Le bruit d'à côté

Chapitre 17 | Retirer son nom

Le lendemain, je fis exactement ce que fait un homme mature après une dispute importante.

Rien.

Très digne.

Très adulte.

Lapin mangeait son foin avec une régularité parfaite, ce qui me sembla presque agressif.

Foin. Eau. Carton.

Méfiance.

Aucun organisateur d’exposition ne venait lui expliquer qu’il représentait une génération enfermée.

Chanceux.

Eugène, lui, dormait sur son coussin près de la bibliothèque, roulé sur le côté, une patte en l’air, dans une position qui disait clairement qu’aucune crise humaine ne méritait de perturber sa colonne vertébrale.

— Tu n’as aucune opinion ?

Il ouvrit un œil.

Puis le referma.

Avis très complet.

Le studio était calme.

Pas comme d’habitude.

D’habitude, le calme recouvrait les choses. Il les rangeait un peu. Il rendait les objets plus nets, les distances plus simples, les murs plus utiles.

Là, il ne rangeait rien.

La chaise du bureau légèrement tournée depuis la veille.

Le coussin du canapé sur lequel Liora s’était assise.

La porte par laquelle elle était sortie.

Le mur de droite, surtout.

Depuis la dispute, il ne transmettait presque rien.

Ce qui était très impoli.

J’aurais préféré un vrai silence.

Un silence honnête.

Celui-là avait des sous-entendus.

Je m’assis devant l’ordinateur.

Le mail était toujours là.

Le brouillon aussi.

Je le relus. Il était correct.

Toujours. Presque trop.

Il avait l’air d’un mail capable de porter un pull beige et de dire « je comprends tout à fait » à quelqu’un qui venait de lui marcher sur le pied.

Je posai les mains sur le clavier.

Puis les retirai.

Puis les reposai.

Échauffement ridicule avant une opération sans aucune dépense physique.

Je cliquai sur le PDF.

Erreur.

Une génération enfermée.

La phrase était encore là.

Évidemment.

Je fis défiler le texte de salle.

« Dans un monde saturé d’écrans et de retrait, ces jeunes artistes interrogent l’espace domestique comme refuge ambigu, entre protection et enfermement. »

Refuge ambigu.

Très pratique, ce mot.

On pouvait le poser sur presque n’importe quoi sans avoir à choisir.

Un chat ambigu, par exemple.

Doux, chaud, capable de vous réveiller en marchant sur votre thorax avec l’assurance d’un agent immobilier visitant une surface sous-exploitée.

Je soupirai.

Puis je revins au mail.

Le brouillon me sembla soudain trop faible.

Pas faux.

Insuffisant.

Il demandait une discussion.

Or je ne voulais pas seulement discuter.

Je voulais que le texte change.

Je voulais qu’on arrête de mettre mes images dans une phrase où elles se débattaient mal.

Je voulais ne pas arriver le soir du vernissage, voir mon nom sous cette présentation, et sentir tout mon corps se retirer alors que mes dessins, eux, resteraient accrochés.

Je sélectionnai le mail.

Tout.

Mon doigt resta au-dessus de la touche supprimer.

Très dramatique.

Un geste de six millimètres.

Je supprimai.

La page devint blanche.

Le curseur clignota avec une constance odieuse.

Je tapai :

« Bonjour Mathilde,

Je préfère retirer mon nom de l’exposition. »

Je relus.

Non.

On aurait dit que je claquais une porte en chaussettes.

Je supprimai.

« Bonjour Mathilde,

Je suis désolé, mais je ne pourrai finalement pas participer à l’exposition. »

Encore pire.

Mensonge immédiat.

Je pouvais participer.

Je ne voulais pas participer comme ça.

Je supprimai encore.

Lapin gratta son tapis dans un bruit sec.

Je tournai la tête.

— Oui, je sais.

Il s’arrêta. Me regarda.

— Techniquement, tu ne sais rien, mais j’apprécie l’effort.

Il retourna à son foin.

Très bien.

Je me levai, marchai jusqu’à la cuisine, ouvris le placard, restai devant sans aucune idée précise, puis le refermai.

Déplacement inutile accompli.

Mon cerveau se sentit légèrement plus qualifié.

Je rouvris les images.

La cuisine. La table.

Le studio. La fenêtre.

Le couloir.

Depuis deux jours, je les regardais comme des choses compromises.

Contaminées par le texte.

C’était absurde, mais le regard des autres faisait parfois ça.

Il arrivait avant eux.

Il entrait dans la pièce, déplaçait les meubles, collait des étiquettes.

Je zoomai sur le dessin de la table.

Une assiette vide.

Une tasse avec une trace de thé au fond.

Deux miettes près du bord.

La lumière du matin coupée par le dossier d’une chaise.

Rien de spectaculaire.

Rien d’enfermé.

Juste un endroit après.

Après quelqu’un. Après un geste.

Après une conversation peut-être.

Une pièce qui n’avait pas besoin de crier pour prouver qu’elle avait été habitée.

Je pris mon carnet.

Celui avec les notes d’intention.

Je l’ouvris à la page où j’avais écrit :

Je dessine les endroits après le passage des gens.

Je passai le pouce sur la phrase.

Elle était encore juste.

Un peu bancale.

Mais juste.

Je retournai au mail.

Cette fois, j’écrivis plus lentement.

« Bonjour Mathilde,

Je reviens vers toi au sujet du texte de salle et de la présentation de ma série.

Je comprends l’angle général de la section, mais la lecture autour de l’enfermement ne correspond pas à mon intention. Mes pièces ne parlent pas d’une génération enfermée. Elles parlent plutôt d’espaces choisis, de traces, de calme, d’habitudes, et de manières discrètes d’habiter un lieu.

Je ne cherche pas à nier qu’on puisse lire une forme de solitude dans ces images, mais je ne veux pas qu’elles soient présentées comme le symptôme d’un retrait ou d’une impossibilité à sortir. Ce n’est pas ce que j’ai travaillé.

Si c’est possible, j’aimerais proposer une formulation plus proche de la série. Par exemple :

« Dans ses images, Aurèl dessine les lieux après le passage des corps : une table, une fenêtre, un couloir, un studio. Les espaces semblent calmes, mais ils gardent les traces d’habitudes, de présences discrètes et de gestes répétés. Son travail s’intéresse moins à l’enfermement qu’à la manière dont un lieu devient habité. »

Si la présentation doit rester centrée sur l’idée d’une génération enfermée, je préfère retirer mon nom et mes pièces de l’exposition.

Je suis disponible pour en discuter.

Merci,

Aurèl »

Je m’arrêtai.

Mes mains restèrent sur le clavier.

Je relus.

Une fois. Deux fois.

La troisième, je commençai à vouloir déplacer une virgule.

Très mauvais signe.

Je la déplaçai quand même.

Puis je la remis.

Je supprimai « plutôt ».

Puis je le remis.

Sans « plutôt », la phrase avait l’air trop dure.

Avec « plutôt », elle semblait se reculer d’un pas en parlant.

Je le gardai. Je me détestai un peu.

Pas dramatiquement.

Juste avec la lassitude précise qu’on éprouve envers quelqu’un qui déplace une tasse au lieu de régler un incendie.

Je relus la phrase la plus importante.

« Si la présentation doit rester centrée sur l’idée d’une génération enfermée, je préfère retirer mon nom et mes pièces de l’exposition. »

C’était là.

Pas caché. Pas poli jusqu’à disparaître.

Pas agressif non plus.

Une limite.

Le mot arriva dans ma tête avec une netteté désagréable.

Une limite. Pas une fuite.

Pas encore.

Peut-être.

Je fermai les yeux.

Immédiatement, mon cerveau ouvrit un service complet de scénarios catastrophes.

Mathilde vexée.

Mathilde qui transférait le mail à tout le comité avec la phrase : « Bon, problème Aurèl. »

Problème Aurèl.

Joli titre.

Les autres artistes qui apprenaient que j’avais compliqué l’accrochage.

Un type avec des lunettes rondes qui disait, près du buffet : « Après, quand on accepte une expo collective, il faut accepter le cadre curatorial. »

Cadre curatorial.

Je pouvais déjà le détester.

Puis Liora.

Évidemment.

Liora qui lisait le mail et ne voyait que la dernière phrase.

Je préfère retirer mon nom.

Liora qui pensait : voilà.

Liora qui ne disait rien.

Pire.

Liora qui disait doucement :

— Je comprends.

Et qui ne comprendrait pas vraiment.

Je rouvris les yeux.

Le mail était encore là.

Je posai le curseur sur envoyer.

Mon index toucha la souris.

Je pensai à Liora la veille.

Tu as appris à protéger les choses en les retirant.

Je n’avais pas envie qu’elle ait raison.

Je n’avais pas envie de lui donner tort non plus comme on gagne une dispute.

Je voulais juste que ce geste ne soit pas une disparition.

Alors je me demandai, très honnêtement, si j’étais en train de disparaître.

La réponse ne vint pas tout de suite.

Elle arriva lentement.

Non. Pas cette fois.

Cette fois, je ne retirais pas mon travail du monde.

Je disais où il pouvait tenir.

Ce qui était peut-être la chose la plus effrayante que j’avais faite depuis longtemps.

Je cliquai.

Envoyer.

Le mail partit.

Aucun tremblement de terre.

Aucune coupure de courant.

Aucun message immédiat de Mathilde disant : « Quelle audace mal placée. »

La fenêtre afficha seulement :

Message envoyé.

Deux mots.

Très sobres. Très cruels.

— Voilà, dis-je.

Ma voix avait l’air de venir de quelqu’un d’autre.

Eugène ne réagit pas.

Lapin non plus.

Public difficile.

Je vérifiai les messages envoyés.

Le mail était là.

Réel.

En haut de la liste.

Très bien.

J’avais écrit. J’avais envoyé.

J’avais posé une limite.

Et je ne me sentais pas mieux.

Information scandaleuse.

On nous mentait beaucoup sur les limites.

Dans les livres, les films, les conversations de gens qui avaient probablement des agendas bien tenus et des plantes en bonne santé.

On posait une limite, puis quelque chose se redressait en soi.

La lumière changeait.

Le corps respirait.

Moi, j’avais surtout envie de vérifier si la fibre internet pouvait légalement rappeler un mail.

Je me levai.

Puis me rassis.

Puis me relevai.

Mon téléphone vibra sur la table.

Je me figeai.

Pas Mathilde.

Liora.

« Tu es là ? »

Question simple.

Deux mots.

Très dangereuse.

Je répondis :

« Oui. »

Les trois points apparurent.

« Je peux passer deux minutes ? »

Je regardai le mur. Le silence derrière.

Puis l’écran de l’ordinateur.

Le mail envoyé.

La phrase.

Je préfère retirer mon nom et mes pièces.

Très mauvais timing.

Donc probablement le seul timing disponible dans une vie normale.

Je tapai :

« Oui. »

Cette fois, je n’ajoutai pas « si tu veux ».

Petit progrès. Ou fatigue.

Elle toqua moins d’une minute plus tard.

Je n’avais pas eu le temps de préparer mon visage.

C’était peut-être mieux.

Quand j’ouvris, Liora était sur le palier, veste de sport sur les épaules, cheveux attachés, sac au bras.

Elle avait l’air moins vive que d’habitude.

Pas éteinte.

Juste tenue autrement.

Comme si elle avait attaché quelque chose en elle pour ne pas le laisser partir dans tous les sens.

— Salut, dit-elle.

— Salut.

Elle regarda mon visage.

Longtemps.

Trop longtemps.

— Tu as dormi ?

Question très injuste venant de quelqu’un qui, elle-même, avait des cernes parfaitement visibles.

— Un peu.

— Réponse de survivant.

— Réponse correcte.

Son sourire commença.

Puis s’arrêta.

Nous restâmes sur le seuil une seconde de trop.

Je finis par m’écarter.

— Entre.

Elle entra.

Pas comme d’habitude.

D’habitude, Liora entrait et le studio devait négocier avec son énergie.

Là, elle fit attention.

À son sac.

Au tapis.

À la porte.

À tout.

C’était pire.

Je refermai derrière elle.

Eugène leva la tête depuis son coussin.

— Salut, Eugène.

Il bâilla.

— Lui aussi est content de te voir, dis-je.

— Évidemment.

Elle posa son sac près de la porte.

Pas au milieu.

Encore un détail qui ne lui ressemblait pas assez.

Elle regarda l’ordinateur ouvert.

Puis moi.

— Tu travaillais ?

— Pas vraiment.

— Le mail ?

Je ne répondis pas assez vite.

Son visage changea.

Très peu.

Mais je le vis.

— Tu as répondu ?

Ce n’était pas une question.

Je passai une main dans mes cheveux.

— Oui.

Silence.

— À Mathilde ?

— Oui.

Elle tourna complètement son corps vers moi.

— D’accord.

Un mot. Prudent.

Elle attendit.

Je pouvais ne pas lui montrer.

C’était possible.

Légitime.

C’était mon mail.

Mon travail. Mon nom.

Très belle théorie.

Dans la réalité, elle était là, debout dans mon studio, et la dispute de la veille occupait encore assez d’espace pour qu’un secret ressemble à une nouvelle porte fermée.

— Je peux te le montrer, dis-je.

Elle hésita.

Une vraie hésitation.

Chez Liora, l’hésitation avait quelque chose de presque brutal.

Comme voir une voiture très rapide freiner au milieu d’une avenue vide.

— Si tu veux, répondit-elle.

Ce « si tu veux » me fit mal.

Je ne savais pas pourquoi.

Ou je le savais très bien.

Je retournai au bureau et ouvris les messages envoyés.

Elle s’approcha. Pas trop.

Elle resta à côté de moi, debout, les bras contre elle.

Je lui laissai l’écran.

Elle lut.

Je regardai ailleurs.

Très noble.

En réalité, je regardais son reflet dans la vitre noire derrière l’écran.

Ses sourcils.

Sa bouche.

Le moment où elle arriva à la proposition de texte.

Le moment où elle arriva à la dernière phrase.

Je le sus avant même qu’elle dise quoi que ce soit.

Son corps se tendit.

Une corde invisible.

Elle finit de lire.

Puis resta silencieuse.

Je détestai immédiatement ce silence.

— Tu l’as envoyé comme ça ? demanda-t-elle.

— Oui.

Sa voix resta basse.

— Avec la phrase sur retirer ton nom.

— Oui.

Elle hocha la tête.

Une fois.

Comme si elle plaçait l’information quelque part et que cet endroit n’était pas confortable.

— Tu l’as envoyé quand ?

— Il y a dix minutes.

Elle se tourna vers moi.

— Avant que j’arrive.

— Oui.

— Donc tu avais déjà décidé.

— Oui.

Le mot était simple. Pas agressif.

Il fit quand même son effet.

Liora recula d’un pas.

Elle regarda le bureau.

Puis la table basse.

Puis Eugène.

Pas parce qu’elle cherchait quelque chose.

Parce qu’elle ne voulait pas me regarder tout de suite.

— Tu aurais pu me le dire.

Je restai debout près de la chaise.

— Je te le dis.

— Après.

— Oui.

Elle eut un petit rire. Très bref.

Sans joie.

— D’accord.

Je sentis la fatigue monter.

Pas physique. Une fatigue de répétition.

Comme si nous étions déjà revenus au même endroit, avec les mêmes meubles, les mêmes mots, seulement déplacés de quelques centimètres.

— Liora.

— Non, attends.

Elle leva une main.

Pas pour m’arrêter brutalement.

Pour se donner une seconde.

— Je ne veux pas refaire exactement hier.

— Moi non plus.

— Alors explique-moi.

Je regardai le mail.

— C’est écrit.

— Non. Explique-moi à moi.

La nuance me toucha.

Donc je me méfiai.

— Le texte ne correspond pas à mon travail.

— Ça, j’ai compris.

— Alors je l’ai dit.

— Et tu as ajouté que tu pouvais retirer tes pièces.

— Parce que c’est vrai.

Elle passa une main sur son front.

— Tu viens de rendre les choses plus compliquées.

La phrase entra dans la pièce.

Je la regardai.

— Elles l’étaient déjà.

— Pas comme ça.

— Non. Avant, elles étaient compliquées surtout pour moi.

Elle se tut.

Je regrettai presque.

Pas entièrement.

Cette fois, je n’avais pas envie d’arrondir la phrase jusqu’à ce qu’elle devienne inoffensive.

Liora baissa la main.

— Je ne voulais pas dire que ton problème ne comptait pas.

— Je sais.

— Tu dis « je sais » et après tu réponds comme si je l’avais dit quand même.

Je fermai les yeux une seconde.

Elle avait raison.

Encore.

Très pénible, cette habitude.

— Pardon.

Elle sembla surprise.

Moi aussi, un peu.

Le mot était sorti sans grande préparation.

Peut-être que mon cerveau avait enfin compris qu’il pouvait participer autrement qu’en rédigeant des procès-verbaux.

Liora resta immobile.

Puis son visage se défit légèrement.

Pas beaucoup.

Assez pour que je voie qu’elle était venue réparer quelque chose, et qu’elle se retrouvait devant un nouveau bord.

— Je voulais qu’on en parle, dit-elle.

— On en a parlé hier.

— On s’est fait mal hier.

— Oui.

— Ce n’est pas pareil.

Je regardai l’écran.

Le mail avait l’air beaucoup trop propre pour ce qu’il contenait.

— J’ai réfléchi après ton départ.

— Et tu as conclu que j’avais tort ?

— Non.

Elle attendit.

— J’ai conclu que tu avais raison sur une partie.

Son visage changea.

— Laquelle ?

— Je protège parfois les choses en les retirant.

Elle ne triompha pas.

Heureusement.

— D’accord, dit-elle doucement.

— Mais pas là.

Elle releva les yeux.

Je sentis la phrase arriver avant de l’avoir vraiment décidée.

— Je ne refuse pas d’être vu. Je refuse qu’on me traduise mal.

Silence.

Cette fois, il ne claqua pas.

Il resta entre nous.

Plus dense.

Liora regardait mon visage comme si elle essayait de ne pas aller trop vite.

Je pouvais presque voir l’effort.

Chez elle, écouter avait l’air d’une action musculaire.

— Je comprends la phrase, dit-elle enfin.

Je souris sans joie.

— Ça commence bien.

— Aurèl.

— Pardon.

Elle souffla par le nez.

— Je comprends la phrase. Vraiment. Je ne veux pas qu’on raconte ton travail à ta place.

— Mais ?

Elle serra les lèvres.

— Mais j’ai peur que tu utilises une vraie limite pour construire une sortie.

Voilà.

Ce n’était pas injuste gratuitement.

C’était pire.

C’était sa peur, posée proprement.

— Moi aussi, j’ai peur de ça, dis-je.

Elle cligna des yeux.

— C’est pour ça que j’ai proposé une autre formulation. C’est pour ça que je n’ai pas écrit juste « je me retire ». Je veux participer. Je veux que les images soient là. Mais pas sous cette phrase.

Je désignai l’écran.

— Pas si quelqu’un explique au mur ce qu’on est censé voir avant même qu’on regarde.

Liora suivit mon geste.

Elle relut peut-être le mail.

Ou fit semblant pour gagner du temps.

Je connaissais cette technique.

Je l’utilisais avec les factures.

— Tu aurais pu envoyer une version moins définitive, dit-elle.

— Celle qui disait « je crains » et « est-ce qu’on pourrait » ?

— Elle était bien.

— Elle était correcte.

— Ce n’est pas un défaut.

— Si elle me fait disparaître dedans, un peu.

Elle me regarda.

— Tu crois que je voulais cette version parce qu’elle te faisait disparaître ?

— Non.

— Alors quoi ?

— Je crois que tu voulais qu’elle passe.

— Oui.

— Moi, je voulais qu’elle tienne.

Liora resta silencieuse.

Le studio aussi.

Dehors, une voiture passa dans la rue.

Le bruit monta jusqu’au cinquième, étouffé, puis disparut.

Eugène se leva enfin.

Très mauvais sens du timing.

Il descendit de son coussin, s’étira avec une lenteur indécente, puis marcha jusqu’à Liora.

Elle baissa les yeux.

Il s’assit devant elle.

Pile devant.

Comme un médiateur poilu n’ayant reçu aucune certification.

Liora ne le toucha pas.

Elle serra simplement les mains contre ses manches.

Ce détail me fit plus mal que prévu.

— Salut, toi, murmura-t-elle.

Eugène cligna des yeux.

Aucune solution.

Aucun effort.

Très professionnel.

— Il ne comprend pas l’ambiance, dis-je.

— Peut-être qu’il la comprend mieux que nous.

— Ne lui donne pas trop de crédit. Il a essayé de manger un ticket de caisse hier.

Elle eut un sourire minuscule.

Puis il disparut.

Nous étions encore capables de faire entrer une seconde d’air.

Pas plus.

Elle releva les yeux vers moi.

— J’ai eu l’impression que tu avais agi contre ce qu’on s’était dit.

— On ne s’était rien dit de précis.

— Non.

— On s’était disputés.

— Oui.

— Et après tu es partie.

La phrase sortit plus basse que prévu.

Liora la reçut.

— Tu voulais que je reste ?

Question simple.

Terrible.

— Oui, mais une partie avait besoin que tu parte.

Son regard resta sur moi.

Je continuai, puisque visiblement ma journée consistait à faire des choses dangereuses avec une voix basse.

— Et ce matin, si je t’avais demandé avant d’envoyer, je ne sais pas si j’aurais encore entendu ce que je voulais dire. J’aurais entendu ta peur. Mon envie de ne pas te blesser. Ton urgence. Ma panique. Et à la fin, j’aurais peut-être envoyé un mail qui ne m’appartenait plus vraiment.

Liora ne bougea pas.

J’avais parlé trop longtemps.

Beaucoup trop.

Je baissai les yeux.

— Voilà.

Elle inspira.

Puis expira lentement.

Pas assez lentement pour devenir quelqu’un d’autre.

Juste assez pour essayer.

— Je n’avais pas compris ça, dit-elle.

Mon corps se relâcha presque.

Puis elle ajouta :

— Mais j’ai quand même mal que tu l’aies fait sans moi.

Ah.

— Ce n’était pas contre toi.

— Je sais.

Elle eut un sourire triste.

— Tu vois. Moi aussi, je peux dire « je sais » et ne pas savoir quoi en faire.

Je ne répondis pas.

Eugène se frotta contre sa jambe.

Elle recula légèrement.

Allergie.

Distance.

Tout semblait avoir un sens supplémentaire.

— Je voulais t’aider, dit-elle.

— Tu m’as aidé.

Elle secoua la tête.

— Pas là.

— Si.

Elle me regarda.

— La dispute m’a aidé.

Ce n’était pas une phrase agréable à dire.

Encore moins à entendre, visiblement.

— Super, dit-elle. Donc je dois continuer à mal faire pour produire des résultats ?

— Ce n’est pas ce que je voulais dire.

— Non, je sais.

Je connaissais maintenant assez son visage pour voir quand elle retenait une phrase.

Ça aussi, c’était dangereux.

Connaître les retenues de quelqu’un.

— Tu aurais dû attendre, dit-elle. Réfléchir encore.

Je la regardai.

— Je réfléchis depuis deux jours. Pour moi, c’est presque une activité physique intense.

Elle ne rit pas.

D’accord.

Humour refusé.

Audience hostile.

Je repris plus bas :

— Je ne pouvais pas continuer à regarder cette phrase sans rien faire.

— Tu faisais quelque chose. Tu avais écrit un brouillon.

— Non. J’avais fabriqué une manière élégante de ne pas encore parler.

Liora baissa les yeux vers le mail.

Elle lut encore la dernière phrase.

Je la vis.

— Et si elle refuse ? demanda-t-elle.

— Mathilde ?

— Oui.

— Alors je retirerai mes pièces.

Les mots sortirent.

Plus stables que moi.

Liora ferma les yeux une seconde.

— Voilà.

— Quoi ?

— Tu vois comme tu le dis facilement ?

Je ris, très brièvement.

— Facilement ?

Elle rouvrit les yeux.

— Tu sais ce que je veux dire.

— Non, justement. Je ne crois pas.

Ma voix n’était pas forte.

La sienne non plus.

On avait au moins appris ça depuis la veille : les cris n’étaient pas nécessaires pour abîmer une pièce.

— Tu le dis comme si tu étais déjà parti, dit-elle.

— Non.

— Si.

— Je le dis comme quelqu’un qui sait où est la porte si on lui demande de devenir autre chose pour rester dans la pièce.

Liora se tut.

Cette phrase, je ne l’avais pas préparée.

Elle était peut-être trop juste.

Ou trop lourde.

Je ne savais plus.

Elle prit son sac au sol.

Le mouvement me frappa avant même qu’elle parle.

— Tu pars ?

Question idiote.

Réponse évidente.

— Oui.

— D’accord.

Elle passa la sangle sur son épaule.

Eugène la regarda faire, contrarié.

— Je ne pars pas pour te punir, dit-elle.

— Je sais.

Elle me lança un regard.

Presque un reproche.

Presque tendre aussi… ou alors j’inventais parce que je n’avais pas envie que cette scène se termine seulement sur du froid.

— Je pars parce que je ne sais plus quoi dire sans appuyer au mauvais endroit.

La phrase me coupa.

Elle reprenait la mienne.

Ou ce qui était resté entre nous la veille.

Toucher quelqu’un sans appuyer au mauvais endroit.

Je ne trouvai rien.

Aucune phrase.

Aucune version correcte.

— Moi non plus.

Liora hocha la tête.

Elle alla jusqu’à la porte.

Sa main se posa sur la poignée.

Encore ce moment.

Il devenait presque une catégorie de notre relation.

Liora devant ma porte.

Moi derrière.

Quelque chose d’ouvert qui ne savait pas s’il devait laisser passer ou retenir.

Elle se retourna cette fois.

Complètement.

— J’espère que Mathilde acceptera.

Je relevai les yeux.

— Vraiment ?

— Oui, Aurèl. Vraiment.

Mon prénom avait retrouvé un peu de vitesse.

Pas beaucoup.

Mais assez.

— Je ne veux pas que tu perdes l’exposition, dit-elle. Je veux juste que tu ne te perdes pas dedans non plus. Et je ne sais pas encore faire la différence assez vite.

Je restai immobile.

Elle venait de dire une chose importante.

Je la voyais.

Je ne réussis pas à l’attraper avant qu’elle touche le sol.

— D’accord, dis-je.

Réponse minuscule.

Ridicule.

Pas fausse.

Liora attendit peut-être autre chose.

Ou peut-être pas.

Puis elle ouvrit la porte.

Le couloir apparut derrière elle.

Plus clair.

Plus froid.

— À plus, Aurèl.

— À plus, Liora.

La porte se referma.

Sans claquer.

Sans soin exagéré non plus.

Juste normalement.

Ce normal-là me sembla presque violent.

Je restai debout.

Longtemps.

Enfin, probablement moins d’une minute.

Mais mon corps vivait déjà dans une autre temporalité de la pièce, donc tout était déformé.

Le studio était exactement le même.

La table.

Le canapé.

Le bureau.

Le mail envoyé.

Le coussin d’Eugène.

Lapin dans son coin.

La porte fermée.

Rien n’avait changé.

Phrase fausse.

Encore.

Je m’approchai du bureau et fermai la fenêtre des messages envoyés.

Puis je la rouvris.

Le mail était toujours là.

Je le refermai pour de bon.

Je pris mon téléphone.

Aucune notification de Mathilde.

Bien sûr.

Les gens normaux ne répondaient pas instantanément aux mails de 19h.

Je posai le téléphone.

Puis je le repris.

Puis je le reposai face contre la table.

Geste très utile.

Je passai une main sur mon visage.

Respirer.

C’était une activité de base, normalement.

Le corps humain la pratiquait depuis plusieurs années sans assistance administrative.

Pourtant, là, il fallait presque y penser.

J’inspirai.

Expirai.

Pas mieux.

Je regardai la porte.

Derrière, le couloir.

Derrière encore, l’appartement de Liora.

Le mur allait bientôt recommencer à transmettre quelque chose.

Des pas.

Une voix.

Peut-être rien.

Je n’avais pas envie d’attendre et je n’arrivais pas à faire autre chose.

Je me tournai vers le coussin d’Eugène.

Vide.

Je ne réagis pas tout de suite.

Normal.

Eugène changeait de place.

Il avait des obligations territoriales dans un appartement de trente mètres carrés.

Canapé.

Tapis.

Chaise.

Carton interdit.

Évier s’il pensait que je ne regardais pas.

Un planning chargé.

— Eugène ?

Rien.

Je regardai le canapé.

Pas là.

La chaise du bureau.

Pas là.

Le tapis près de la guitare.

Pas là.

Lapin leva la tête depuis son coin.

Lui était là.

Petit point fixe dans une pièce qui recommençait à perdre sa forme.

— Eugène ?

Ma voix changea.

Très peu.

Assez.

Je fis le tour du canapé.

Rien.

Sous la table basse.

Rien.

Près de la fenêtre.

Rien.

Je m’arrêtai.

La baie vitrée était fermée.

Je la vérifiai quand même.

Fermée.

Le verrou aussi.

Très bien.

Donc pas le balcon.

Je me retournai.

Le studio sembla soudain beaucoup plus grand et beaucoup trop petit en même temps.

Sous le bureau.

Derrière le meuble télé.

Dans la salle de bain.

Rien.

Je revins au milieu de la pièce.

Le coussin vide avait maintenant changé de nature.

Ce n’était plus une place libre.

C’était une absence.

Je regardai la porte d’entrée.

Liora était sortie.

J’avais ouvert.

Elle était restée sur le seuil.

Eugène était près d’elle.

Puis il s’était frotté à sa jambe.

Puis…

Je ne savais plus.

Je n’avais pas regardé.

J’étais trop occupé à ne pas la retenir.

Mon ventre se serra.

Je marchai jusqu’à la porte.

L’ouvris.

Le couloir était vide.

Calme.

Ordinaire.

Beaucoup trop ordinaire.

— Eugène ?

Ma voix resta basse.

Comme si le nom pouvait se casser contre les murs.

Aucune réponse.

Je rentrai à moitié, vérifiai encore derrière la porte, dans l’entrée, près des chaussures.

Rien.

Je ressortis.

Le palier.

La porte de Liora.

L’escalier.

L’ascenseur.

Tout semblait possible.

Tout semblait déjà trop tard.

Je revins dans le studio, parce que le cerveau humain aime vérifier une troisième fois les endroits vides quand il commence à paniquer.

Sous la table.

Rien.

Sur le meuble.

Rien.

La salle de bain.

Rien.

Le panier à linge.

Rien.

La mezzanine.

Rien.

Je redescendis trop vite et faillis rater la dernière marche.

Très bien.

J’allais mourir avant le chat.

Peu pratique.

Je m’arrêtai au milieu de la pièce.

Le silence du studio n’avait plus rien à voir avec Liora, avec Mathilde, avec l’exposition, avec la phrase sur l’enfermement.

Il était devenu concret.

Brut.

Un coussin vide.

Une porte ouverte quelques minutes plus tôt.

Un chat qui ne répondait pas.

Le vrai silence.

Je regardai le mur de droite.

Puis la porte.

Puis le couloir.

Mon téléphone vibra sur la table.

Je sursautai.

Mathilde, peut-être.

Liora, peut-être.

Le monde entier pouvait attendre.

Je pris mes clés.

— Pas maintenant, murmurai-je.

Mais c’était exactement maintenant.