle plus organique, chaleureuse et engageante. »

Je regardai l’aubergine.

Elle avait maintenant l’air d’être thérapeute.

Progrès.

Un bruit sourd traversa alors le mur de droite.

Des pas rapides.

Puis une voix féminine.

Trop énergique pour presque vingt-deux heures.

Impossible de distinguer les mots. Seulement le rythme. Rapide. Vivant. Une façon de parler qui donnait l’impression que les phrases essayaient de sortir plus vite que la pensée.

Je connaissais cette voix.

Pas la personne. Juste la voix.

L’appartement voisin était occupé depuis plusieurs mois déjà. Une famille, probablement. Ou au moins plusieurs personnes. J’avais fini par reconnaître certains bruits.

La porte d’entrée qui claquait trop fort.

Les retours tardifs.

Les conversations étouffées dans le couloir.

La musique, parfois.

Les pas rapides.

Surtout les pas rapides.

Puis la voix grave arriva à son tour.

Plus lente.

Plus posée.

Clairement le père.

Même à travers le mur, il parlait avec l’autorité dramatique d’un homme convaincu que chaque discussion familiale pouvait devenir un débat parlementaire.

Je ne distinguais toujours pas les mots.

Juste l’énergie.

Quelque chose sur des clefs oubliées.

Ou un sac.

Ou un entraînement.

Puis la voix féminine reprit immédiatement.

Rapide. Défensive. Vivante. Très vivante.

Eugène leva vaguement une oreille avant de décider que cette information ne concernait pas sa juridiction.

Moi, j’écoutais malgré moi.

Pas par curiosité malsaine.

Enfin… Pas uniquement.

C’était simplement devenu une habitude.

Je vivais seul depuis presque deux ans. À force, on apprenait les présences autour de soi sans les rencontrer vraiment. Certains voisins existaient uniquement sous forme de bruits.

Le couple du dessous qui se disputait toujours le dimanche matin.

Le voisin du quatrième qui éternuait comme s’il essayait d’expulser son âme.

Et l’appartement d’à côté.

Je remis mon casque autour de mon cou sans lancer de musique.

Le silence complet me mettait parfois plus mal à l’aise que le bruit normal des gens.

Contradiction assez irritante quand on passait sa vie à prétendre aimer le calme.

Je retournai travailler encore une dizaine de minutes avant d’abandonner l’aubergine à son triste destin.

Mes yeux commençaient à fatiguer.

Je sauvegardai tout.

Trois fois.

L’anxiété financière transformait n’importe quel freelance en archiviste paranoïaque.

Je me levai pour étirer mon dos pendant qu’Eugène descendait enfin du bureau avec la lenteur insultante d’un roi quittant une réception.

Lapin, lui, trottina discrètement jusqu’à moi.

Je m’accroupis pour lui caresser le haut du crâne.

Petit nez qui bougeait vite.

Pelage chaud.

Je ne savais pas exactement à quel moment ma vie était devenue : vivre seul dans un studio avec un chat tyrannique et un lapin anxieux en dessinant des légumes émotionnellement accessibles.

Mais honnêtement, il y avait pire.

Je remplis leur eau avant d’ouvrir un peu la porte du balcon.

L’air du soir entra immédiatement dans le studio avec l’odeur froide de la ville.

Au loin, des sirènes.

Des voitures.

La vie normale.

Eugène apparut aussitôt derrière mes jambes.

Évidemment.

— Non.

Il me regarda.

— Tu ne sors pas.

Il continua de me regarder.

Le problème avec les chats, c’est qu’ils écoutaient les règles comme des suggestions philosophiques.

Je refermai le balcon avant qu’il tente une négociation physique.

Puis j’attrapai ma guitare.

Le bois était légèrement froid contre mes doigts.

Je m’installai sur le canapé sans allumer la grande lumière. Juste la lampe près de la bibliothèque. Une petite lumière douce.

Je jouais rarement longtemps.

Quelques accords.

Je pense…

La guitare n’avait rien à voir avec le reste.

Le dessin était devenu un travail. Même quand je l’aimais encore, il y avait des clients derrière. Des délais. Des versions

« V2_finale_definitiv_5. »

La guitare, elle, ne me demandait rien.

Je grattais simplement quand mon cerveau devenait trop bruyant.

Une suite d’accords revint presque automatiquement sous mes doigts. Une mélodie commencée plusieurs semaines plus tôt.

Toujours incomplète.

Il manquait quelque chose au milieu.

Une transition.

Ou une phrase.

Ou… du talent.

Je rejouai le passage une deuxième fois.

Puis une troisième.

Toujours ce vide.

Comme une marche absente.

De l’autre côté du mur, les voisins continuaient leur vie.

Des pas rapides traversèrent l’appartement.

Un tiroir qu’on ouvre trop fort.

La voix grave du père.

Puis celle de la fille.

Plus proche cette fois.

Je m’arrêtai quelques secondes sans m’en rendre compte.

C’était étrange comment certaines personnes occupaient l’espace sans même être présentes physiquement.

Je ne connaissais rien d’elle.

Même pas son prénom.

Mais je savais qu’elle parlait vite quand elle était en retard.

Qu’elle marchait lourdement après certaines soirées.

Qu’elle riait rarement discrètement.

Qu’elle rentrait parfois très tard avant de repartir tôt le matin.

Et qu’elle semblait incapable de fermer une porte normalement.

La baie vitrée vibra quand quelque chose claqua chez eux.

Je relevai les yeux.

— Ils vont finir par arracher un mur entier !

Eugène ouvrit un œil depuis le tapis.

Aucune inquiétude.

Il avait déjà accepté que les humains soient globalement incompétents.

Je repris ma guitare doucement.

Cette fois, la mélodie alla un peu plus loin avant de bloquer encore.

Toujours cet endroit.

Toujours ce moment où mon cerveau refusait d’avancer.

Je laissai les dernières notes mourir lentement dans le studio.

Puis plus rien.

Le calme revint.

Enfin. Presque.

Parce qu’au bout de quelques secondes, j’entendis à nouveau les pas de l’autre côté.

Plus rapides.

Puis un rire bref.

Je restai immobile sans raison précise.

Comme si mon cerveau attendait inconsciemment la suite du bruit.

Ridicule.

Je reposai la guitare sur son support avant de me lever pour aller dans le coin cuisine.

Eugène me suivit immédiatement.

Bien sûr.

Le vrai propriétaire du studio venait superviser mes activités nocturnes.

Je préparai un thé pendant qu’il tournait autour de mes jambes.

— Tu as déjà mangé.

Il miaula.

Mensonge évident.

Je lui donnai quand même quelques croquettes.

Le thé chauffait doucement quand un bruit plus fort résonna soudain derrière le mur.

Quelque chose qu’on faisait tomber.

Puis un mouvement précipité.

Une fenêtre.

Ou une porte-fenêtre.

Je tournai légèrement la tête.

Silence.

Puis la voix féminine, plus proche que d’habitude.

Très proche.

Comme sur le balcon.

Je fronçai un peu les sourcils avant de boire une gorgée trop chaude.

Aucune importance.

Les voisins vivaient.

Les gens faisaient du bruit.

Les immeubles étaient faits pour ça.

Eugène, lui, avait déjà quitté le coin cuisine.

Je le retrouvai quelques secondes plus tard devant la baie vitrée.

Immobile.

Très concentré.

Regard fixé vers le balcon voisin.

Comme s’il avait repéré quelque chose d’intéressant.

Ou une future très mauvaise idée.

Je m’approchai vaguement derrière lui.

Dehors, la nuit enveloppait les balcons côte à côte dans une lumière bleutée.

Rien d’anormal… Probablement.

Eugène remua lentement la queue sans quitter l’extérieur des yeux.

J’eus soudain l’impression étrange que quelque chose était sur le point de changer.