Le bruit d'à côté
Chapitre 15 | Une génération enfermée
Le lendemain du presque, je travaillai avec l’efficacité d’un homme qui avait failli embrasser sa voisine et dont le chat avait sauvé tout le monde en agressant une guitare.
Autant dire très mal.
Je ne pensais pas à Liora.
Évidemment.
Je pensais à la guitare. À l’accord massacré. À Eugène. À la nécessité de mieux ranger les instruments dans un studio où les chats possédaient une volonté destructrice.
Je pensais aussi au coussin du canapé, resté un peu enfoncé après son départ.
À sa main posée sur le tissu.
À sa voix quand elle avait dit :
— Tu n’es pas absent.
Phrase inutile. Très simple.
Beaucoup trop durable.
Je supprimai un calque par erreur, le récupérai, puis sauvegardai.
Une fois. Deux fois.
La troisième était presque une honte, donc je la fis immédiatement.
Le fichier de l’exposition était ouvert sur l’écran.
Cinq images.
La cuisine. La table après le repas.
Le studio. La fenêtre sur le balcon.
Le couloir.
Je les avais envoyées la veille au soir à Mathilde, l’organisatrice de l’exposition collective. Elle avait répondu à huit heures quarante-deux.
« Super, merci Aurèl. Très cohérent. Je t’envoie la maquette du texte de salle dans la journée. »
Très cohérent.
C’était censé être rassurant.
Je me méfiais toujours un peu de la cohérence, surtout quand elle était attribuée à moi.
Eugène était assis sur le rebord du canapé, face à la guitare.
Il la surveillait.
Ou la menaçait.
Difficile à savoir.
— Tu as déjà fait assez de dégâts, dis-je.
Il cligna des yeux.
— Oui, je sais que tu n’as aucun cadre moral.
Lapin, lui, mangeait dans un silence presque administratif. Depuis l’incident sonore de la veille, il évitait un peu le tunnel en carton. Je le soupçonnais de reconsidérer son architecture intérieure.
Je corrigeai la lumière de la cuisine.
Puis je revins en arrière. Puis je remis la correction.
Puis je zoomai à cent vingt pour cent.
Inutile.
Je connaissais cette lumière par cœur. Je savais où elle devait tomber, comment elle devait effleurer le carrelage, où s’arrêter avant de rendre la pièce trop chaude. Trop accueillante. Trop lisible.
Je savais aussi qu’une partie de moi travaillait seulement pour ne pas penser au canapé.
Très mauvaise méthode.
Peu rentable.
À onze heures vingt, mon ordinateur sonna.
Un mail. Mathilde.
« Objet : Texte de salle, première version. »
Mon ventre se serra légèrement.
Pas de manière dramatique.
Un petit mouvement, comme lorsqu’on voit arriver un retour client et qu’on sait déjà que les mots « très intéressant » peuvent précéder une catastrophe.
J’ouvris le mail.
« Hello Aurèl,
Je t’envoie la proposition de texte général pour la section où apparaîtront tes images, avec celles de Nora et Malik. Dis-moi si tu as des remarques, mais je pense qu’on tient une ligne forte. Tes intérieurs fonctionnent très bien dans cette lecture, ça donne vraiment une respiration mélancolique à l’ensemble. »
Respiration mélancolique.
D’accord.
Je descendis jusqu’à la pièce jointe.
PDF.
Je l’ouvris.
La maquette était propre.
Trop propre.
Titre en haut.
Une police fine, un peu élégante, qui donnait à n’importe quelle phrase l’air d’avoir réfléchi plus longtemps qu’elle.
« UNE GÉNÉRATION ENFERMÉE »
Je souris.
Pas parce que c’était drôle.
Parce que mon visage ne trouva pas tout de suite la bonne réaction.
Je lus la suite.
« Entre solitudes urbaines et refuges domestiques, cette section interroge les intérieurs comme lieux d’enfermement contemporain. Les œuvres d’Aurèl, Nora Bessac et Malik Tran dessinent les contours d’une jeunesse recluse, assignée à des espaces réduits, où la fenêtre devient moins une ouverture qu’un rappel de la séparation. Les pièces vides, les chaises abandonnées, les tables silencieuses composent une cartographie sensible de l’isolement. Ici, l’espace intime n’est plus un refuge, mais une cage douce, presque familière. »
Je ne bougeai pas.
La bouilloire s’arrêta derrière moi.
Clic.
Le studio continua.
Frigo. Tuyaux.
Lapin qui mâchait.
Eugène qui respirait avec l’indécence d’un animal sans exposition collective.
Je relus.
Une génération enfermée.
Solitudes urbaines. Lieux d’enfermement contemporain. Jeunesse recluse.
Fenêtre moins une ouverture qu’un rappel de la séparation.
Cage douce.
Je posai la main sur la souris.
Je ne cliquai pas.
J’attendais quelque chose.
Une colère.
Un rire.
Une phrase.
Rien.
Seulement un resserrement très précis au milieu de la poitrine.
Pas spectaculaire.
Pas même assez fort pour justifier une réaction extérieure.
Le genre de resserrement qui commence par dire : ce n’est pas grave.
Puis qui ajoute : justement.
C’était bien écrit. Voilà le problème.
Le texte était séduisant, lisible, vendable. Il donnait une direction à l’ensemble. Il faisait sérieux sans être incompréhensible. Il plaçait mes images dans une conversation plus large, exactement ce qu’une exposition collective était censée faire.
De l’extérieur, quelqu’un aurait pu dire que c’était valorisant.
Mes intérieurs devenaient une « cartographie sensible ».
Mes fenêtres entraient dans un « regard contemporain ».
Mes pièces avaient un thème.
Très bien.
Sauf que ce thème n’était pas le mien.
Je fixai la phrase.
« L’espace intime n’est plus un refuge, mais une cage douce. »
Je tournai lentement la tête vers mon studio.
La lampe.
Le canapé.
La guitare.
Le coin de Demitrius.
La baie vitrée.
Le plexiglas du balcon qui reflétait la lumière.
Le bureau encombré.
La table basse avec les carnets.
Eugène, maintenant couché dans le creux du plaid.
Une cage douce ?
C’est vraiment de la merde.
Je ne souris plus.
J’attrapai ma tasse sans mettre de sachet, versai l’eau chaude dedans, puis restai avec une tasse d’eau claire entre les mains.
Très utile.
Je revins à l’ordinateur.
Le mail attendait.
« Dis-moi si tu as des remarques. »
Je pouvais répondre simplement.
« Merci, je vais regarder. Je reviens vers toi rapidement. »
Phrase parfaite.
Phrase de quelqu’un qui n’a pas encore commencé à disparaître à l’intérieur.
Je l’écrivis.
L’effaçai.
L’écrivis à nouveau.
Puis l’envoyai.
Réponse professionnelle.
Calme.
Absente de toute information réelle.
Je fermai le PDF.
Puis je le rouvris.
Erreur.
Les mots revinrent.
Une génération enfermée.
L’écran afficha mes cinq images derrière la fenêtre du document. Elles n’avaient pas changé, évidemment. La cuisine était toujours la même. La tasse au bord de l’évier. La chaise déplacée. La lumière sur le sol.
Pourtant, quelque chose venait de se poser dessus.
Comme un filtre.
Ce qui, hier, me semblait attendre avait maintenant l’air abandonné.
La table après le repas ne disait plus : quelqu’un peut revenir.
Elle disait : personne n’est là.
Le couloir ne gardait plus une présence.
Il menait nulle part.
La fenêtre sur le balcon ne respirait plus.
Elle regardait dehors sans sortir.
Le texte avait déplacé les objets sans les toucher.
Je me levai trop vite.
La chaise recula avec un bruit sec.
Eugène ouvrit un œil.
— Rien.
Mensonge adressé à un chat. Niveau bas.
Je marchai jusqu’à la fenêtre.
Le balcon était là. La plaque de plexiglas aussi.
Transparente. Solide. Une mesure de sécurité.
Un obstacle.
Je la regardai trop longtemps.
Avant, elle empêchait Eugène de passer chez Liora.
Maintenant, elle ressemblait à une preuve.
Preuve de quoi ?
Aucune idée.
C’était bien le problème.
Je retournai au bureau.
Plus bas, la maquette présentait Nora, ses photographies de chambres adolescentes, puis Malik, ses sculptures faites d’objets récupérés dans des logements étudiants.
Pour eux, peut-être que ça fonctionnait.
Peut-être qu’ils parlaient vraiment de ça.
Des espaces trop petits. De l’isolement.
De ce qui enferme.
Pour moi, non.
Enfin.
Je croyais que non.
Je rouvris ma note d’intention.
« Je dessine les endroits après le passage des gens. »
« Les pièces ne sont jamais vides. »
« Elles gardent les habitudes, les oublis, les gestes répétés, les présences qu’on ne voit plus tout de suite. »
Je lus mes phrases.
Elles semblèrent soudain naïves.
Presque défensives.
Comme si j’avais essayé de rendre doux quelque chose qui ne l’était pas.
Et si Mathilde avait simplement vu plus clairement ?
Et si mon calme avait toujours ressemblé à un enfermement vu de l’extérieur ?
Et si mes pièces gardaient moins les présences qu’elles ne signalaient l’absence ?
Je regardai mon studio.
Petit. Très petit.
Le canapé trop proche du bureau. La cuisine trop proche de la table.
La mezzanine trop basse. Les carnets partout.
Les animaux. La guitare.
Le balcon sécurisé.
Moi, au milieu.
Je pensai au père de Liora.
C’est stable ?
Vous vivez seul depuis deux ans ?
Vous avez arrêté l’école ?
Les impressions sont à votre charge ?
Je pensai à ma mère au téléphone, quelques mois plus tôt.
Tu prendra la peine de passer ?
Je pensai à Liora.
Ton studio est calme.
Et à moi, qui avais pris ça comme une forme de reconnaissance.
Calme.
Cage douce.
L’écart entre les deux mots se mit à rétrécir.
Je n’aimai pas ça.
Je tapai à Mathilde :
« Merci pour le texte. Je pense que la lecture est un peu éloignée de mon intention. Mes images ne parlent pas vraiment d’enfermement. »
Je regardai la phrase.
Un peu éloignée.
Pas vraiment.
Magnifique mollesse.
Je supprimai.
« Ce n’est pas ça. »
Trop brutal.
Supprimé.
« Je comprends la cohérence générale, mais je me demande si « enfermement » ne risque pas de fermer la lecture. »
Fermer la lecture.
Ironie involontaire.
Je supprimai encore.
Rien.
Le client intérieur voulait « quelque chose de plus affirmé ».
L’artiste intérieur voulait fuir.
Le freelance intérieur rappelait que Mathilde était gentille, que l’exposition était une opportunité, que personne ne voulait me voler mon âme, et qu’il fallait éviter de devenir difficile avant même d’avoir accroché une image.
Je fermai le mail. Pas envoyé.
Réponse courageuse.
Je fis autre chose.
Thé. Vrai thé, cette fois.
Gamelle d’Eugène.
Foin de Lapin.
Vaisselle.
Nettoyage inutile d’un coin du plan de travail déjà propre.
Je passai même l’aspirateur pendant sept minutes.
Pas nécessaire. Très bruyant.
Le voisin du dessous éternua au milieu.
Je pris cela comme une plainte officielle.
À dix-sept heures, Liora toqua.
Je ne l’attendais pas.
Vraiment.
Enfin, je savais qu’elle devait rentrer plus tôt ce jour-là, parce qu’elle l’avait dit hier dans le couloir en récupérant son courrier.
Mais savoir qu’une personne peut exister à proximité n’équivaut pas à l’attendre.
Défense fragile.
J’ouvris.
Elle avait un sac sur l’épaule, un sweat clair, les cheveux attachés en chignon rapide. Elle avait l’air moins épuisée que la veille, mais quelque chose dans son regard resta une demi-seconde sur mon visage avant de sourire.
Mauvais signe. Elle voyait déjà.
— Salut !
— Salut.
Elle regarda derrière moi.
— Je viens demander des nouvelles de la victime du plexiglas.
Eugène apparut immédiatement.
— Il a entendu.
— Il a un sens dramatique excellent.
Elle se pencha vers lui, à distance réglementaire.
— Bonjour, prisonnier.
Eugène s’assit. Très droit.
Comme s’il acceptait le titre.
Liora sourit, puis son regard revint à moi.
— Ça va ?
— Oui.
— Non.
Je soupirai.
— Tu poses la question ou tu donnes la réponse ?
— Les deux. Efficacité.
Je m’écartai pour la laisser entrer.
Elle passa le seuil.
Le studio sembla immédiatement plus petit.
Pas à cause d’elle.
Enfin, si.
D’habitude, sa présence modifiait l’espace. Elle l’animait, le rendait plus instable, plus vivant, plus exposé parfois.
Là, après le texte, son entrée fit apparaître la taille réelle du studio comme une preuve supplémentaire.
Je refermai la porte.
— Tu travaillais ? demanda-t-elle.
— J’essayais.
— Mauvais jour ?
— Quelque chose comme ça.
Elle posa son sac près de l’entrée.
Preuve que le prétexte animal avait officiellement perdu beaucoup de terrain.
— L’expo ? demanda-t-elle.
Je la regardai.
— Comment tu sais ?
— Ton visage.
— Il faut vraiment que je change de visage.
— Trop tard, je connais celui-là.
Elle s’approcha du bureau, puis s’arrêta avant de regarder l’écran.
Geste prudent.
— Je peux ?
J’hésitai.
Pas parce que je voulais cacher.
Parce que montrer le texte revenait à le rendre réel devant elle.
Et une partie de moi avait peur qu’elle le lise et dise : Oui.
C’est ça. Ils ont raison.
Je haussai les épaules.
— C’est le texte de présentation.
Elle contourna la chaise et se pencha vers l’écran.
Je rouvris le PDF.
Les mots réapparurent.
Une génération enfermée.
Je regardai son visage pendant qu’elle lisait.
Mauvaise idée.
Je ne savais pas ce que je cherchais.
Un froncement. Un accord. Une preuve.
Liora lut tout en silence.
Elle ne fit pas de commentaire au titre.
Ni à « solitudes urbaines ».
Ni à « cage douce ».
Elle arriva à la fin, puis se redressa.
— Ah.
Je ris sans joie.
— Toi aussi.
— Quoi ?
— « Ah ». Tu fais ça quand quelque chose se passe.
— Là, oui.
Elle relut une phrase.
— Cage douce ?
— Oui.
— Ils parlent de tes dessins ?
— Apparemment.
Elle plissa les yeux.
— C’est joli.
Voilà.
Je sentis mon ventre tomber légèrement.
Puis elle ajouta :
— Et faux.
Je levai les yeux.
Elle continuait à regarder l’écran, sourcils froncés.
— Enfin, je comprends pourquoi ils écrivent ça. Ça fait exposition. Ça fait sérieux. Ça fait affiche sur mur blanc avec des gens qui tiennent leur verre comme s’il contenait une opinion.
Malgré moi, je souris.
Très peu.
— Mais ce n’est pas tes dessins.
Je ne répondis pas.
Liora se tourna vers moi.
— Si ?
— Je ne sais pas.
Elle s’arrêta.
— Comment ça, tu ne sais pas ?
— Je croyais savoir.
Elle s’appuya contre le bord du bureau.
— Aurèl.
— C’est bien écrit.
— Et ?
— Et ils ne sont pas idiots.
— Je n’ai pas dit ça.
— Mathilde est compétente. Elle voit des choses.
— Elle peut voir des choses et se tromper.
— Oui.
Je regardai l’écran.
Le titre. Encore.
— Si c’est ce que ça raconte, vu de l’extérieur ?
— Tes dessins ?
— Mes dessins. Mon studio. Je ne sais pas. Tout.
Elle fronça les sourcils.
— Ton studio n’est pas une cage.
— Tu dis ça parce que tu l’aimes bien.
Elle ouvrit la bouche.
La referma.
Très bien.
Nous avions tous les deux entendu la phrase.
Je la regrettai aussitôt.
Pas parce qu’elle était fausse. Parce qu’elle était sortie trop vite.
Liora baissa les yeux vers le canapé, comme pour donner à la phrase un endroit où se poser.
— Je l’aime bien, oui, dit-elle simplement.
Je ne savais pas quoi faire.
Donc je regardai le PDF.
Classique.
— Ce n’est pas le sujet, reprit-elle.
— Un peu.
— Non.
Elle se redressa.
L’énergie revint d’un coup.
Pas bruyante. Plus nette.
— Tu dois leur écrire.
— Ce n’est pas si simple.
— Si.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que c’est une exposition collective. Parce que je ne suis pas seul. Parce que ce texte concerne aussi les autres. Parce que Mathilde n’a pas fait ça pour me trahir. Parce qu’il y a une cohérence générale. Parce que je ne vais pas débarquer à deux semaines du vernissage en disant « ce n’est pas ça » comme si j’étais un génie incompris.
— Tu n’as pas besoin de dire génie.
— Merci.
— Tu peux juste dire incompris.
Je ne souris pas.
Liora le vit.
Son propre sourire s’arrêta.
— Pardon.
— Non, c’est…
Je passai une main dans mes cheveux.
— Je ne sais pas.
— Tu sais que ça te blesse.
Phrase directe. Trop.
Je me raidis.
— Ce n’est pas une question de blessure.
— Bien sûr que si.
— Liora.
— Quoi ? Tu as changé de visage dès que j’ai commencé à lire.
— Tu deviens vraiment très attachée aux visages.
— Parce que tu parles très peu.
— Je parle.
— Quand tu peux contrôler les mots, oui.
Je la regardai.
Elle avait raison.
Ce qui ne l’aidait pas.
Ou ne m’aidait pas.
— Ce n’est pas seulement que le texte me blesse, dis-je. C’est qu’il déplace tout. Il donne une légende aux images. Les gens vont les voir avec ça dans la tête.
— Alors change la légende.
— Tu dis ça comme si c’était une chaise à déplacer.
— Parfois, il faut déplacer les chaises.
— Là, ce n’est pas une chaise.
— Je sais.
— Pas complètement.
La phrase sortit plus sèche qu’elle ne méritait.
Liora s’arrêta. Silence.
Demitrius fit tomber quelque chose dans son coin.
Un bruit très petit.
Très mal placé.
Eugène, lui, s’assit entre nous, comme s’il sentait qu’un comité de médiation pouvait être nécessaire.
Je soufflai.
— Désolé.
— Non.
Liora croisa les bras, puis les décroisa presque aussitôt.
Signe d’agacement. Ou d’effort pour ne pas l’être.
— Explique-moi, dit-elle.
— Je n’ai pas envie d’expliquer.
Elle encaissa la phrase. Pas dramatiquement.
Je vis tout de même qu’elle la recevait.
Elle hocha la tête.
— D’accord.
Le mot aurait dû me soulager.
Il ne le fit pas.
Parce qu’elle avait reculé.
Pas physiquement. Pas encore.
Quelque chose dans son énergie avait cessé d’avancer vers moi.
Je détestai le constater. Je détestai encore plus en être responsable.
Je regardai l’écran.
— Ce que je veux dire, c’est que si j’écris trop vite, je vais répondre à côté.
Elle ne bougea pas.
— Je n’ai pas besoin qu’on me dise seulement de me défendre. Je sais que je peux envoyer un mail. Je sais que je peux demander à changer le texte. Je le sais.
— D’accord.
— Le problème, c’est que maintenant je regarde mes propres images et je ne sais plus si elles sont encore à moi.
Liora me regarda.
Là, quelque chose passa.
Pas une compréhension complète. Pas encore.
La phrase avait atteint une zone qu’elle n’avait pas vue au départ.
— Ah, dit-elle doucement.
— Voilà.
— Oui.
Elle s’assit sur le bord du canapé.
Moins sûre.
Moins prête à agir.
Le studio sembla ralentir autour d’elle.
— Donc ce n’est pas juste le texte.
Je secouai la tête.
— C’est ce qu’il fait aux dessins.
— Et à toi.
Je ne répondis pas.
Elle n’insista pas.
Elle regarda les images sur l’écran.
— Quand je les ai vues, moi, je n’ai pas pensé ça.
Je souris à peine.
— Je sais.
— Vraiment.
— Oui.
— Alors garde ça quelque part aussi.
Elle avait dit la phrase sans élan. Sans chercher à gagner.
Seulement pour la poser.
Cette version-là, je pouvais l’entendre. Un peu.
Pas assez pour être réparé.
Assez pour que la pièce ne se ferme pas complètement.
— Je ne dis pas qu’il faut ne rien faire, ajouta-t-elle.
— Je sais.
— Je suis mauvaise pour ne rien faire.
— J’avais remarqué.
Elle eut un petit sourire. Très court.
— Je peux essayer.
Je restai silencieux.
— Pas longtemps, précisa-t-elle.
Cette fois, je souris vraiment.
Pas beaucoup. Elle le vit.
Son visage se détendit.
Le désalignement n’avait pas disparu. Il était là, entre nous, encore discret. Elle avait voulu répondre en avançant. Moi, je m’étais arrêté net. Aucun de nous n’avait totalement tort.
Les torts clairs étaient plus pratiques.
Eugène choisit ce moment pour grimper sur le bureau.
— Non, dis-je.
Il posa une patte sur la souris.
Le PDF descendit d’un coup jusqu’au bas de la page.
Liora se pencha pour l’attraper.
— Eugène, pas maintenant.
Il la regarda.
Elle éternua presque immédiatement.
— Très bien, dit-elle en reculant. Sanction immunitaire.
Je pris Eugène sous les pattes et le posai au sol.
Il protesta par inertie.
— Tu es contre l’exposition ?
Il me tourna le dos.
— Réponse claire.
Liora se leva.
— Je vais te laisser.
Je tournai la tête vers elle. Trop vite.
Elle le remarqua.
— Pas comme ça, dit-elle.
— Comme quoi ?
— Comme « je pars parce que c’est bizarre ». Je pars parce que si je reste, je vais vouloir t’aider trop fort, et apparemment c’est un sport à risque.
— Ce n’est pas exactement…
— Je sais.
Elle passa la sangle de son sac sur son épaule.
— Enfin, je crois que je sais un morceau.
Je ne répondis pas.
Elle fit un pas vers la porte, puis s’arrêta.
Le moment habituel.
Sauf que cette fois, il avait moins de sourire.
Plus de prudence.
— Tu vas leur répondre ?
— Je ne sais pas.
Elle hocha la tête.
Son visage eut un mouvement, comme si elle retenait déjà une phrase.
Elle la retint. Je le vis.
Ça comptait.
— D’accord.
Elle posa la main sur la poignée.
— Je pense quand même que tu devrais le faire.
Je baissai les yeux.
— Je sais.
— Pas parce que tu as peur.
Je relevai la tête.
Elle me regardait avec sérieux.
Pas dur. Sérieux.
— Parce que tu sais que ce n’est pas juste.
Le mot juste resta entre nous.
Elle ne rajouta rien.
Puis elle ouvrit la porte.
— Bonne soirée, Aurèl.
— Bonne soirée.
Elle sortit.
La porte se referma. Pas doucement comme d’habitude.
Mais pas violemment non plus.
Ce qui, après certaines conversations, pouvait déjà faire du bruit.
Je restai debout devant l’ordinateur.
Le PDF était encore ouvert.
En bas de la page, le logo de l’exposition apparaissait sous le texte.
Très propre. Très sérieux. Très prêt à être imprimé.
Je remontai au titre.
Une génération enfermée.
Je le relus.
Liora avait dit que c’était faux.
Mathilde pensait que c’était fort.
Mon père aurait probablement demandé si l’exposition est payante.
Le père de Liora aurait voulu savoir si je pouvais demander une correction.
Moi, je ne savais plus exactement ce que je voyais.
Je fermai le PDF.
Les images revinrent.
Ce qui était doux avait l’air triste.
Ce qui était calme avait l’air suspect.
Je savais que ce n’était pas seulement une panique.
C’était plus fin.
Plus difficile à repousser.
On venait de me montrer une traduction possible de mon propre regard.
Et même si je la refusais, elle avait laissé des sous-titres.
Je cliquai sur le dessin du studio.
L’ouvris en grand.
La pièce remplit l’écran.
Le canapé. La lumière.
Le balcon.
Eugène sur le plaid.
Tout ce que j’avais voulu garder.
Je pensai à Liora assise là, la veille.
À ce qui avait presque eu lieu.
À son rire après l’accord atroce.
À la phrase : Tu n’es pas absent.
Et là, devant l’image, je me demandai si elle le pensait toujours.
Question absurde. Injuste.
Elle n’avait rien à voir avec le texte.
Je le savais.
Mon cerveau le fit quand même.
Je fermai l’image.
Puis le dossier. Puis le logiciel.
L’écran afficha mon bureau.
Icônes. Fichiers.
Mails. Factures.
Dossier exposition.
Je rouvris le mail de Mathilde.
Vide.
Le curseur clignotait.
Rien ne vint.
Je refermai.
De l’autre côté du mur, j’entendis la porte de Liora.
Des pas.
Sa voix, basse, probablement avec sa mère.
Je ne distinguai pas les mots.
J’avais presque envie d’essayer.
Je ne le fis pas.
Pas par vertu.
Parce que j’avais peur d’entendre mon prénom.
Je m’éloignai du bureau.
Pris la guitare.
La reposai.
Non.
Pas ce soir.
Ce soir, même le silence semblait interprétable.
Je baissai la lumière, puis m’arrêtai près de la table basse.
Les carnets étaient empilés.
Celui du dessus dépassait un peu.
La page des mains sur la rambarde.
Je ne l’ouvris pas.
Je n’avais pas envie de vérifier si, là aussi, quelqu’un pouvait voir une cage.
Je retournai au bureau une dernière fois.
Rouvris le PDF. Encore.
Comme si la phrase pouvait changer si je la regardais suffisamment.
Une génération enfermée.
Non.
Elle ne changeait pas.
Evidemment.
Je fermai l’ordinateur.
L’écran noir refléta mon visage dans le studio.
Derrière moi, la baie vitrée.
Le balcon sécurisé.
La guitare.
Le canapé.
Eugène.
Tout tenait dans le reflet.
Tout semblait trop proche.
L’exposition avait été un objectif.
Difficile.
Anxiogène.
Trop personnel.
Encore positif.
Maintenant, elle ressemblait à une pièce où l’on allait accrocher mes images avec une légende qui ne leur appartenait pas.
On allait regarder mes espaces et dire : enfermement.
On allait regarder mes traces et dire : solitude.
On allait regarder mon calme et dire : cage.
Je n’avais plus envie d’exposer.
Pas parce que j’avais peur d’être vu.
Parce que je ne voulais pas être traduit à l’envers.
Je posai la main sur l’ordinateur fermé.
Le plastique était encore tiède.
De l’autre côté du mur, un rire bref traversa la cloison.
Liora.
Je le reconnus.
Sans écouter.
Je fermai les yeux.
Le rire resta un instant dans la pièce.
Puis disparut.
Le studio redevint silencieux.