Le bruit d'à côté

Chapitre 13 | Deuxième tour

La deuxième fois que je retournai au stade, je sus où m’asseoir.

Ce qui, objectivement, constituait une évolution majeure.

Pas une transformation.

Je n’étais pas devenu une personne de stade. Je ne possédais ni gourde technique, ni veste coupe-vent, ni vocabulaire sportif fiable.

Mais je savais où était l’entrée côté arbres, que la deuxième rangée des gradins était plus froide que la troisième, et que le groupe de Liora posait ses sacs près de la barrière. Je savais aussi que si je sortais mon carnet assez vite, j’aurais l’air moins suspect qu’un homme immobile venu regarder des gens courir en silence.

Nuance importante.

Le mardi soir, j’arrivai avec huit minutes d’avance.

Huit.

Pas vingt-cinq.

Progrès spectaculaire.

J’avais même écrit dans mon téléphone : « Stade ».

Pas « Sortir ».

Pas « activité extérieure vague ».

Stade.

Le mot me semblait presque agressif de clarté.

Quand je passai le portail, l’air avait la même odeur froide et synthétique que la première fois. Tartan humide, herbe, vestes en plastique, métal des barrières. Le ciel était bas, d’un gris épais qui donnait l’impression que la pluie patientait quelque part au-dessus des projecteurs.

Il y avait déjà du monde.

Des enfants terminaient une séance, des parents attendaient près des grilles, et un groupe d’adultes trottinait avec une discipline qui me dépassait profondément. Plus loin, le coach de Liora parlait avec deux garçons, chronomètre autour du cou.

Il leva le menton dans ma direction.

Geste bref.

Terrifiant dans sa simplicité.

Je répondis avec un mouvement qui devait ressembler à un salut.

Ou à une vérification cervicale.

Difficile à dire.

Je montai dans les gradins et m’assis à ma place non officielle.

Deuxième rangée. Côté virage.

La dernière fois, Liora m’avait dit que le virage était mieux pour voir les catastrophes. Je n’avais pas demandé de précision.

J’ouvris mon carnet.

Page blanche.

Je traçai la ligne de la piste. Puis les barrières.

Puis j’arrêtai.

Aujourd’hui, je n’étais pas venu pour dessiner.

Enfin. Pas officiellement.

Le carnet restait une mesure de sécurité sociale. Un objet qui disait : je suis occupé, pas étrange.

Il mentait de manière acceptable.

— Tu as pris la bonne place.

Je levai la tête.

Liora était debout en bas des gradins, sac sur l’épaule, sweat gris, legging noir, cheveux attachés haut. Elle avait les joues déjà un peu rouges, mais je compris vite que ce n’était pas seulement l’échauffement.

Elle était nerveuse.

Pas visiblement.

Pas pour quelqu’un qui ne la connaissait pas.

Elle souriait. Elle avait son air habituel, cette énergie qui arrivait juste avant elle. Mais ses doigts serraient trop la sangle de son sac. Son regard passa deux fois vers le coach pendant qu’elle parlait. Son poids allait d’un pied sur l’autre, comme si l’immobilité ne tenait pas très bien.

— J’ai appris, dis-je.

— Je suis fière.

— C’est inquiétant, venant d’une personne qui appelle ce virage « le lieu des catastrophes ».

— C’est affectueux.

— Pour les catastrophes ?

— Pour le virage.

Elle monta une marche et posa son sac près de la barrière.

— Tu as l’air moins en crise administrative.

— J’ai préparé un plan.

— Ah oui ?

— Arriver. M’asseoir. Ne pas faire de gestes qui suggèrent une participation.

— Très solide.

— Merci.

Elle sourit.

Puis son regard repartit vers le coach.

Encore.

— Quoi ? demanda-t-elle.

— Rien.

— Aurèl.

— Tu as regardé ton coach trois fois en quarante secondes.

Elle ouvrit la bouche.

La referma.

— Tu comptes maintenant ?

— J’observe.

— Mot dangereux.

— Je sais.

Elle passa une main sur sa nuque.

— Il y a un test aujourd’hui.

— Quel genre de test ?

— Un huit.

Elle le dit comme ça.

Un huit.

Pas huit cents mètres.

Pas deux tours.

Un huit.

Comme si la distance était devenue une personne pénible qu’elle fréquentait depuis trop longtemps.

— Entier ?

— Oui.

— Je croyais que vous faisiez surtout des fractions.

— On fait les deux. Là, c’est pour voir où j’en suis avant les régionaux.

Les régionaux.

Le mot entra dans la conversation avec plus de poids que prévu.

— C’est bientôt ?

— Dans deux semaines et demie.

— Ah.

— Oui.

Elle sourit trop vite.

— Ne fais pas cette tête. Ce n’est pas une opération médicale.

— Je n’ai pas fait de tête.

— Tu as fait une tête « deux semaines et demie est une information grave ».

— C’est une information précise.

— Tu n’aimes pas les informations précises ?

— Si. Elles m’obligent juste à les ranger quelque part.

Elle eut un petit rire, mais ses doigts étaient encore sur la sangle.

— Tu es tendue, dis-je.

— Non.

Réponse immédiate. Mauvais signe.

— D’accord.

— Je suis concentrée.

— C’est différent ?

— Oui.

— Comment ?

Elle me regarda.

— La concentration a meilleure presse.

Je souris.

Elle aussi.

Puis le coach appela :

— Liora, tu viens ?

Elle leva la main.

— J’arrive !

Elle se tourna vers moi.

— Je dois y aller. Si je meurs, dis à Eugène qu’il avait raison de ne pas faire confiance au plexiglas.

— Tu ne vas pas mourir.

— Sportivement.

— Même sportivement.

— Très optimiste pour quelqu’un assis sur du béton.

— Position stratégique.

Elle recula.

Puis revint d’un demi-pas. Le fameux demi-pas.

Je commençais à le connaître.

— Regarde le deuxième tour, dit-elle.

— D’accord.

— Pas le premier.

— Je peux regarder les deux ?

— Oui, mais le premier ment.

Puis elle partit avant que je puisse demander ce que ça voulait dire.

Le premier ment.

Très bien.

Nouvelle information sportive.

Je la classai mentalement dans le dossier : phrases de Liora qui semblent absurdes puis deviennent probablement importantes.

Elle rejoignit le groupe.

Ils étaient moins nombreux que la première fois. Deux filles, trois garçons, le coach. L’ambiance aussi était différente. Moins de blagues lancées d’un bout à l’autre. Les sacs étaient posés au même endroit, les vestes aussi, mais quelque chose semblait plus resserré.

Comme avant une vraie chose.

Pas une compétition.

Pas encore.

Mais un essai qui comptait.

Le coach rassembla le groupe. Quelques mots traversèrent l’air.

— Allure cible.

— Pas de départ idiot.

— Le deuxième, c’est là que ça se joue.

Puis :

— On n’improvise pas une stratégie parce qu’on est vexé par son propre chrono.

Ce coach pouvait devenir écrivain de menaces sportives s’il se fatiguait de la piste.

Liora écoutait.

Plus exactement, elle essayait d’écouter sans déjà courir dans sa tête.

Je le voyais à ses épaules.

À son menton.

À la manière dont son pied tapait le sol une fois, puis s’arrêtait quand elle s’en rendait compte.

Elle n’était pas dispersée.

Elle était trop pleine.

Différence.

Ils commencèrent l’échauffement.

Je reconnus le footing lent, les gammes, les lignes droites progressives. Je ne connaissais toujours pas les noms de tout, mais certains gestes n’étaient plus seulement incompréhensibles. Je savais qu’elle réglait son corps, ses appuis, ses bras, sa respiration.

Quand le coach lui montra son épaule gauche, elle baissa un peu le bras au passage suivant.

Je ressentis une satisfaction étrange.

Très provisoire.

Ne pas s’emballer.

Liora passa près de moi pendant une ligne droite.

Elle ne me regarda pas.

Pas parce qu’elle m’ignorait.

Parce qu’elle était dedans.

Son visage avait déjà basculé.

Celui du stade. Celui que je n’avais vu qu’une fois, mais que mon cerveau avait conservé avec une précision excessive.

Concentration. Agacement disponible. Énergie tenue.

Le groupe récupéra près de la ligne.

Le coach regarda son chrono, puis parla plus fort.

— On fait un huit contrôlé. Pas un record. Pas une démonstration. Vous devez sortir avec une information, pas avec une ambulance.

Rires faibles.

— Passage au quatre cents. On reste dans le plan. Si vous partez trop vite, vous payez au six cents. Si vous dormez trop, vous n’avez pas le temps de revenir. Le huit, c’est ça : une erreur au début qui ne pardonne pas à la fin.

Il se tourna vers Liora.

— Toi, tu connais ton piège.

Elle leva les sourcils avec un air innocent parfaitement illégal.

— Non ?

— Si.

Elle souffla par le nez.

— Oui.

— Dis-le.

Elle leva les yeux au ciel.

— Je pars trop fort.

— Parce que ?

— Parce que j’aime souffrir !

— Liora.

— Parce que je veux me placer vite.

— Et ?

Elle croisa les bras.

— Parce que je déteste attendre.

Le coach hocha la tête.

— Voilà. Aujourd’hui, tu attends.

Même depuis les gradins, je vis à quel point cette phrase lui déplut.

Elle sourit.

Mais son sourire avait les dents serrées.

Ils se placèrent.

Deux partiraient d’abord, puis Liora avec une autre fille, puis les garçons. Le coach voulait sûrement suivre les temps. Ou éviter qu’ils se transforment tous en preuve vivante d’un manque collectif de patience.

Je ne savais pas.

J’apprenais.

Liora retira son sweat et le jeta près de son sac.

T-shirt sombre. Bras nus malgré le froid.

Elle sauta deux fois sur place.

Secoua les mains.

Regarda le virage.

Puis la ligne.

Puis le coach.

Son visage avait perdu la plaisanterie.

Le premier duo s’élança.

Le passage me servit presque d’exercice. Départ, ligne droite, virage, écarts. Le coach criait des temps.

Elles terminèrent, essoufflées, pas détruites.

Le coach nota quelque chose, puis regarda Liora et la fille à côté d’elle.

— Allez.

Liora avança vers la ligne.

Je me redressai sans le vouloir.

La page de mon carnet resta blanche, sauf la ligne de piste du début.

Cette fois, je ne pouvais pas dessiner.

Pas encore.

Le coach leva la main.

Silence relatif.

La piste entière sembla attendre avec elle.

Puis le sifflet.

Elle partit.

Trop vite.

Je le vis immédiatement.

Ou je crus le voir.

Peut-être parce que le coach cria presque aussitôt :

— Liora, non. Pose.

Elle posa.

Pas vraiment.

Elle ajusta.

Le départ avait duré vingt mètres, trente peut-être, mais son corps s’était déjà projeté comme si la course devait être réglée avant le premier virage. Elle se remit dans le rythme, mais on voyait qu’elle n’aimait pas ça.

Le premier tour ment.

Je comprenais un peu mieux.

Le premier tour disait : tout va bien, tu as de l’énergie, tu peux avancer, tu peux montrer, tu peux prendre la place maintenant.

Le deuxième, probablement, présentait les factures.

Je regardai Liora dans la ligne opposée.

Elle était en deuxième position, juste derrière l’autre fille. Pas coincée. Pas dépassée. Placée. Le coach marchait à l’intérieur, chrono levé.

— Là. Garde.

— Ne remonte pas.

— Respire.

— Encore.

Elle ne remonta pas.

Mais tout chez elle voulait le faire.

Sa tête légèrement avancée. Ses bras prêts à prendre plus d’espace. Sa foulée qui s’ouvrait parfois, puis revenait. On aurait dit une conversation très tendue entre son corps et une consigne.

Je ne connaissais pas assez le 800 mètres pour juger un temps.

Je connaissais assez Liora pour reconnaître la contrariété d’attendre.

Au passage du quatre cents, le coach cria le temps.

Je ne le compris pas.

Trop de chiffres, trop vite.

Mais il ajouta :

— Bien. Maintenant tu construis.

Construire.

Mot étrange pour courir.

Et pourtant, il semblait juste.

Liora passa devant les gradins.

Plus près.

Son souffle était déjà présent.

Pas brisé. Présent.

Elle regardait devant, pas moi.

Tant mieux.

J’aurais probablement fait une chose inutile avec mon visage.

Dans le virage, l’autre fille accéléra légèrement.

Liora réagit.

Une seconde.

Son buste partit.

Son pied chercha.

Son corps voulut répondre.

Le coach cria :

— Pas encore !

Elle resta.

Je ne sais pas comment elle fit.

Je vis juste la décision la traverser.

La douleur d’obéir.

La colère de ne pas transformer tout de suite l’énergie en vitesse.

Elle resta derrière.

Elle attendit.

Et cette attente, cette fois, me parut plus violente que l’accélération.

À cinq cents mètres, son visage changea.

L’effort devint moins propre.

Moins joli.

Plus réel.

La fille devant elle gardait un mètre, peut-être deux.

Le coach cria :

— Encore cinquante !

Liora serra les dents.

Je sentis mes doigts se refermer sur le carnet.

Ridicule.

Très inutile.

Encore cinquante.

Puis :

— Maintenant !

Elle attaqua.

Pas comme une explosion.

Plutôt comme quelqu’un qui lâche enfin une porte retenue trop longtemps.

Elle passa à l’extérieur.

Son bras gauche monta un peu trop.

Elle le corrigea presque aussitôt.

Détail minuscule.

Je le vis quand même.

Elle revint à hauteur.

Puis devant.

La dernière ligne droite fut moins nette.

Ses jambes continuaient, mais le reste semblait négocier chaque mètre. Ses épaules montèrent. Elle les baissa. Son visage se ferma. La fatigue avait trouvé un endroit où entrer.

Elle franchit la ligne.

Quelques mètres encore.

Puis ralentit.

Elle posa les mains sur les hanches.

Se plia légèrement.

Se redressa.

Marcha.

Le coach annonça un temps.

Elle leva la tête.

Son expression suffit.

Ce n’était pas ce qu’elle voulait.

Pas catastrophique. Pas bon non plus.

Ou peut-être bon, mais pas dans la forme qui lui aurait permis d’être satisfaite.

Le coach s’approcha.

Je n’entendis que des fragments.

— Mieux placé.

— Encore trop haut au départ.

— Tu as attendu.

— Ça compte.

— Le chrono viendra si tu fais confiance au plan.

Liora secoua la tête.

Pas vraiment un refus.

Une frustration.

Elle répondit quelque chose.

Le coach pointa la ligne opposée, puis le virage.

Premier tour. Deuxième tour.

Attendre. Attaquer.

Elle écoutait.

Mais sa main passa brièvement derrière son mollet.

Droite.

Mouvement rapide.

À peine un frottement.

Puis elle la retira.

Je le vis. Je n’aimai pas ça.

Elle n’en fit rien.

Le coach non plus, peut-être parce qu’il ne l’avait pas vu.

Ou parce que dans ce monde-là, les corps signalaient sans cesse des choses et toutes ne devenaient pas immédiatement des urgences.

Je n’étais pas compétent.

Ce qui ne m’empêcha pas d’être inquiet.

Compétence et inquiétude avaient rarement besoin l’une de l’autre.

Les garçons partirent ensuite, plus rapides, plus bruyants.

Je les regardai moins.

Mon attention revenait toujours vers Liora.

Elle marchait en récupération le long de la barrière. Elle buvait. Elle faisait tourner sa cheville. Elle écoutait une fille lui parler. Elle souriait au bon moment.

Mais son sourire ne tenait pas. Pas longtemps.

Le groupe fit encore quelques accélérations courtes.

Rien d’aussi lourd que le 800.

Enfin, d’après mon œil civil.

Liora les fit proprement.

Trop proprement, peut-être.

Comme si elle voulait prouver que la séance n’avait pas eu de prise sur elle.

Au dernier passage, elle poussa un peu fort.

Le coach cria :

— Pas besoin d’en rajouter !

Elle leva une main sans se retourner.

Geste qui voulait dire : oui, oui.

Geste qui voulait aussi dire : trop tard.

Je connaissais cette version-là.

Celle qui entendait une consigne après avoir déjà commencé à la dépasser.

Quand la séance se termina, le groupe se dispersa près des sacs. Certains s’allongèrent sur la piste. Un garçon resta debout, les mains sur la tête.

Liora resta avec le coach.

Plus longtemps que la dernière fois.

Elle avait remis son sweat, mais pas fermé la fermeture. Ses cheveux s’étaient défaits près de la nuque. Le coach parlait calmement. Elle répondait parfois vite. Il ne bougeait pas. Elle bougeait trop.

Puis elle se tut.

Enfin.

Elle l’écouta vraiment.

Je ne comprenais pas les mots.

Je comprenais la forme.

Liora voulait plus.

Le coach voulait qu’elle tienne mieux.

Ces deux choses n’étaient pas opposées.

Sauf à l’intérieur d’elle, apparemment.

Elle finit par hocher la tête.

Pas satisfaite. Pas convaincue.

Mais elle emporta la consigne avec elle.

Puis elle se tourna vers moi.

Et monta les gradins.

Plus lentement que la première fois.

Je fermai mon carnet. Réflexe.

Aucune raison.

Elle arriva à mon niveau, essoufflée encore, le visage rouge, des mèches collées contre ses tempes. Elle avait l’air vivante et furieuse.

Combinaison désormais familière.

— Alors ? dit-elle.

Même question que la première fois. Pas le même poids.

Je cherchai une phrase qui ne soit pas vide.

Pas « c’était bien ».

Pas « tu as bien couru ».

Pas « tu feras mieux ».

Les phrases qu’on dit quand on ne sait pas quoi regarder.

Elle s’assit à côté de moi sans attendre, mais en laissant un peu d’espace. Ses jambes s’étendirent devant elle avec la lenteur prudente de quelqu’un qui négociait avec ses muscles.

— Tu peux dire que c’était nul, dit-elle.

— Je ne sais pas évaluer ça.

— Réponse diplomatique.

— Non. Vraie réponse.

Elle fixa la piste.

Sa mâchoire était serrée.

— Le chrono est moyen.

— D’accord.

— Pas horrible. Moyen.

— D’accord.

— Tu n’as pas besoin de dire d’accord à chaque phrase.

— Je n’ai pas beaucoup d’autres outils.

Elle souffla par le nez.

Un rire très bref.

Puis le silence revint.

Je regardai le virage opposé.

— Tu as attendu.

Elle tourna la tête vers moi.

— Quoi ?

— Dans le deuxième tour. Quand elle a accéléré devant toi. Tu voulais suivre.

— Oui.

— Tu ne l’as pas fait. Enfin, pas tout de suite. On voyait que tout ton corps trouvait ça insupportable.

Elle baissa les yeux vers ses chaussures.

— C’était insupportable.

— Mais tu as attendu.

— Et j’ai fait un chrono moyen.

— Peut-être.

Elle me regarda.

— Très motivant.

— Je veux dire… je ne sais pas si le chrono est le seul résultat de la séance.

Elle plissa les yeux.

— Tu parles comme mon coach.

— Je suis désolé.

— Non, c’est grave.

— Je vais m’asseoir plus loin.

Un coin de son sourire revint.

Pas entier.

Mais présent.

— Continue.

Je soupirai légèrement.

— La première fois que je suis venu, j’ai compris que courir pouvait vouloir dire se retenir. Aujourd’hui, j’ai l’impression d’avoir vu à quel point ça te coûte.

Le sourire disparut. Pas mal.

Juste remplacé par une attention plus calme.

Je regardai la piste, pas elle. Plus simple.

— Tu avais l’air plus fatiguée après avoir attendu qu’après avoir accéléré.

Silence.

Le stade continuait autour de nous.

Un sac se ferma.

Le coach riait avec un autre athlète.

Des enfants criaient près de la sortie.

La lumière des projecteurs commençait à prendre le dessus sur le ciel.

Liora passa une main sur son visage.

— Tu vois trop de choses.

— Je peux regarder moins bien.

— Non.

Un mot. Rapide.

Puis elle ajouta :

— Ne fais pas ça.

Je restai immobile.

La phrase n’avait rien de spectaculaire.

Elle entra quand même.

Liora posa ses coudes sur ses genoux, les mains jointes devant elle.

— J’ai l’impression que si je n’attaque pas, je perds du temps.

— Même quand le plan dit d’attendre ?

— Surtout quand le plan dit d’attendre.

— Pourquoi ?

Elle tourna la tête vers moi.

— Parce qu’attendre ressemble beaucoup à laisser passer quelque chose.

Je ne répondis pas.

Elle regarda de nouveau la piste.

— Et je déteste ça.

Je pensais à la course.

Seulement à la course.

Évidemment.

Une personne raisonnable aurait pensé uniquement au 800 mètres, au coach, au chrono, au virage.

Je pensai aussi à elle dans le couloir, à ses journées trop pleines, à sa fatigue sur le balcon, à sa manière de venir vers les choses avant qu’elles ne puissent partir.

Je ne dis rien de tout ça.

Il y avait des parallèles qu’il fallait laisser sous la surface, sinon ils devenaient des phrases insupportables.

— Ton coach a dit que tu avais attendu.

— Il a aussi dit que je pars encore trop haut.

— Oui.

— Et que je force quand je suis frustrée.

— Oui.

Elle me regarda.

— Tu as tout entendu ?

— Des morceaux.

— Tu choisis toujours les morceaux pénibles.

— Ils portent mieux.

Elle rit. Vraiment, cette fois.

Puis elle grimaça légèrement.

Sa main descendit vers son mollet.

Encore.

— Ça va ? demandai-je.

Elle s’arrêta.

— Oui.

— Tu as touché ton mollet deux fois.

— Tu comptes toujours ?

— Quand c’est inquiétant.

— Ce n’est pas inquiétant.

— D’accord.

Elle me regarda.

— Tu ne me crois pas.

— Je crois que tu penses que ce n’est pas inquiétant.

— Nuance agaçante.

— Je sais.

Elle étira un peu sa jambe.

Prudemment.

— C’est juste tendu. La séance était dure.

— Tu l’as dit au coach ?

— Pas besoin.

Je ne répondis pas.

Elle soupira.

— Aurèl.

— Je n’ai rien dit.

— Ton silence a pris le relais.

— Il est autonome.

Elle sourit, puis se pencha pour masser rapidement le bas de sa jambe.

Pas longtemps. Et pas avec douleur.

Mais assez pour que je garde l’image.

— Je lui dirai si ça reste, dit-elle.

— D’accord.

— Tu ne vas pas faire un rapport à mon père ?

— J’y pensais.

— Traître.

— Sécurité du balcon, sécurité du mollet. C’est cohérent.

Elle rit encore.

Le rire sembla retirer un peu de tension de son visage.

Pas tout. Mais un peu.

Elle se redressa.

— Les régionaux, c’est samedi dans deux semaines.

Je savais que la phrase arrivait.

Pas exactement celle-là.

Mais quelque chose.

Je regardai devant moi.

— D’accord.

— C’est l’après-midi. Il y aura plusieurs courses. Des gens. Des gradins moins moches, normalement. Enfin, moches différemment.

— Important.

— Oui.

Elle joua avec le bouchon de sa gourde.

Ouvrir.

Fermer.

Ouvrir.

Fermer.

— Tu pourrais venir ?

Je tournai la tête vers elle.

Elle regardait sa gourde.

Pas moi.

Ce détail me sembla immense.

Liora, qui lançait d’habitude les invitations comme des balles contre un mur, venait de poser celle-là plus bas.

Moins vite.

Comme si elle lui donnait une possibilité de ne pas tenir.

— Si tu veux, ajouta-t-elle.

Trop vite cette fois.

— Tu n’es pas obligé. C’est un samedi. Et c’est long. Et pas forcément passionnant si on ne court pas. Il y aura probablement des sandwiches très mauvais. Et mes parents seront peut-être là, donc risque de questions pratiques augmenté.

— Je viens.

Elle releva les yeux.

Je réalisai que j’avais répondu trop vite.

Vraiment trop vite.

Pas de délai.

Pas de sortie de secours.

Pas de formulation provisoire.

Pas même un « je verrai » défendable.

Je viens.

Deux mots.

Solides.

Beaucoup trop exposés sur du béton municipal.

Liora me regarda comme si elle essayait de vérifier que je n’allais pas corriger.

Je ne corrigeai pas.

Parce que je n’en avais pas envie.

Ce qui était encore pire.

— Ah, dit-elle.

— Sauf si tu préfères que je formule ça de manière plus administrative.

Son sourire apparut lentement.

— Non. C’était bien.

— Inquiétant.

— Très.

Elle baissa les yeux vers sa gourde, puis la referma pour de bon.

— Tu sais qu’il y aura peut-être mon père.

— J’ai survécu à ses questions une fois.

— Il peut recommencer.

— J’apporterai une fiche de synthèse.

— Revenus, cotisations, projets à cinq ans ?

— Plan de sécurité pour Eugène en annexe.

Elle éclata de rire.

Le coach cria son prénom depuis la barrière.

— Liora, étirements, pas discussion philosophique.

Elle leva la main.

— J’arrive !

Puis, plus bas :

— Il croit que tout ce qui ne ressemble pas à une séance est philosophique.

— Il n’a pas totalement tort.

Elle se leva avec précaution.

Je remarquai l’appui de sa jambe droite.

Elle le remarqua aussi.

Ou remarqua que je remarquais.

— Ça va.

— Je n’ai toujours rien dit.

— Ton visage a déposé un dossier.

— Il travaille avec ton père.

— Je m’en doutais.

Elle attrapa son sac, puis s’arrêta devant moi.

Encore ce moment.

Celui où elle pouvait partir mais ne partait pas tout à fait.

— Merci d’être venu.

— Tu m’as donné l’horaire.

— Ce n’est pas une obligation contractuelle.

— J’apprends.

Elle sourit.

— À tout à l’heure ?

— Tu vas boire un truc avec eux ?

— Non. Je rentre. J’ai cours demain matin et mon mollet, apparemment, fait l’objet d’une enquête.

— Enquête discrète.

— Bien sûr.

— Très subtile.

— Presque invisible.

Elle secoua la tête, puis rejoignit le groupe.

Je restai encore quelques minutes pendant qu’ils faisaient leurs étirements.

Liora parlait un peu.

Moins que d’habitude.

Elle écoutait le coach.

Elle riait quand quelqu’un disait quelque chose.

Je regardai ailleurs.

Par principe.

Et parce qu’il était possible que l’inquiétude devienne rapidement une forme de surveillance.

Je ne voulais pas être ça.

Je ne savais pas encore exactement ce que je voulais être.

Question beaucoup plus compliquée.

Je quittai le stade avant elle, après un dernier signe de la main. Elle répondit depuis la piste, assise au sol, une jambe tendue, l’autre pliée, le visage levé vers moi. Le geste était simple.

Il resta.

Dans le tram du retour, je restai assis cette fois.

Le carnet sur les genoux.

Je ne dessinai pas.

La page blanche était encore là, avec la ligne de piste tracée au début.

Je regardai cette ligne.

Un ovale incomplet.

Une boucle.

Deux tours.

Le premier ment.

Le deuxième présente la facture.

Je pensais à Liora qui attendait dans le virage.

À son visage quand le coach lui avait dit de ne pas partir.

À la colère très précise de ne pas transformer tout de suite l’énergie en mouvement.

Je pensais aussi à ma propre réponse.

Je viens.

Sans délai.

Sans prudence.

Mon calendrier avait accepté quelque chose avant moi, la dernière fois.

Cette fois, ma bouche s’en était chargée directement.

Progrès discutable.

En rentrant, le studio me parut presque trop silencieux.

Eugène m’attendait sur le canapé.

Pas derrière la porte.

Sur le canapé.

Position de juge supérieur.

— Je suis allé au stade.

Il ferma les yeux.

— Oui, encore.

Lapin remua légèrement les oreilles depuis son coin.

— Toi, au moins, tu ne juges pas mes sorties.

Il mâcha.

Interprétation impossible.

Je posai mes clés dans la coupelle, retirai ma veste, puis sortis mon téléphone.

Agenda.

Samedi.

Deux semaines plus tard.

L’écran afficha une journée presque vide.

Je créai un événement.

« Championnat régional ».

Trop officiel.

« Grand Stade ».

Trop vague.

Je tapai :

« 800 m Liora ».

Beaucoup trop clair.

Beaucoup trop personnel.

Je changeai pour « Championnats, 800 m ».

Mieux.

Moins dangereux.

Plus mensonger.

Je remis :

« Liora, 800 m ».

Très bien.

La vérité avait gagné contre la prudence.

J’ajoutai l’heure, le lieu, une alerte.

Puis deux.

Puis je supprimai la première.

Puis je la remis.

Ridicule.

Je sauvegardai.

« Liora, 800 m » apparut dans ma semaine.

Une case.

Petite.

Visible.

Mon téléphone venait de donner une forme concrète à une chose qui, quelques minutes plus tôt, existait seulement sur les gradins, dans son regard surpris, dans ma réponse trop rapide.

Je posai le téléphone face contre le bureau.

Puis je le repris pour vérifier que l’événement était bien enregistré.

Il l’était.

Bien sûr.

Le calendrier n’avait pas mes pudeurs.

De l’autre côté du mur, aucun bruit encore.

Liora n’était pas rentrée.

Ou pas encore montée.

Je regardai le mur.

Puis mon carnet.

Sur la page, la ligne de piste attendait.

Je pris le crayon.

Ajoutai un deuxième trait à côté du premier.

Juste le virage.

L’endroit où elle avait attendu.

Je restai quelques secondes devant la page.

Puis j’écrivis, tout petit, dans un coin :

Deuxième tour.

Je refermai le carnet.

Pas trop vite.

Personne n’était là pour m’accuser.

Eugène ouvrit un œil.

D’accord.

Presque personne.

Je coupai la lumière du bureau, puis la rallumai aussitôt pour sauvegarder un fichier que je n’avais même pas ouvert.

Mauvaise habitude.

Rassurante.

Le studio revint à son calme ordinaire.

Mais sur mon téléphone, dans mon agenda, une date venait de s’installer.

Pas chez Liora.

Pas au stade.

Chez moi.

Entre mes commandes, mes mails, mes livraisons, mes rappels de facture et les choses que je prétendais maîtriser.

Une course de 800 mètres avait trouvé sa place dans ma semaine.

Et je n’avais pas envie de la déplacer.