Le bruit d'à côté
Chapitre 18 | Eugène ne répond pas
Je pris mes clés.
Puis je les reposai.
Mauvaise idée.
Pas les clés.
Les reposer.
Je les repris immédiatement, avec la sensation très nette que mon cerveau venait de perdre une seconde précieuse dans une procédure interne inutile.
La porte du studio était toujours ouverte.
Le couloir attendait.
Ou plutôt, il était là.
Un couloir n’attend rien.
Il se contente d’être beaucoup trop long quand on a besoin qu’il donne une réponse.
— Eugène ?
Ma voix resta basse.
Ridicule.
S’il était déjà dans l’escalier, il n’allait pas revenir par respect pour la discrétion acoustique.
Je sortis quand même sur le palier. Rien.
La porte de Liora était fermée.
La mienne derrière moi était ouverte sur le studio, où Lapin me regardait depuis son coin avec une immobilité complète.
Très bien.
J’avais donc un lapin témoin.
C’était mieux que rien. Ou pire.
Je revins dans le studio.
Pas pour chercher encore.
Enfin.
Si.
Pour chercher encore.
Parce qu’une disparition n’était officielle qu’après plusieurs vérifications humiliantes aux mêmes endroits.
Sous le canapé. Rien.
Derrière le meuble télé. Rien.
Entre les coussins.
Rien, sauf une vieille chaussette à moi que je découvris avec une désapprobation immédiate envers la personne que j’étais devenue.
Sous le bureau. Rien.
Dans la salle de bain. Rien.
Derrière le rideau de douche.
Rien, mais l’image d’Eugène debout dans la baignoire, parfaitement sec, à me regarder comme un propriétaire surpris dans une pièce secondaire, m’aurait presque rassuré.
Je regardai dans le placard.
Dans l’entrée.
Dans le panier à linge.
Dans le carton près de la bibliothèque.
Le carton, surtout.
Il adorait ce carton.
Il avait déjà réussi à s’y rendre invisible avec huit kilos de fourrure et une dignité d’ancien ministre.
Vide.
Je montai à la mezzanine.
Trop vite.
Je tapai mon genou contre le bord de l’échelle.
Douleur nette.
Très utile.
Le lit. La couverture.
Le petit espace derrière la caisse de livres.
Rien.
Je redescendis.
Mon souffle était déjà court alors que je n’avais parcouru que trente mètres cumulés dans mon propre appartement.
Performance inquiétante.
Je retournai à la baie vitrée.
Fermée.Verrouillée.
Je vérifiai quand même.
Le verrou était bien en place.
Je l’ouvris.
Le refermai.
Le rouvris.
Très constructif.
Je sortis sur le balcon.
L’air du soir me prit immédiatement au visage.
Le grillage renforcé était toujours là.
Les attaches aussi.
La barrière que j’avais fixée après la première fugue tenait.
Je passai la main dessus.
Solide.
Enfin, solide selon les standards d’un illustrateur freelance.
Aucun espace. Aucun passage évident.
Évident pour moi.
Pas forcément pour Eugène.
Les chats avaient une relation particulière avec la géométrie. Ils entraient dans des trous impossibles, occupaient des volumes absurdes et passaient parfois là où un liquide aurait hésité.
Je me penchai vers la séparation.
Le balcon de Liora.
Vide.
La chaise dehors.
Une plante.
Un t-shirt de sport oublié sur le dossier.
Rien de gris et blanc.
— Eugène ?
Ma voix tomba entre les balcons.
Pas de réponse.
Je regardai en bas.
Erreur.
Encore.
La cour paraissait plus basse que d’habitude.
Ce qui n’avait aucun sens.
La gravité ne se modifiait pas selon mon niveau de panique.
Normalement.
Il y avait les poubelles alignées près du mur, deux vélos attachés à un arceau, un rectangle de lumière jaune venant du hall, des voitures garées le long de la rue derrière le portail.
Aucun chat.
Aucun corps.
Aucune forme immobile.
Je m’obligeai à regarder vraiment.
Pas juste à éviter les images.
Rien.
Très bien.
Aucun chat visible en bas.
Ce qui voulait dire tout.
Et rien.
Il pouvait être dans l’immeuble.
Chez Liora.
Dans l’escalier.
Dans la cour.
Sous une voiture.
Coincé quelque part.
Sorti par la porte pendant qu’elle partait.
Pendant que je la regardais partir sans regarder lui.
La pensée arriva.
Simple.Brutale.
J’avais laissé la porte ouverte.
Pas longtemps.
Quelques secondes.
Peut-être une minute.
J’avais été debout, là, dans mon studio, occupé à ne pas retenir Liora, à penser au mail, à Mathilde, à la phrase qu’elle avait dite avant de sortir.
Et Eugène.
Eugène avait peut-être passé le seuil.
Sans bruit.
Comme un chat.
Évidemment comme un chat.
Je rentrai.
Demitrius bougea une oreille.
Je m’accroupis devant lui.
Aucun rapport.
Besoin de faire quelque chose qui ressemble à une vérification.
— Tu l’as vu sortir ?
Il mâcha une tige de foin.
Très bien.
Le témoin refusait de coopérer.
Je me relevai.
Je pris mon téléphone.
Aucune réponse de Mathilde.
Le message reçu venait d’un numéro inconnu.
Livraison reportée.
Parfait.
Même la logistique nationale avait choisi ce moment pour participer au désordre.
Je reposai le téléphone.
Puis je le repris encore.
Il fallait prévenir Liora.
Non.
Il fallait vérifier chez elle.
Prévenir impliquait une phrase.
Une phrase impliquait un choix.
Un choix impliquait une possibilité de mal tomber.
Toquer était plus simple.
En théorie.
En pratique, ma main resta suspendue devant ma porte pendant deux secondes.
La dispute était encore là.
Pas au milieu du couloir.
Pas sous forme visible.
Mais dans mon corps.
Dans la manière dont mon épaule se tendit avant même d’ouvrir.
Dans la pensée idiote qu’elle allait croire que je venais reparler du mail.
Dans la peur encore plus idiote qu’elle n’ouvre pas.
Je fermai les yeux.
Eugène passait avant.
Avant mon orgueil. Avant la gêne.
Avant la phrase que je n’avais pas su dire.
Avant celle que j’avais trop dite.
Je sortis.
Le palier était silencieux.
Je fis trois pas.
Je toquai.
Pas trop fort.
Puis plus fort, parce qu’il y avait des moments où la politesse devenait une forme de lâcheté acoustique.
Des pas. Rapides.
Même à travers la porte, je les reconnus.
Le verrou tourna.
Liora ouvrit.
Elle avait encore sa veste sur les épaules, comme si elle n’avait pas vraiment eu le temps de rentrer dans sa soirée. Ses cheveux étaient un peu défaits. Une mèche lui tombait près de la joue. Elle me regarda d’abord comme on regarde quelqu’un avec qui la conversation n’est pas terminée.
Puis elle vit mon visage.
Tout changea.
Pas de manière spectaculaire.
Elle ne posa pas une main sur son cœur.
Elle ne fit pas une phrase.
Elle arrêta juste d’être dans la dispute.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Je déglutis.
Très professionnel.
— Eugène a disparu.
Son regard descendit immédiatement vers le sol, comme si le chat pouvait être entre nous.
Puis derrière moi.
Puis vers mon appartement.
— Depuis quand ?
— Je ne sais pas. Quelques minutes. Je crois.
— Tu as vérifié chez toi ?
— Partout.
— Partout partout ?
— Oui.
— Le placard ?
— Oui.
— La mezzanine ?
— Oui.
— Sous le canapé ?
Je la regardai.
Elle s’arrêta.
— D’accord. Question insultante. Pardon.
Puis elle ouvrit plus grand la porte.
— Attends.
Elle se retourna déjà.
— Papa !
Sa voix partit dans l’appartement avec une force qui aurait probablement réveillé un préfet à trois arrondissements de distance.
Je fis un pas malgré moi.
— Pas trop fort.
Elle se figea.
Se retourna.
Me regarda.
Puis baissa immédiatement la voix.
— Pardon.
Ce fut presque pire que si elle avait continué.
Parce qu’elle avait obéi.
Tout de suite.
Sans discuter.
Sans transformer le conseil en débat.
Elle disparut dans l’entrée et revint avec ses clés dans une main, son téléphone dans l’autre.
— On descend.
— Je voulais d’abord vérifier ton balcon.
— Oui. On vérifie. Après on descend.
Elle parlait déjà plus vite, mais moins fort.
Un compromis étrange.
Très Liora.
Elle me fit signe d’entrer.
J’hésitai une demi-seconde.
Pas à cause de la dispute.
À cause de l’allergie.
À cause de mon chat absent.
À cause de la sensation très désagréable de mettre mon inquiétude dans l’appartement des autres.
Liora vit probablement quelque chose.
— Aurèl.
Un seul mot.
Je la suivis.
L’appartement d’à côté était plus grand que le mien.
Je le savais déjà.
Mais le traverser dans cet état me donna l’impression d’être dans une version trop ouverte du monde. Un couloir avec des chaussures. Une veste sur une patère. Une odeur de lessive et de plat réchauffé. Des photos au mur que je n’eus pas le temps de regarder, sauf une où Liora devait avoir douze ans, un ballon sous le bras, les cheveux en bataille.
Information inutile.
Donc, bien sûr, mon cerveau la conserva.
Son père apparut au bout du couloir.
Chemise claire, lunettes à la main, expression déjà prête à encadrer un incident.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Liora répondit avant moi.
— Eugène a disparu.
Le regard de son père alla de sa fille à moi.
Puis à la porte ouverte derrière nous.
— Comment ça, disparu ?
Ton administratif.
Mais pas froid.
Pas encore inquiet.
Pas encore complètement.
— Il n’est plus dans mon appartement, dis-je.
Ma voix sonna plate.
Très loin.
— Vous êtes sûr ?
Question normale.
Insupportable.
— Oui.
Il dut voir quelque chose sur mon visage, parce qu’il ne développa pas.
Il remit ses lunettes.
— Depuis combien de temps ?
— Quelques minutes. Peut-être plus.
— La porte était ouverte ?
Je serrai les dents.
— Oui. Quand Liora est partie.
Le prénom resta entre nous.
Pas comme avant.
Pas avec son poids habituel.
Liora baissa légèrement les yeux.
Son père, lui, ne fit aucun commentaire.
Merci.
Je ne savais pas si je pourrais survivre à une remarque sur la surveillance responsable des animaux domestiques.
— D’abord le balcon, dit-il.
Liora avait déjà traversé le salon.
Je la suivis.
La baie vitrée était fermée, mais pas verrouillée. Elle l’ouvrit.
Le balcon de Liora apparut avec ses plantes, sa chaise, son t-shirt de sport, un pot vide dans un coin, et la séparation vers mon balcon.
Aucun Eugène.
Liora se pencha.
Trop vite.
Mon corps réagit avant ma voix.
— Attention.
Elle s’arrêta.
Ses doigts se refermèrent sur la rambarde.
— Je fais attention.
Elle fit vraiment attention.
C’était presque visible.
Son père passa derrière nous.
Il observa le passage.
Le grillage.
Le rebord.
Le sol.
— Il ne semble pas être passé par là.
— Il aurait pu, dit Liora.
— Pas si la porte de l’appartement d’Aurèl était ouverte. Le couloir est plus probable.
Le couloir est plus probable.
Très belle phrase.
Très simple.
Très catastrophique.
Je regardai le sol du balcon.
Un poil gris collé près du pied de la chaise.
Mon cœur s’arrêta.
Je m’accroupis.
Le ramassai.
Regardai.
Poil.
Gris.
Ridicule.
Eugène perdait assez de poils pour constituer un second animal indépendant. Il y en avait probablement sur Liora depuis des semaines, dans le couloir, sur le paillasson, dans des endroits où il n’avait jamais officiellement mis les pattes.
— C’est à lui ? demanda-t-elle.
— Peut-être.
Ma voix n’allait pas bien.
Liora ne dit pas que ça ne voulait rien dire.
Elle ne dit pas que ce n’était pas grave.
Elle regarda juste le poil entre mes doigts.
Puis moi.
— On va le trouver.
Je ne répondis pas.
Parce que je n’en savais rien.
Et parce qu’une partie de moi avait peur qu’en répondant, je casse cette phrase.
Son père sortit déjà son téléphone.
— Je vais vérifier les étages. Liora, tu descends avec Aurèl. On commence par la cage d’escalier et la cour. Je préviens ta mère.
— Je prends des croquettes, dit-elle.
— Bonne idée.
Nous rentrâmes.
Dans le salon, sa mère apparut presque aussitôt, comme si elle avait entendu seulement les mots nécessaires. Elle avait les cheveux attachés, un gilet long, et un visage plus doux que la situation ne le méritait.
— Eugène ?
Liora hocha la tête.
— Il a disparu.
Sa mère me regarda.
Pas avec reproche.
Pas avec panique.
Avec une attention directe qui me rendit presque instable.
— Il aime quoi ? demanda-t-elle.
Question pratique.
Bénie.
— Les croquettes. Le thon. Les cartons. Les endroits interdits.
— Très bien.
Elle disparut vers la cuisine et revint avec une petite boîte en plastique.
— Ça sent fort ?
Je la regardai.
— Pardon ?
— Il faut quelque chose qui l’attire.
Elle ouvrit.
Odeur de poisson.
Très forte.
Très immédiate.
Très contraire aux conventions sociales.
— Du maquereau, dit-elle.
— Maman, tu viens de sacrifier le dîner ?
— Il reste des pâtes.
Son père passa une main sur son visage.
— Ce n’était pas le plan du repas.
— Ce n’est plus le sujet du repas.
Je faillis sourire.
Raté.
Quelque chose dans ma bouche commença, puis se défit.
La mère de Liora le vit peut-être.
Elle me tendit aussi une petite lampe torche.
— Tenez. Sous les voitures, ça aide.
Sous les voitures.
La phrase entra dans ma poitrine.
Je pris la lampe.
— Merci.
Ma voix était presque normale.
Ce qui était pire.
Les choses sérieuses avaient parfois cette qualité absurde : elles vous rendaient poli.
Nous sortîmes tous les quatre sur le palier.
Le père de Liora prit les escaliers vers le haut.
— Je vérifie le sixième puis je redescends étage par étage.
— On est au cinquième, papa.
— Je sais où nous habitons, Liora.
— Je précise.
— Inutilement.
— C’est ma spécialité.
Il lui lança un regard.
Pas sévère.
Pas vraiment.
Puis il me regarda.
— S’il est dans l’immeuble, il faut éviter de l’effrayer. Pas de mouvements brusques.
Liora inspira pour répondre.
Puis se tut.
Elle me regarda.
— Pas de mouvements brusques, répéta-t-elle plus doucement.
Comme si elle se le disait à elle-même.
Nous descendîmes.
L’escalier que j’avais pris des centaines de fois changea immédiatement de nature.
Chaque palier devint une possibilité.
Chaque marche un retard.
Chaque porte un endroit derrière lequel Eugène pouvait être assis, offensé, vivant, attendant que les humains arrêtent leur panique pour ouvrir.
— Eugène ? appelai-je.
Ma voix ne ressemblait pas à la mienne.
Pas complètement.
Elle était plus mince.
Plus nue.
Je n’aimai pas l’entendre dans la cage d’escalier.
Liora, derrière moi, appela aussi :
— Eugène !
Trop fort.
Je me retournai.
Elle s’arrêta aussitôt.
— Pardon.
Je secouai la tête.
Pas contre elle.
Contre mon incapacité à parler normalement.
— Plus doucement. S’il a peur…
— Oui. Bien sûr.
Elle baissa la voix.
— Eugène ?
C’était presque un murmure.
Étrangement maladroit chez elle.
Comme si parler doucement demandait un mode d’emploi.
Nous vérifiâmes le palier du quatrième.
Derrière les plantes d’une voisine.
Près du placard technique.
Sous le petit banc où quelqu’un posait toujours des catalogues périmés.
Rien.
Troisième.
Rien.
Deuxième.
Une porte s’ouvrit.
Un homme passa la tête.
Voisin du deuxième.
Je le connaissais sous forme de toux.
— Il y a un problème ?
J’ouvris la bouche.
Aucun son utile.
Liora prit le relais.
— On cherche un chat gris et blanc. Assez gros. Très beau. Un peu voleur.
Je la regardai.
Elle fit une grimace brève.
— Pardon. Réflexe.
Le voisin fronça les sourcils.
— J’ai pas vu de chat.
— S’il entre chez vous, vous pouvez nous appeler ? demanda Liora.
Elle sortit son téléphone comme si elle allait organiser une cellule de crise avec base de données et signalement temps réel.
Très Liora.
Très utile.
Très trop.
— Oui, dit-il. Enfin, je peux surtout vous le dire si je le vois.
— Merci.
Elle nota quand même son étage dans son téléphone.
« Deuxième, rien. »
Je le vis du coin de l’œil.
Je ne dis rien.
Parce que j’aurais fait un tableau.
Probablement.
Avec colonnes.
Et couleurs.
Nous continuâmes.
Premier.
Rien.
Hall.
Rien.
La mère de Liora nous rejoignit avec la boîte de maquereau, des croquettes dans un bol, et une serviette pliée sur le bras.
— Si on le trouve blessé, dit-elle simplement.
Je regardai la serviette.
Blanche.
Propre.
Trop concrète.
Mon estomac se contracta.
Liora aussi la regarda.
Cette fois, elle ne parla pas.
Son père arriva par l’escalier quelques secondes plus tard.
— Rien en haut. Ni dans les couloirs, ni près des locaux techniques.
Il avait l’air plus grave.
Moins administratif.
Ou alors l’administration de la panique venait de passer au niveau supérieur.
Nous sortîmes dans la cour.
La lumière du soir avait cette couleur entre deux états. Pas encore nuit. Plus vraiment jour. Les coins devenaient moins nets. Les ombres sous les voitures semblaient plus épaisses que nécessaire.
Je détestai immédiatement les voitures.
Toutes.
Leur poids.
Leur chaleur.
Leurs roues.
Les espaces sombres dessous.
Très injuste envers un objet qui stationnait simplement.
Je m’accroupis devant la première.
Lampe torche.
Faisceau blanc.
Poussière.
Feuilles mortes.
Un vieux ticket.
Pas de chat.
— Eugène ?
Rien.
Deuxième voiture.
Rien.
Troisième.
Une forme.
Je me figeai.
Sac plastique.
Je faillis avoir une crise cardiaque à cause d’un emballage de salade.
Très bien.
La ville moderne était une menace.
Liora vérifiait les buissons le long du mur, plus lentement que ce qu’elle aurait voulu, je le voyais. Tout son corps semblait fait pour courir d’un point à l’autre. Là, elle se forçait à avancer doucement.
Un pas.
Regarder.
Écouter.
Un autre pas.
Son père contrôlait le portail, l’entrée du local poubelles, les recoins près des vélos.
Sa mère secouait doucement le bol de croquettes.
Pas trop fort.
Juste assez.
Le bruit était minuscule.
Familier.
Chez moi, Eugène serait apparu au bout de deux secondes avec l’air d’avoir été convoqué à une réunion importante.
Ici, rien.
Je m’accroupis près d’une voiture noire.
— Eugène ?
Ma voix se cassa sur la dernière syllabe.
Je baissai la tête.
Très bien.
Pas maintenant.
Je n’avais pas le temps pour ça.
Une main apparut dans mon champ de vision.
Pas sur moi.
À côté.
Liora s’était accroupie aussi, mais à distance.
Elle pencha la tête pour regarder sous la voiture.
— Rien.
Je fixai le noir sous le châssis.
— Il pourrait être blessé et ne pas répondre.
— Oui.
Elle n’avait pas dit non.
Merci. Vraiment.
C’était étrange, parfois, les choses qui aidaient.
Elle aurait pu dire « mais non ».
Elle aurait pu dire « ne pense pas à ça ».
Elle aurait pu remplir l’air pour repousser l’image.
Elle ne le fit pas.
Elle accepta simplement que la possibilité existe dans la cour avec nous.
Et ça la rendit moins seule.
Pas moins effrayante. Moins seule.
Nous continuâmes.
Le local poubelles sentait l’humidité, le carton mouillé et les décisions collectives ratées.
Son père ouvrit la porte avec une prudence presque cérémonielle.
— Eugène ?
Le nom dans sa voix me fit quelque chose.
Ce n’était plus « ce chat ».
Plus « votre chat ».
Eugène.
Il regarda derrière les bacs, entre les sacs, dans l’angle où les tuyaux descendaient du plafond.
Rien.
— Il ne serait pas venu ici, dit Liora.
— Un chat peut aller partout, répondit son père.
— Oui, mais lui a du goût.
— Liora.
Elle se tut.
Puis me regarda.
— Pardon.
Cette fois, je réussis presque à sourire.
— Il a déjà essayé de dormir dans mon sac de linge sale.
— Donc il n’a pas tant de goût.
— Non.
— D’accord.
Petit morceau d’air.
Encore.
Puis la peur revint.
Normale. Ponctuelle.
Indispensable.
Nous fouillâmes les caves accessibles depuis la cour. Pas vraiment les caves, plutôt l’entrée avant les caves, avec une porte lourde, un interrupteur capricieux et un escalier qui descendait dans une odeur froide.
— Il pourrait descendre là ? demanda Liora.
— Oui.
— Il pourrait remonter ?
Je ne répondis pas.
Son père alluma la lumière.
Elle clignota.
Une fois. Deux.
Puis resta faible.
Très ambiance de disparition.
Il ne manquait qu’une musique inquiétante et un voisin qui dise : « Personne ne descend ici depuis l’hiver dernier ».
Je descendis deux marches.
— Eugène ?
Le son tomba plus bas.
Aucun mouvement.
Juste un tuyau. Un goutte-à-goutte.
Mon cœur, beaucoup trop présent.
La mère de Liora resta en haut, lampe orientée vers les marches.
— N’allez pas trop loin. On ne sait pas s’il y a des portes ouvertes en bas.
Phrase rationnelle.
Peu rassurante.
Le père descendit avec moi.
Liora resta derrière.
Je sentais qu’elle voulait passer devant.
Je sentais aussi qu’elle ne le faisait pas.
À mi-escalier, un bruit gratta dans un coin.
Je me figeai.
Liora aussi.
Son père leva une main.
Silence.
Le bruit revint.
Petit.
Sec.
Je dirigeai la lampe.
Un rat ?
Un sac ?
Un monstre ?
Rien.
Puis une ombre passa près d’un trou dans le mur.
Souris.
Probablement.
Je n’avais jamais été aussi déçu de ne pas voir un chat.
— On remonte, dit son père.
— Attendez.
J’appelai encore.
— Eugène ?
Rien.
Le silence répondit avec beaucoup trop d’application.
Nous ressortîmes.
L’air de la cour sembla presque chaud.
Une voisine du rez-de-chaussée ouvrit sa fenêtre.
— Vous cherchez quelque chose ?
Liora se retourna.
— Un chat gris et blanc. Vous l’avez vu ?
La femme réfléchit.
J’aurais voulu qu’elle réfléchisse plus vite.
Ce qui était injuste.
Personne n’était obligé de fournir des informations félines sous pression.
— Pas aujourd’hui, dit-elle.
Aujourd’hui.
Le mot me frappa.
— Vous l’avez déjà vu ?
— Le gros ?
J’eus une seconde de vexation très déplacée.
— Oui, répondit Liora. Le magnifique.
— Il est déjà venu dans la cour, non ?
Je me redressai.
— Quoi ?
La voisine me regarda.
— Enfin, je crois. Il y a quelques semaines. Sur le muret. Je l’avais vu passer depuis la fenêtre.
Je regardai Liora.
Elle me regarda.
Le père aussi.
Très bien.
Information nouvelle.
Formidable.
Mon chat avait donc mené une vie extérieure clandestine sous mon toit.
Sous mon toit.
Expression fausse pour un appartement, mais l’indignation avait besoin de matériaux.
— Vous êtes sûre ? demanda le père.
— Gris et blanc, grosse queue, air de se croire chez lui ?
— C’est lui, dit Liora.
— Alors oui. Peut-être. Les chats se ressemblent.
Phrase absolument inutile après avoir décrit sa personnalité complète.
Je fis deux pas vers le muret.
Il longeait le fond de la cour, à côté des buissons, puis rejoignait une petite zone entre l’immeuble et le bâtiment voisin. Une sorte d’espace technique étroit, avec des conduits, un grillage, et le toit bas d’un local à vélos accessible seulement depuis un angle compliqué.
Je l’avais vu mille fois.
Je ne l’avais jamais vraiment regardé.
Erreur classique.
Le monde contenait beaucoup trop d’endroits à ne remarquer qu’en cas de panique.
— Il aurait pu aller là ? demanda Liora.
Elle montrait l’espace derrière le local.
— Oui, dit son père. Mais le passage est étroit.
— Pour nous.
Il ne répondit pas.
Parce qu’elle avait raison.
Nous avançâmes vers le fond de la cour.
Le sol était humide près du mur.
Un mélange de terre, de feuilles et de poussière. Je regardai les traces comme si je savais lire une enquête.
Je ne savais pas.
Bien sûr.
J’étais capable d’identifier une brosse mal réglée à quinze mètres, mais pas une empreinte de chat dans de la boue.
Très utile, la spécialisation professionnelle.
Liora s’accroupit devant le grillage.
— Eugène ?
Sa voix était basse.
Vraiment basse.
Le nom passa dans l’espace étroit.
Rien.
Sa mère secoua le bol de croquettes.
Petit bruit.
Encore.
Nous attendîmes.
Le père regarda le haut du local.
— Il pourrait monter sur le toit par les poubelles, puis le muret.
Je suivis la trajectoire.
Poubelle. Muret.
Rebord. Toit du local.
Vide ensuite entre le local et le mur voisin.
Trop étroit pour nous.
Pas pour lui.
Évidemment.
Liora se releva d’un coup.
Trop vite.
— Je vais regarder de l’autre côté.
— Liora, attends.
Son père parla en même temps que moi.
Elle s’arrêta.
Ses épaules se soulevèrent.
Elle voulait partir.
Courir.
Contourner.
Vérifier.
Faire quelque chose assez fort pour battre la peur.
Je connaissais ça, d’une autre manière.
Moi, je voulais vérifier les mêmes endroits jusqu’à user le sol.
Elle, elle voulait agrandir le périmètre.
Deux mauvaises solutions qui, ensemble, faisaient peut-être une recherche correcte.
— On y va ensemble, dit son père.
— Oui, mais il y a une grille côté rue, je peux passer par l’entrée de service.
— Pas seule.
— Papa.
— Pas seule.
Ton définitif.
Elle serra les dents.
Puis me regarda.
L’espace d’une seconde, je crus qu’elle allait me demander de trancher.
Très mauvaise idée.
Je n’avais aucune autorité dans cette famille.
J’avais à peine autorité sur mon propre chat.
Preuve actuelle : aucune.
— On peut contourner, dis-je.
Ma voix était plus stable.
Pas parce que j’allais mieux.
Parce qu’il y avait une direction.
Un endroit.
Une action.
C’était déjà immense.
Nous traversâmes la cour vers le portail.
La mère de Liora resta près du muret.
— Je continue d’appeler ici.
Elle secoua doucement les croquettes.
— Eugène ? Viens, mon grand.
Mon grand ?
Mon gros plutôt.
Le père ouvrit le portail.
La rue était plus bruyante que la cour.
Scooters. Voitures.
Voix au loin.
Chaque bruit devenait une menace.
Un moteur, surtout.
Un moteur avait soudain le pouvoir de tout finir.
Je regardai sous les voitures garées le long du trottoir.
Encore.
Lampe. Roue.
Huile sur le sol. Poussière.
Pas de chat.
Liora marchait devant, mais moins vite qu’elle aurait pu.
Je le voyais.
Chaque fois qu’elle prenait deux pas d’avance, elle ralentissait.
Elle regardait derrière.
Pas longtemps.
Juste assez pour vérifier que je suivais.
La dispute était encore là.
Elle n’avait pas disparu.
Elle marchait avec nous, un peu derrière, silencieuse, moins urgente.
— Il connaît la rue ? demanda son père.
— Non.
Puis je me souvins de la voisine.
Du muret.
De la cour.
De tout ce que je ne savais peut-être pas.
— Je ne crois pas.
C’était plus honnête.
Moins rassurant.
Liora ne commenta pas.
Nous contournâmes le bâtiment.
L’entrée de service était une petite grille métallique entre deux murs, coincée près d’un local électrique. Fermée par un loquet haut.
Liora passa la main à travers les barreaux.
— Je peux l’ouvrir.
— Liora, dit son père.
— Je l’ai déjà ouverte pour récupérer un ballon.
Il la regarda.
— Quand ?
— Ça n’a pas d’importance maintenant.
— Ça en aura plus tard.
— Parfait. Menace enregistrée.
Elle força le loquet.
La grille céda dans un couinement très désagréable.
Nous entrâmes dans un passage étroit derrière l’immeuble.
Odeur de poussière, de métal, de terre froide.
La lumière passait mal.
Liora sortit son téléphone et alluma la lampe.
Son père fit pareil.
— Eugène ? appelai-je.
Rien.
Nous avancions en file.
Liora devant.
Moi au milieu.
Son père derrière.
Configuration inquiétante pour quelqu’un dont l’équilibre émotionnel dépendait déjà d’un chat disparu.
Je regardai au sol.
Puis sur les tuyaux.
Puis le long du mur.
Un morceau de fourrure.
Non.
Mousse.
Très bien.
J’allais finir par arrêter chaque caillou pour interrogatoire.
Le passage débouchait sur l’arrière du local à vélos.
Son toit arrivait à hauteur de poitrine depuis ce côté-là. Une surface plate, couverte de feuilles, de poussière et de petits cailloux.
Liora dirigea sa lampe dessus.
— Là.
Je me figeai.
Une trace. Pas un chat.
Une trace dans la poussière.
Plusieurs. Petites.
Rondes.
Je ne savais pas si c’étaient des pattes.
Je voulais que ce soit des pattes.
Je ne voulais pas que ce soit des pattes.
Son père se pencha.
— Possible.
Mot prudent.
Terrible.
Liora posa déjà une main sur le rebord du toit.
— Je peux monter.
— Non, dit son père.
— Je suis la plus légère.
— Non.
— Papa, s’il est derrière…
— Non.
La troisième fois, ce n’était plus administratif.
C’était de la peur.
Elle l’entendit.
Moi aussi.
Elle retira sa main.
Pas complètement.
Ses doigts restèrent sur le rebord.
Prêts.
— On peut regarder sans monter, dis-je.
Je levai la lampe.
Le toit du local était vide à première vue.
Feuilles.
Un vieux ballon dégonflé.
Une gouttière.
Un tuyau contre le mur.
Et au fond, là où le toit rejoignait le bâtiment voisin, un espace sombre entre deux conduits.
Très étroit.
J’appelai encore.
— Eugène ?
Silence.
Puis.
Un bruit.
Presque rien.
Pas un miaulement net.
Pas le genre de son qui permet de dire : le voilà.
Plutôt une plainte courte, coincée quelque part entre l’air et la pierre.
Je cessai de respirer.
Liora tourna immédiatement sa lampe vers le fond.
— Tu as entendu ?
— Oui.
Son père se rapprocha.
— Encore.
Je m’avançai jusqu’au rebord.
— Eugène ?
Cette fois, il y eut un miaulement.
Faible.
Rauque.
Venant de derrière les conduits, ou du creux entre le toit et le mur.
Mon corps eut une réaction simple.
Il voulut monter.
Tout de suite.
Sans plan.
Sans réflexion.
Très inhabituel.
Très mauvais.
Je posai les deux mains sur le rebord du local.
Liora attrapa mon poignet.
Pas fort.
Assez.
— Attends.
Je la regardai.
Elle était pâle.
Ses yeux étaient très ouverts.
Elle avait peur aussi.
Mais sa main me retenait.
Pas pour m’empêcher d’agir.
Pour empêcher l’action de devenir une chute.
— On va le sortir, dit-elle.
Elle parlait vite.
Puis se corrigea.
Plus bas.
— On va le sortir.
Le miaulement revint.
Plus faible.
Ou pareil.
Je ne savais plus.
Depuis la cour, la mère de Liora appela :
— Vous avez quelque chose ?
Liora tourna la tête.
— On l’a entendu !
Puis elle partit.
Immédiatement.
Trop vite.
Vers l’autre côté du passage, vers la cour, vers le muret, vers une autre manière d’atteindre le toit.
— Liora !
Son père la suivit.
Je restai une fraction de seconde devant le local.
Le faisceau de ma lampe tremblait sur les feuilles, les traces, le creux noir.
Je voulus lui dire de ralentir.
À Liora.
À moi.
À tout le monde.
Mais Eugène miaula encore.
Et cette fois, je courus.