Le bruit d'à côté
Chapitre 14 | Presque
Le problème avec les choses qu’on a presque faites, c’est qu’elles n’existent pas assez pour être traitées rationnellement.
On ne peut pas les classer.
On ne peut pas les annuler.
On ne peut pas dire qu’elles sont arrivées.
Encore moins qu’elles n’ont rien changé.
Mais ça, je ne le savais pas encore.
Ce soir-là, je pensais seulement que la semaine avait une texture étrange.
Le championnat de Liora était entré dans mon calendrier.
Mon exposition avançait, ce qui voulait dire qu’elle devenait plus réelle et donc plus inquiétante.
Le balcon était sécurisé.
Eugène avait perdu l’accès à sa carrière internationale.
Lapin vivait toujours dans un état d’alerte calme, comme s’il savait des choses sur nous tous mais refusait de collaborer avec les autorités.
Et moi, j’essayais de travailler.
J’essayais.
Mot important.
Sur l’écran, les images de l’exposition étaient enfin choisies.
Enfin. À peu près.
Cinq fichiers dans un dossier.
Trois que j’assumais presque.
Deux que je regardais avec l’impression d’avoir laissé quelqu’un entrer dans mon appartement pendant que je dormais.
Le dessin du studio était là.
Celui que Liora avait dit devoir être dans l’expo.
Je ne l’avais pas mis parce qu’elle l’avait dit.
Évidemment.
Je l’avais mis parce qu’elle avait eu raison.
Nuance extrêmement désagréable.
Je zoomai sur la lumière près du canapé.
Trop jaune. Je la refroidis.
Trop froide. Je revins en arrière.
Puis je sauvegardai.
Une fois. Deux fois.
La troisième fois, Eugène sauta sur le bureau.
Il posa une patte sur la tablette graphique avec une précision destructrice.
Un trait noir traversa l’image.
Je restai immobile.
— Tu viens de participer à l’exposition.
Il cligna des yeux.
Le trait noir passait exactement au-dessus du canapé.
Comme une fissure.
Comme une décision artistique prise par huit kilos et demi de fourrure et d’absence de remords.
— Non.
Je revins en arrière.
Eugène s’assit devant l’écran.
— Tu n’es pas mon directeur artistique.
Il remua la queue.
— Même bénévole.
Il regarda vers la baie vitrée.
La plaque de plexiglas refléta faiblement la lampe.
Il la fixait souvent depuis son installation, avec une rancune silencieuse. Je savais qu’il n’avait pas abandonné. Il attendait seulement que les humains baissent leur garde. Ce qui, statistiquement, finirait par arriver.
Derrière le mur, un bruit monta.
Pas fort.
Une porte. Une voix.
Puis une autre.
Liora.
Je la reconnus aussitôt.
Mais il y avait autre chose dans sa voix.
Pas la fatigue de service du chapitre précédent.
Pas l’épuisement physique du stade.
Quelque chose de plus serré.
Elle parlait vite. Trop vite.
Même pour elle.
Je retirai mon casque.
Il n’y avait pas de musique dedans.
Comme d’habitude, désormais.
Habitude honteuse.
Sa voix traversa le mur par fragments.
Impossible de comprendre les mots.
Seulement le rythme.
Une phrase plus haute.
Une réponse grave.
Son père.
Puis Liora encore.
Plus courte.
Un silence.
Je regardai le mur.
Il n’y avait rien à voir.
C’était le principe d’un mur.
Eugène tourna aussi la tête.
— Ne fais pas comme si ça t’intéressait.
Il continua de fixer.
La conversation de l’autre côté resta basse quelques secondes, puis s’éloigna.
Des pas. Une porte.
Plus rien.
Je remis le casque autour de mon cou, sans le mettre.
Le fichier sur l’écran me regardait.
Je fermai le logiciel.
Très professionnel.
Je pouvais reprendre plus tard.
Je me levai, remplis la gamelle d’eau de Lapin, ramassai un morceau de foin près de la bibliothèque, puis restai devant la guitare.
Elle était sur son support.
À sa place. Silencieuse.
Depuis que Liora m’avait dit qu’elle m’entendait, la guitare n’était plus exactement le même objet. Elle n’était pas devenue publique. Pas vraiment. Mais elle avait une ouverture en plus. Une fuite dans le bois.
Je ne jouais pas pour elle.
Je continuais à me le préciser, ce qui rendait la phrase de moins en moins convaincante.
Je pris la guitare.
Le canapé était encore tiède de la présence d’Eugène, qui avait décidé de retourner sur le bureau pour surveiller une zone plus stratégique. Je m’assis, posai l’instrument contre moi et jouai quelques notes sans les choisir.
Rien de construit.
Accords simples.
Un début de mélodie.
Puis celle qui revenait toujours.
Le passage inachevé.
Le vide au milieu.
Je jouai doucement.
Pas pour remplir l’appartement.
Pas pour traverser le mur.
Pour remettre quelque chose en ordre dans mes mains.
Le début passa.
Le silence.
La reprise.
Depuis l’autre soir, le vide me gênait moins. Il ne ressemblait plus à une erreur.
Plutôt à un endroit où il fallait accepter de ne pas forcer.
Pensée agaçante.
Je rejouai.
Le silence tint mieux.
J’essayai une variation.
Trop nette.
Je la supprimai.
Enfin, mentalement.
La guitare ne sauvegardait pas les erreurs, ce qui la rendait supérieure à beaucoup d’outils professionnels.
Je repris du début.
La mélodie était presque là.
Pas finie.
Pas montrable.
Pas utile.
Mais elle tenait.
Quelqu’un toqua.
Je m’arrêtai immédiatement.
Les cordes vibrèrent encore sous ma main.
Eugène releva la tête.
Lapin se figea.
Moi aussi.
Deux coups.
Moins nets que ceux du père de Liora.
Moins vifs que ceux de Liora d’habitude.
Je posai la guitare sur le canapé.
Pas sur son support.
Erreur.
Puis j’allai ouvrir.
Liora était là.
Sweat sombre, veste ouverte, cheveux attachés à moitié, sac sur l’épaule. Elle avait l’air d’être sortie trop vite d’une conversation et pas assez vite d’elle-même.
Ses joues étaient légèrement rouges.
Pas froid.
Pas course.
Elle sourit dès qu’elle me vit.
Réflexe.
Le sourire fonctionna presque.
— Salut !
— Salut.
Je regardai son visage.
Puis son sac.
Puis son visage.
— Ça va ?
— Oui.
Trop rapide.
— D’accord.
— Non.
Elle ferma les yeux une seconde, puis souffla.
— Je veux dire oui. Enfin. Question compliquée. Mauvais départ.
— Tu veux entrer ?
La question sortit avant que je puisse l’examiner.
Elle me regarda.
Moi aussi.
Le couloir sembla écouter.
— Deux minutes, dit-elle.
— Bien sûr.
Elle entra.
La porte se referma doucement derrière elle.
Eugène apparut immédiatement au milieu du studio, comme si son nom venait d’être inscrit à l’ordre du jour.
Liora baissa les yeux vers lui.
— Bonjour, prisonnier diplomatique.
— Ne l’encourage pas.
— Il a l’air digne.
— Il prépare une procédure.
Elle s’accroupit un peu, mais pas trop.
Son allergie commençait à apprendre la prudence, même si son admiration n’avait fait aucun progrès.
Eugène avança, puis s’arrêta à trente centimètres d’elle.
Ils se regardèrent.
— Il me manque presque, dit-elle.
— Il est littéralement devant toi.
— Oui, mais avant il avait accès à une vie clandestine.
— Il a perdu un privilège illégal.
— Les grands personnages tombent souvent à cause d’une réforme.
Je souris.
Elle aussi.
Puis son sourire s’effaça plus vite que d’habitude.
Elle se redressa et regarda autour d’elle.
Son regard tomba sur la guitare posée sur le canapé.
Pas rangée.
Visible.
Traître.
— Tu jouais ?
Je me raidis.
Pas beaucoup.
Assez.
— Un peu.
— Je t’ai interrompu ?
— Non.
— Aurèl.
— Oui ?
— Je t’ai interrompu.
— Un peu.
— Désolée.
Elle avait dit ça simplement.
Sans plaisanter.
Je ne savais pas quoi faire de ses excuses quand elles n’étaient pas enveloppées d’énergie.
— Ce n’est pas grave.
Elle posa son sac près de la porte, puis resta debout, les mains dans les poches de son sweat.
Son regard revint vers la guitare.
— Tu peux continuer.
Je la regardai.
— Non.
Réponse immédiate.
Solide.
Prévisible.
Elle hocha la tête.
— D’accord.
Pas d’insistance.
Pas de négociation.
Pas de sourire provocateur.
D’accord.
Ce fut évidemment la pire réponse possible.
Parce qu’elle respectait trop bien la porte.
Et qu’une partie de moi, très mal organisée, aurait préféré qu’elle pousse un peu pour me donner une raison de résister.
Elle regarda Eugène.
Puis Demitrius.
Puis la baie vitrée.
— Je peux juste rester là une minute ?
Je ne sais pas pourquoi cette phrase fit plus que les autres.
Peut-être parce qu’elle ne demandait rien d’amusant.
Rien d’actif.
Pas un café.
Pas un dessin.
Pas une discussion.
Juste rester.
— Oui.
Elle s’assit sur le bord du canapé.
Pas au fond.
Comme toujours.
Prête à repartir.
Ou à faire semblant.
La guitare était entre nous, posée sur le coussin. Elle la regarda, mais ne la toucha pas.
Je restai debout une seconde.
Puis je m’assis sur la chaise près du bureau.
Trop loin.
Liora ne dit rien.
Ce silence-là était nouveau.
Pas lourd.
Pas vide.
Simplement présent.
Je la regardai sans la regarder vraiment.
Elle avait les épaules plus basses. Sa main frottait le tissu de son sweat près de son poignet. Elle n’essayait pas de remplir le studio avec sa voix. Ça m’inquiéta plus que ses phrases rapides.
— Entraînement ? demandai-je.
Elle eut un petit rire sans joie.
— Non. Enfin oui. Ce matin. Mais là, c’était plutôt… famille, régionaux, organisation, travail, mollet, « tu devrais faire attention », « tu devrais peut-être réduire tes heures », « tu devrais dormir plus », « tu devrais écouter ton père quand il dit que tu devrais dormir plus ».
— Beaucoup de devrais.
— Beaucoup.
Elle passa les deux mains sur son visage.
— Et le pire, c’est qu’ils n’ont pas tort.
— Toujours le problème principal.
— Oui.
Elle baissa les mains.
Ses yeux étaient fatigués, mais pas de sommeil.
Plutôt d’accumulation.
De choses à porter en même temps.
— Mon père est inquiet pour le championnat, dit-elle. Ma mère est inquiète pour mon sommeil. Mon coach est inquiet pour mon départ. Moi, je suis inquiète de ne pas être assez inquiète au bon endroit.
— Ça fait beaucoup d’inquiétudes dans une seule personne.
— Je suis polyvalente.
Elle tenta un sourire.
Il passa mal.
Je regardai la guitare.
Puis elle.
— Tu veux du thé ?
— Non.
— De l’eau ?
— Non.
— Une feuille de salade ? Demitrius recommande.
Elle sourit mieux.
— Tentant.
Demitrius, depuis son coin, remua une oreille, probablement contre l’utilisation de son stock à des fins diplomatiques.
Le silence revint.
Je me levai, sans trop savoir pourquoi, et pris la guitare.
Liora suivit le mouvement des yeux.
— Tu n’es pas obligé.
— Je sais.
— Vraiment.
— Je sais.
Je me rassis, cette fois sur le canapé.
Pas tout près.
Pas loin non plus.
La guitare sur mes genoux formait une barrière acceptable.
Un objet entre nous.
Pratique.
Rassurant.
Temporaire.
— Ce n’est pas un morceau, dis-je.
— D’accord.
— Ce n’est pas fini.
— Je sais.
— Et si tu commentes trop vite, je jette l’instrument par le balcon.
— La plaque de plexiglas gênera.
— Je trouverai un angle.
Elle leva les mains.
— Je ne dirai rien.
— C’est inquiétant aussi.
— Je ne peux pas gagner.
— Bienvenue.
Elle eut un vrai petit rire.
Pas longtemps.
Mais assez.
Je posai mes doigts sur les cordes.
Tout mon corps semblait soudain très conscient de lui-même.
De la position de mes mains.
De la respiration dans ma poitrine.
Du canapé sous moi.
De Liora à moins d’un mètre.
Du fait que je venais de refuser, puis d’accepter sans qu’elle ait insisté.
Je jouai.
Pas fort.
Le début.
Quelques accords.
La mélodie.
Le silence au milieu.
La reprise.
Je ne levai pas les yeux.
Surtout pas.
Je regardai mes doigts, la rosace, le bois, une petite marque près du chevalet.
Des détails inutiles pour ne pas regarder Liora écouter.
Je m’arrêtai avant la fin.
Il n’y avait pas vraiment de fin.
Les dernières notes moururent dans le studio.
Eugène ne bougea pas.
Demitrius non plus.
Liora ne dit rien.
Rien du tout.
C’était insupportable.
Je relevai les yeux.
Elle regardait la guitare, pas moi.
Son visage avait perdu cette expression rapide qui répondait avant même que le monde ait fini de poser une question.
Elle avait l’air calme.
Mais pas calme comme moi.
Calme comme quelqu’un qui reste au bord d’une chose pour ne pas l’abîmer.
Je ne savais pas quoi faire de ça.
Alors je parlai.
Erreur fréquente.
— Tu avais dit que tu ne dirais rien, mais là c’est presque excessif.
Elle releva les yeux.
— Je ne voulais pas casser.
Simple.
Voilà.
Encore.
Je baissai le regard vers les cordes.
— Ce n’était pas cassable.
— Si.
Je ne répondis pas.
Elle ne rajouta rien.
Le silence, cette fois, ne me donna pas envie de reprendre la guitare.
Il me donna envie de poser une question que je n’avais pas.
Ou peut-être que j’en avais trop.
Je reposai la guitare contre le canapé, de l’autre côté.
La barrière disparut.
Erreur stratégique majeure.
L’espace entre nous se révéla immédiatement.
Pas énorme.
Pas intime au sens officiel.
Mais moins protégé.
Liora ramena une jambe sous elle, puis sembla se souvenir qu’elle n’était pas chez elle et reposa le pied au sol.
— Tu peux t’installer, dis-je.
— Je suis installée.
— Tu es assise comme quelqu’un qui attend l’autorisation d’évacuation.
Elle regarda sa position.
— C’est ton canapé, je fais attention.
— Depuis quand ?
— Depuis que je suis très respectueuse.
— Donc depuis ce soir ?
— Exactement.
Elle glissa finalement un peu plus au fond du canapé.
Le mouvement la rapprocha.
Pas beaucoup.
Assez pour que je le sache.
Je gardai les yeux sur la table basse.
Très belle table basse.
Structure intéressante.
Surface plane.
Aucune menace romantique apparente.
— Tu joues souvent quand tu ne sais pas quoi dire ? demanda-t-elle.
— Oui.
— Ça marche ?
— Ça dépend. Là, pas vraiment.
Elle sourit.
— Désolée.
— Tu n’es pas entièrement responsable.
— Seulement partiellement ?
— Tu es venue avec une ambiance.
— Une ambiance ?
— Oui.
— C’est vague.
— Tu n’as pas un visage de personne qui vient demander des nouvelles d’Eugène.
Elle regarda le chat.
Eugène, sentant qu’on évoquait son nom, ouvrit un œil.
— C’était pourtant mon prétexte.
— De moins en moins crédible.
— Il faut que je diversifie.
— Probablement.
Elle frotta ses mains sur son jean.
— Je crois que je n’avais pas envie de rentrer dans ma chambre.
Je ne répondis pas trop vite.
— Pourquoi ?
Elle haussa les épaules.
— Trop de choses dedans. Mon sac pas vidé. Mes cours pas relus. Mes chaussures encore humides. Le planning sur le bureau. Le chrono écrit sur un post-it parce que j’ai eu la très mauvaise idée de le noter. Et mon mollet qui existe même quand j’essaie de l’ignorer.
Je regardai sa jambe.
Elle le vit.
— Ça va.
— Je n’ai rien dit.
— Ton regard a parlé.
— Il est mal élevé.
Elle sourit, puis son visage se posa de nouveau.
— Et puis si je rentre, je vais soit dormir, soit ne pas dormir en pensant que je devrais dormir. Les deux m’énervent.
— Donc tu es venue chez ton voisin.
— Choix parfaitement rationnel.
— Évidemment.
— Ton studio est calme.
La phrase me traversa autrement que prévu.
Je regardai autour de moi.
Le studio n’était pas si calme.
Eugène respirait trop fort.
Demitrius mâchait.
Le frigo ronronnait.
Le voisin du dessous venait probablement d’éternuer assez fort pour modifier la pression atmosphérique.
Mais oui.
Ici, le calme existait d’une façon différente.
— On me dit souvent ça, dis-je.
— Que ton studio est calme ?
— Que je suis calme.
Elle tourna la tête vers moi.
— Tu dis ça comme si ce n’était pas vrai.
— Ce n’est pas faux.
— Mais ?
— Il y a toujours un mais avec toi.
— Je suis sportive. J’aime les obstacles.
Je regardai mes mains.
— Les gens entendent calme et ils traduisent parfois n’importe quoi.
Elle ne répondit pas.
Je continuai, parce que la guitare avait ouvert quelque chose et que maintenant mes phrases sortaient avec moins de contrôle.
Très mauvais instrument.
— Triste. Froid. Timide. Indifférent. Coincé. Peureux. Je ne sais pas. Comme si ne pas faire beaucoup de bruit voulait dire qu’il n’y avait rien dedans.
Liora était immobile.
Très.
— Et toi ? demanda-t-elle.
— Moi quoi ?
— Tu traduis ça comment ?
Je ne m’attendais pas à la question.
Je n’avais pas préparé de réponse.
Mise en danger.
— Je traduis ça par… je fais attention.
Elle baissa les yeux vers mes mains.
Puis les releva.
— Oui.
Un mot.
Encore.
Mais celui-là ne fermait rien.
Il tenait juste la phrase avec moi.
Le silence revint.
Je l’entendis respirer.
Pas fort.
Pas près de mon oreille.
Juste assez.
Elle regardait la table basse maintenant, elle aussi.
— Moi, c’est l’inverse, dit-elle.
Sa voix était basse.
— On me dit de ralentir, mais on dirait souvent que ça veut dire autre chose.
Je tournai légèrement la tête vers elle.
Elle ne me regardait pas.
— Trop bruyante. Trop rapide. Trop intense. Trop fatigante. Trop spontanée. Trop « Liora, respire ». Trop « Liora, réfléchis avant ». Trop « Liora, pas maintenant ». Trop tout, parfois.
Elle eut un petit rire.
Pas drôle.
— Même quand les gens ont raison, ça m’énerve. Parce qu’ils disent ralentis comme si j’étais mal réglée.
La phrase resta dans le studio.
Je pensai à elle sur la piste.
À son corps qui voulait attaquer.
À son visage quand le coach disait pas encore.
À son père, à sa mère, à tout ce qu’elle portait vite parce que rester immobile trop longtemps ressemblait peut-être à laisser les choses la rattraper.
Je ne dis rien de tout ça.
Ce serait trop.
Je dis seulement :
— Tu n’es pas mal réglée.
Elle tourna enfin la tête vers moi.
Son visage changea.
Presque imperceptiblement.
— Tu n’es pas absent, répondit-elle.
Je restai immobile.
La phrase n’avait pas de verbe spectaculaire.
Pas de promesse.
Pas d’aveu.
Elle m’atteignit quand même avec une précision inconvenante.
Je regardai ses yeux.
Erreur.
Ou pas.
Ils étaient plus sombres dans la lumière basse du studio. Moins rapides. Elle me regardait sans me traverser, sans essayer de me faire parler plus vite, sans remplir la distance.
Elle était là.
Simplement.
Mon corps comprit quelque chose avant moi.
L’espace entre nous était devenu trop petit pour rester neutre.
Je sentis la chaleur du canapé.
Le bord de mon genou à quelques centimètres du sien.
Sa main posée sur le coussin, doigts légèrement pliés.
La manche de son sweat remontée sur son poignet.
Une mèche près de sa joue.
Le silence ne ressemblait plus à un silence.
Il ressemblait à une attente.
Je pensai à l’embrasser.
Non.
Trop formulé.
Je ne pensai pas d’abord.
Je compris que c’était possible.
Que le mouvement existait quelque part entre nous, avant même que l’un de nous le fasse.
Liora baissa les yeux une seconde.
Vers ma bouche ?
Peut-être.
Peut-être pas.
Je n’avais aucun intérêt à transformer mon cerveau en expert en micromouvements à ce moment précis.
Il le fit quand même.
Elle releva les yeux.
Son souffle changea.
Ou le mien.
Peut-être les deux.
La guitare était posée à côté, silencieuse.
Eugène dormait.
Demitrius aussi, probablement.
Le monde, pour une fois, semblait avoir la délicatesse de ne pas intervenir.
Je me rapprochai.
Très peu.
Ou elle se rapprocha.
Ou le canapé réduisit illégalement la distance.
Je ne savais plus.
Liora ne recula pas.
Son regard descendit encore, puis revint au mien.
La pièce était trop petite.
Ou exactement, assez petite.
Je sentis mon cœur dans un endroit inutile de ma gorge.
Très bien.
C’était donc ça.
Le moment où tout ce qui avait été évité, détourné, rangé dans des catégories pratiques, voisinage, animaux, bruit, stade, exposition, guitare, se retrouvait soudain sans couverture administrative.
Je levai la main.
Pas jusqu’à elle.
Juste un mouvement.
Assez pour que je sache que j’étais sur le point de faire quelque chose.
Liora ne bougea pas.
Elle était proche.
Trop proche pour que je puisse faire semblant de ne pas comprendre.
Et alors Eugène sauta.
Pas sur nous.
Non.
Évidemment, ça aurait été trop simple.
Il sauta sur la guitare.
L’instrument, posé de travers contre le canapé, produisit un bruit atroce.
Un accord écrasé, métallique, immense.
Quelque chose entre une chute d’armoire et une plainte d’animal préhistorique.
Liora sursauta si violemment qu’elle cogna son genou contre la table basse.
Moi, je fis un mouvement absurde vers la guitare, puis vers elle, puis vers Eugène, sans réussir à aider qui que ce soit.
Lapin détala dans son tunnel en carton.
Le tunnel bascula sur le côté.
Eugène, lui, resta une seconde planté sur les cordes, parfaitement choqué par les conséquences sonores de son propre poids.
Puis il descendit du canapé avec la dignité d’un musicien incompris.
Silence.
Très grand.
Puis Liora porta une main à sa bouche.
Ses épaules tremblèrent.
— Pardon, dit-elle.
Elle éclata de rire.
Pas fort.
Mais complètement.
Le rire se plia en deux, un peu nerveux, un peu épuisé, un peu impossible à retenir.
Je la regardai.
Puis la guitare.
Puis Eugène qui s’installait déjà près de la baie vitrée comme s’il n’avait jamais été impliqué dans quoi que ce soit.
Je finis par rire aussi.
Pas longtemps.
Mais assez pour que la tension se casse.
Non.
Pas se casse.
Se déplace.
Elle était toujours là.
Sous le rire.
Autrement.
Liora essuya le coin de son œil.
— Il a vraiment choisi son moment.
— Il essaye la musique expérimentale.
— C’était très expérimental.
— C’était un sabotage.
— Il t’a sauvé de quelque chose ?
La phrase sortit avec le rire.
Puis elle resta.
Liora cessa presque de sourire.
Moi aussi.
Le studio reprit son souffle.
Je ne répondis pas tout de suite.
— Peut-être, dis-je.
Ma voix était plus basse que prévu.
Elle me regarda.
Le rire avait laissé ses yeux brillants.
Son sourire revint, mais moins assuré.
— Ou il m’a empêchée de faire une bêtise, dit-elle.
La phrase était légère.
Presque.
Mais pas assez pour être une blague complète.
Je regardai la guitare.
— Ce n’était pas forcément une bêtise.
Silence.
Cette fois, l’interruption était passée.
Il restait ce qu’elle avait interrompu.
Liora baissa les yeux.
Son sourire trembla à peine.
— Non, dit-elle.
Puis son téléphone vibra dans la poche de son sweat.
Elle ferma les yeux.
— Évidemment.
Elle le sortit.
Regarda l’écran.
— Mon père.
Je me redressai.
Trop vite.
Elle le remarqua et un rire lui échappa encore.
— Ne fais pas cette tête, il ne sait pas.
— Il ne sait pas quoi ?
Question catastrophique.
Elle leva les yeux vers moi.
Je compris.
Elle comprit que j’avais compris.
Très bien.
Le téléphone vibra encore.
Elle décrocha.
— Oui ? Silence. — Oui, je suis chez Aurèl. Nouveau silence. — Non, je ne touche pas le chat. Elle regarda Eugène. — Enfin, pas activement. Silence. — Je rentre. Encore un silence. — Oui, je sais. Bonne nuit.
Elle raccrocha.
— « Pas activement » était un mauvais choix, dis-je.
— Je panique sous interrogatoire paternel.
— Tu as de l’entraînement.
— Il varie les angles.
Elle se leva.
Le mouvement mit immédiatement de la distance entre nous.
Trop.
Je restai assis.
La guitare était de travers, les cordes encore faiblement désaccordées par l’intervention d’Eugène. Demitrius commençait à sortir de son tunnel renversé avec la prudence d’une victime d’événement culturel.
Liora attrapa son sac près de la porte.
Elle semblait redevenue elle-même, mais pas totalement.
Quelque chose dans son visage restait moins sûr.
Comme si elle avait laissé une partie d’elle sur le canapé et qu’elle ne savait pas si elle devait revenir la chercher.
— Je devrais rentrer, dit-elle.
— Oui.
Réponse raisonnable.
Terrible.
Elle mit la main sur la poignée.
Puis s’arrêta.
Ce moment.
Encore.
Mais cette fois, il n’avait pas la même forme.
Elle se tourna vers moi.
— Tu devrais accorder ta guitare.
— C’est la faute d’Eugène.
— Bien sûr.
— Il a un style brutal.
— Très contemporain.
Je souris.
Elle aussi.
Mais le sourire ne suffisait pas à recouvrir entièrement ce qui venait de ne pas arriver.
Elle regarda le canapé.
Puis moi.
Pas longtemps.
Juste assez.
— Merci d’avoir joué, dit-elle.
— Ce n’était pas grand-chose.
— Pour toi, peut-être.
Elle l’avait déjà dit autrement.
Cette fois, elle ne me laissa pas répondre.
— Bonne nuit, Aurèl.
— Bonne nuit.
Elle sortit.
La porte se referma doucement.
Le studio resta ouvert en moi quelques secondes de plus.
Je ne bougeai pas.
Eugène traversa la pièce avec nonchalance, puis vint se frotter contre ma jambe.
— Non.
Il leva la tête.
— Tu n’as pas droit au pardon immédiatement.
Il ronronna.
Opportuniste.
Je pris la guitare.
Une corde était légèrement fausse.
Je l’accordai.
Le geste était simple.
Tourner la mécanique.
Écouter.
Ajuster.
Revenir.
Je jouai l’accord que son saut avait massacré.
Cette fois, il sonna normalement.
Beaucoup moins intéressant.
Je reposai l’instrument sur mes genoux.
Le silence était revenu.
Mais il ne ressemblait plus à une absence.
Il ne ressemblait plus à mon calme habituel, ni à celui que Liora venait chercher quand sa chambre avait trop de choses dedans.
Il ressemblait à une chose arrêtée au bord d’elle-même.
À un mouvement retenu.
À un pas pas encore fait.
Je regardai l’endroit où elle s’était assise.
Le coussin légèrement enfoncé.
Le carnet déplacé sur la table.
La guitare sur mes genoux.
Eugène qui faisait semblant d’être innocent.
Demitrius qui remettait lentement son tunnel dans un ordre acceptable avec son nez.
Tout était là.
La preuve d’un événement qui n’avait pas eu lieu.
Je posai mes doigts sur les cordes.
Je ne jouai pas.
De l’autre côté du mur, j’entendis sa porte.
Des pas.
Plus lents.
Puis une voix, probablement son père.
Puis celle de Liora.
Je ne distinguai pas les mots.
Je n’avais pas besoin.
Je baissai les yeux vers la guitare.
Le morceau attendait toujours son passage.
Le silence aussi.
Et pour la première fois, je compris qu’attendre ne voulait pas toujours dire éviter.
Parfois, ça voulait dire presque.
Et presque, visiblement, pouvait déjà laisser une trace.