Le bruit d'à côté

Chapitre 23 | La bonne légende

La première phrase était toujours là.

Je dessine des lieux calmes, mais je ne les vois pas comme des lieux vides.

Elle n’était pas parfaite.

Elle n’était même pas vraiment élégante.

Elle avait ce côté un peu raide des gens qui entrent dans une pièce en faisant attention à ne rien toucher.

Pourtant, je ne l’avais pas supprimée.

Je restai assis devant l’écran, les mains posées près du clavier, pas dessus.

Eugène dormait sur le canapé.

Lapin mâchait quelque chose dans son coin avec une discrétion exemplaire.

Le studio était calme.

Je regardai la phrase. Encore.

Elle tenait. Un peu.

Pas assez.

Je descendis dans le document.

« Une table, une fenêtre, un couloir ou un studio gardent souvent plus de traces qu’ils n’en ont l’air. Des gestes y passent. Des habitudes s’y déposent. Une présence peut rester dans une tasse, une chaise déplacée, une lumière sur le sol. »

D’accord. Cette partie allait.

Peut-être.

Elle ressemblait à mes images.

Pas à moi en train d’essayer d’avoir l’air intelligent devant des gens qui buvaient du vin blanc dans des gobelets transparents.

Progrès important.

Puis venait :

« Mon travail ne cherche pas à montrer un enfermement. Il regarde plutôt la manière dont on habite un endroit, parfois discrètement, parfois avec très peu de choses. Le calme n’y est pas une absence. Il est une façon de laisser les traces apparaître. »

Je lus à voix basse.

Erreur.

Entendre ses propres phrases avait quelque chose de violent.

À l’écrit, elles semblaient presque acceptables. À voix haute, elles entraient dans l’air avec leurs chaussures sales.

Je grimaçai.

Eugène leva la tête.

— Ce n’était pas pour toi.

Il cligna lentement des yeux.

— Oui, je sais. Tout est pour toi.

Il reposa la tête.

Très bien.

Critique littéraire indifférent.

Je sauvegardai, puis créai une nouvelle version du texte.

Version 4 semi final.

Mon processus inspirait une confiance très limitée.

Je relus les premières tentatives.

« Mon travail interroge la domesticité comme espace paradoxal de retrait et de persistance. »

Non.

Cette phrase devait être emmenée loin, dans une forêt, puis abandonnée avec un peu d’eau.

Je supprimai.

« À travers des compositions silencieuses, je cherche à faire émerger la poétique discrète du quotidien. »

Je fermai les yeux.

Poétique discrète. Très grave.

Probablement un homme inquiet, sous influence légère d’un cartel d’exposition.

Je supprimai aussi.

« Mes images ne parlent pas d’enfermement. Elles ne parlent pas d’une génération coupée du monde. Elles ne parlent pas de solitude forcée. »

Trop défensif.

On aurait dit une personne arrivant dans une réunion en disant directement :

— Je ne suis pas coupable.

Mauvaise stratégie.

Même quand c’était vrai.

Je supprimai moins vite, cette fois.

La colère dedans n’était pas fausse.

Elle était seulement mal placée.

Je ne voulais pas que le texte soit une réponse au mauvais texte.

Je voulais qu’il tienne sans lui.

Nuance insupportable.

Je revins à la version qui me déplaisait le moins, puis j’ouvris les images en grand sur l’autre partie de l’écran.

La table. La fenêtre. Le couloir. La chaise.

Le coin de pièce avec la lampe éteinte.

Le rebord de fenêtre où une plante penchait légèrement vers la lumière.

La tasse. Le rideau. Le sol.

Des choses ordinaires.

Pas héroïques. Pas bruyantes.

Pas assez spectaculaires pour se défendre seules si quelqu’un leur collait une mauvaise phrase sous le nez.

Je zoomai sur le dessin du couloir.

Un trait de lumière venait d’une porte entrouverte.

On ne voyait personne.

On devinait seulement que quelqu’un avait traversé.

Ou allait traverser.

Ou vivait là sans être obligé d’apparaître pour prouver qu’il existait.

Je pensai à Liora sur le banc du stade.

« Tu refusais d’avancer dans une phrase qui te tordait la cheville. »

Elle avait dit ça en grimaçant, comme si l’image était trop proche.

Elle avait pourtant raison.

Ce n’était pas à elle de trouver le sens de mon travail.

Elle ne le trouvait pas à ma place.

Elle m’avait seulement renvoyé une chose que je savais déjà, mieux formulée par accident, ce qui était très vexant.

Mon téléphone vibra.

« Je respecte officiellement ton processus et je n’écris pas ‘alors ?’ toutes les dix minutes. Je veux que cette maturité soit reconnue. »

Je souris.

Reconnaissance officielle accordée. Niveau remarquable.

Elle répondit :

« Tu veux que je lise ? »

Le message resta à l’écran.

Court. Simple.

Pas de pression.

Pas « envoie ».

Pas « montre-moi ».

Pas « je vais t’aider ».

« Tu veux. »

Je posai les doigts sur le téléphone.

Je pourrais lui envoyer.

Elle dirait probablement quelque chose d’intelligent. Ou de trop direct.

Ou les deux.

Les deux étaient possibles.

Je regardai le document.

Puis le message.

« Pas encore. »

La réponse arriva quelques secondes plus tard.

« D’accord. »

Puis :

« Je vais lutter contre moi-même en silence. »

Puis :

« Enfin en relatif silence. »

Je soufflai un rire.

« Merci pour ton sacrifice. »

Elle envoya :

« Il est immense. »

Je posai le téléphone face contre le bureau.

Elle avait accepté.

Sans se vexer. Sans entrer.

Sans vouloir faire à ma place.

Petit geste.

Énorme.

Je repris le clavier.

« Je dessine des lieux calmes, mais je ne les vois pas comme des lieux vides. »

Le « mais » me gênait.

Pas grammaticalement.

Émotionnellement.

Grammaticalement aussi.

Il plaçait déjà la phrase en défense, comme si le vide était l’accusation naturelle et que je devais répondre.

Je supprimai.

Réécrivis.

« Je dessine des lieux calmes. Je les regarde comme des espaces habités, même lorsque personne n’apparaît dans l’image. »

Mieux.

Plus simple.

Je continuai.

« Une table, une fenêtre, un couloir ou un studio gardent les traces de gestes très ordinaires. Une chaise déplacée, une tasse, une lumière sur le sol, un rideau entrouvert : ces détails indiquent une présence sans la montrer directement. »

Je m’arrêtai.

Deux points. Liste. Très propre.

Trop propre ?

Non. Ça allait.

Je repris.

« Cette série ne parle pas d’enfermement. Elle s’intéresse à des espaces choisis, à des refuges modestes, à des habitudes qui se répètent et construisent une manière d’habiter. Le calme n’y est pas une absence. Il permet de voir ce qui reste. »

Je lus à voix basse.

Cette fois, ça ne me donna pas envie de quitter mon propre corps.

Signe encourageant.

Je sauvegardai.

Puis je fis ce que toute personne raisonnable aurait fait après avoir obtenu une version légèrement moins mauvaise.

J’ouvris un nouveau document pour tout recommencer.

Très bien.

À ce stade, il fallait peut-être prévenir quelqu’un.

Je travaillai encore quarante minutes.

Le temps devint flou.

Pas agréable. Pas désagréable.

Un temps de concentration vraie.

J’écrivais. Je coupais. Je remettais.

Je supprimais les mots qui avaient trop envie d’être remarqués.

« Domesticité » devint « lieux ».

« Présence résiduelle » devint « ce qui reste ».

« Temporalité suspendue » disparut, avec soulagement général.

La note finit par tenir en un bloc court.

Huit cent quatre-vingt-dix signes.

J’avais compté.

Évidemment.

Je la relus.

« Je dessine des lieux calmes. Je les regarde comme des espaces habités, même lorsque personne n’apparaît dans l’image. Une table, une fenêtre, un couloir ou un studio gardent les traces de gestes très ordinaires. Une chaise déplacée, une tasse, une lumière sur le sol, un rideau entrouvert : ces détails indiquent une présence sans la montrer directement.

Cette série ne parle pas d’enfermement. Elle s’intéresse à des espaces choisis, à des refuges modestes, à des habitudes qui se répètent et construisent une manière d’habiter. Le calme n’y est pas une absence. Il permet de voir ce qui reste. Je cherche moins à montrer des corps qu’à dessiner les endroits où leur passage continue d’exister. »

Je restai devant.

Longtemps.

Puis je pris mon téléphone.

« Tu veux lire ? »

J’envoyai à Liora.

Réponse immédiate.

« Oui. »

Puis :

« Attends, je prends une posture de lectrice responsable. »

Puis :

« C’est bon. J’ai l’air insupportable. Envoie. »

Je copiai la note dans le message.

Mon pouce hésita.

Pas autant qu’avec Mathilde.

Différemment.

La montrer à Liora n’était plus la même exposition.

C’était plus intime, d’une manière étrange.

Elle avait vu le studio.

La table. La tasse.

Le plaid. La poche de froid.

La guitare.

Elle savait maintenant que le calme n’était pas un décor.

Je lui envoyai.

Les trois points apparurent.

Disparurent.

Réapparurent.

Très mauvais système.

Je posai le téléphone.

Puis le repris immédiatement.

Toujours rien.

Le téléphone vibra.

Je revins trop vite.

« Là, je te reconnais »

Je restai immobile.

La phrase était courte.

Pas un compliment spectaculaire.

Pas « c’est magnifique ».

Pas « tu as gagné ».

Pas « je suis fière de toi ».

« Là, je te reconnais »

Je dus m’asseoir.

Ce qui était excessif.

Je m’assis quand même.

Une seconde plus tard, elle ajouta :

« Et je reconnais les images. Elles ne sont pas en train de s’excuser. Toi non plus. »

Je regardai le message.

Puis l’écran. Puis mes mains.

Une chaleur basse monta dans ma poitrine.

Quelque chose qui se posait.

Je répondis :

« Merci. »

Puis, parce que c’était trop petit :

« Vraiment. »

Elle répondit :

« De rien. Vraiment aussi. »

Puis :

« Je ne propose aucune virgule. Admire ma retenue. »

Je souris.

Elle ruina presque le moment en ajoutant :

« Bon, il y en a une que j’aurais déplacée, mais je me tais par amour du progrès. »

Je fixai le mot.

Amour.

Non.

Pas dans ce sens.

Formule.

Humour.

Respiration.

Je répondis :

« Ta maturité est fragile. »

Elle répondit :

« Ma cheville aussi. On fait avec. »

Le téléphone vibra à nouveau.

Cette fois, ce n’était pas Liora.

Mathilde.

Elle appelait.

Ah.

Donc nous étions là.

Mon cœur se redressa comme un employé surpris pendant une fausse pause.

Je laissai sonner deux fois.

Puis je décrochai.

— Allô ?

— Bonjour Aurèl, c’est Mathilde.

— Bonjour.

Ma voix était presque normale.

Très suspect.

— Je ne te dérange pas ?

— Pas du tout.

Mensonge.

Elle me dérangeait énormément.

Existentielement.

— Je voulais faire un point avec toi au sujet de ton mail et de la note d’intention. Tu as eu le temps d’y réfléchir ?

Je regardai le document ouvert.

— Oui.

— Super. Déjà, je voulais te dire que j’ai relu ton message, et je comprends mieux ce qui te gênait dans la présentation. Le texte général était peut-être un peu trop englobant.

Trop englobant.

Très belle manière de dire qu’il gober mon travail sans mâcher.

— D’accord.

— Après, il faut qu’on garde une cohérence pour la section. On ne pourra pas supprimer totalement l’angle autour de la génération, du retrait, du rapport à l’espace domestique. Ça fait partie du projet.

— Je comprends.

Le mot sortit.

Automatique.

Je le regrettai un peu.

Parce qu’il risquait de tout absorber.

Je repris.

— Je comprends la cohérence générale. Je ne demande pas que tout le texte soit réécrit autour de moi.

— Oui, bien sûr.

Elle semblait soulagée.

Je continuai avant que ce soulagement ne referme la porte.

— Par contre, pour ma série, je ne veux pas qu’elle soit présentée comme un travail sur l’enfermement. Ça oriente trop le regard. Les pièces peuvent être dans une section qui parle d’espaces domestiques, de retrait ou de calme, je ne contrôle pas tout ce que les gens vont lire dedans. Mais je veux que la première phrase sous mon nom ne dise pas le contraire de ce que j’ai fait.

Silence.

Pas long.

Assez pour que mon système nerveux s’organise en cellule de crise.

— Oui, dit Mathilde. C’est clair.

C’est clair.

Deux mots.

Pas « je comprends ton ressenti ».

Pas « c’est compliqué ».

« C’est clair. »

Je me redressai légèrement.

Eugène ouvrit un œil.

— Et ta note ? demanda-t-elle. Tu as quelque chose ?

— Oui.

— Tu peux me l’envoyer après l’appel ?

Je regardai le texte.

— Je peux même te la lire, si tu veux.

Pourquoi avais-je proposé ça.

Pourquoi.

Lire ses propres phrases au téléphone.

Activité interdite par toutes les conventions de protection personnelle.

— Oui, bien sûr, répondit Mathilde.

Trop tard.

Je pris une inspiration.

Puis je lus.

Lentement.

Pas trop.

J’entendis chaque mot sortir dans le studio, cette fois pas seulement pour moi, pas seulement pour Liora derrière un message.

Pour quelqu’un qui allait peut-être les mettre près de mes images.

Je lus la table.

La fenêtre.

Le couloir.

Les refuges modestes.

Les habitudes.

Ce qui reste.

Quand je terminai, je gardai les yeux sur l’écran.

Mathilde ne répondit pas tout de suite.

Je détestai de nouveau le silence.

— C’est bien.

Je ne bougeai pas.

— C’est simple, reprit-elle. Ça situe ton travail sans le fermer. Et je vois comment l’intégrer.

Je notai mentalement « sans le fermer ».

Je choisis de ne pas devenir insupportable.

Effort.

— Tu penses que ça peut remplacer le paragraphe actuel ?

— Le paragraphe qui t’est consacré, oui. On devra peut-être l’ajuster un peu pour le format, mais pas le fond. Pour le cartel, je verrais bien une version très courte de ta phrase sur les espaces habités et les traces.

— D’accord.

Puis je me repris.

— Je veux relire la version avant validation.

Silence. Plus court.

— Oui, évidemment.

Je regardai ma main sur le bureau.

Elle ne tremblait pas.

Ou presque pas.

— Merci.

— C’est normal. Et tu as bien fait de me le dire clairement.

Phrase étrange.

Presque trop simple.

Je ne savais pas quoi en faire.

— J’avais peur que ça complique tout, dis-je.

Très malin.

Pourquoi avouer ça.

Mathilde eut un petit rire, pas moqueur.

— Ça complique un peu.

— Ah.

— Mais dans le bon sens. Enfin, pour le texte. Pas pour mon planning.

— Désolé.

— Ne t’excuse pas. Enfin, pas pour ça. C’est ton travail. Et aussi le mien.

Je baissai les yeux.

« C’est ton travail. »

Oui.

— Je t’envoie la note tout de suite, dis-je.

— Parfait. Je te renvoie une proposition d’ici demain.

— Merci.

— À très vite, Aurèl.

— À bientôt.

Je raccrochai.

Le silence revint. Pas vide.

Encore cette nuance.

Je restai assis, téléphone dans la main.

Je venais de lire mon texte.

À voix haute.

À Mathilde.

Sans mourir.

Sans qu’elle annule l’exposition.

Sans qu’un comité secret déclare que j’étais un artiste difficile.

Enfin, peut-être que le comité se réunissait plus tard.

Mais pour l’instant, rien.

Je posai le téléphone.

Eugène sauta sur le bureau.

— Non.

Il posa une patte sur la feuille imprimée de la première version.

— Celle-là, tu peux.

Il s’assit dessus.

Très bien.

Il venait d’émettre un avis éditorial.

Je copiai la note dans un mail.

Objet : Note d’intention série

Bonjour Mathilde,

Merci pour ton appel. Je t’envoie ci-dessous la note lue ensemble.

Puis le texte.

Puis :

Je reste disponible pour relire la version ajustée du cartel et du paragraphe avant validation.

Merci,

Aurèl

Je relus.

Pas trop poli.

Pas trop sec.

Acceptable.

J’envoyai.

Message envoyé.

Encore ces deux mots.

Moins cruels cette fois.

Je pris mon téléphone.

C’est envoyé.

Liora répondit vite.

Évidemment.

« Déjà ? Tu as appelé ? Elle a accepté ? »

Je souris.

« Je vois que ta retenue a quitté la pièce. »

Elle répondit :

« Elle est partie chercher une poche de froid. »

Puis :

« Alors ? »

Je tapai :

« Elle va remplacer le paragraphe consacré à ma série. Elle garde l’angle global, mais ma note servira de base pour mes pièces. Je relirai avant validation. »

Réponse de Liora :

« C’est bien. »

Puis :

« Non, attends. »

Puis :

« C’est vraiment bien. »

Je regardai le message.

Elle ajouta :

« Tu l’as dit. »

Ces trois mots restèrent plus longtemps que les autres.

Tu l’as dit.

Pas « tu as gagné ».

Pas « ils ont accepté ».

Pas « j’avais raison ».

Tu l’as dit.

Je répondis :

« Oui. »

Puis :

« Ma voix n’a presque pas eu besoin d’évacuation médicale. »

Elle envoya :

« Très fière de cette voix survivante. »

Je fixai l’écran.

Elle était fière de la voix.

Je pouvais l’accepter.

Presque.

Je répondis :

« Elle te remercie avec une dignité limitée. »

Elle :

« Je l’imagine très bien. »

Puis :

« Tu vas faire quoi maintenant ? »

Je regardai autour de moi.

Le studio.

Les images.

Le chat sur mes anciennes phrases.

Lapin qui sortait prudemment de son coin.

— Bonne question, dis-je.

Eugène tourna une oreille.

Je répondis :

« Probablement rester cinq minutes sans modifier le texte. »

Elle :

« Ambitieux. »

Moi :

Très.

Elle :

« Je peux passer plus tard ? Pas pour corriger. Pour voir la version imprimée. Et peut-être voler une place sur le canapé. Médicalement. »

Je regardai la phrase.

Le canapé.

Le creux du coussin n’était plus visible.

Ou peut-être que si.

Je tapai :

« Oui. »

Puis :

« Médicalement. »

Elle répondit :

« Excellent. Je marche toujours lentement, donc tu as le temps de paniquer. »

Je souris.

Je posai le téléphone.

Puis je restai réellement cinq minutes sans toucher au texte.

Enfin, quatre minutes et demie.

À peu près.

Je relus quand même la note, mais sans modifier.

C’était différent.

Lire sans vouloir corriger tout de suite.

Laisser les phrases être imparfaites, parce qu’elles étaient assez justes.

Le calme n’y est pas une absence.

Je regardai mes œuvres encore une fois.

Je ne pouvais pas empêcher quelqu’un de voir de la solitude.

De l’enfermement. Du retrait.

De la tristesse.

Les gens apportaient leurs propres pièces dans les pièces des autres. Le regard n’arrivait jamais vide.

Je ne pouvais pas contrôler ça.

Et, pour la première fois depuis le début de cette histoire d’exposition, cette impossibilité ne me donna pas envie de tout retirer.

Je pouvais poser la première phrase.

La bonne légende.

Pas celle qui verrouillait l’image.

Celle qui ouvrait au bon endroit.

Ça ne rendait pas le vernissage simple.

Ça ne rendait pas mon nom plus facile à voir sur un mur.

Ça ne réglait pas mon corps qui aurait probablement envie de disparaître derrière une plante dès qu’un inconnu dirait « j’aime beaucoup ce que vous faites ».

Mais il y aurait mes mots.

Pas ceux de quelqu’un qui avait décidé trop vite.

Les miens.

Un peu tremblants.

Assez droits.

Je me levai.

Allai jusqu’à l’imprimante.

Elle fit un bruit très dramatique pour une seule feuille.

La note sortit lentement.

Je la pris.

Le papier était tiède.

Je restai debout avec cette page dans les mains.

Quelques lignes.

Pas un manifeste. Pas une victoire héroïque.

Juste une manière de ne plus laisser mon travail entrer seul dans une phrase qui ne l’aimait pas.

On toqua doucement.

Je sursautai.

Très digne.

Liora n’aurait pas pu arriver aussi vite.

Je regardai l’heure.

Si.

En boitant lentement, elle avait quand même trouvé le moyen d’être en avance.

J’ouvris.

Elle était sur le palier, béquille sous le bras, chevillère visible, veste trop grande, cheveux attachés n’importe comment.

Elle avait l’air contrariée par l’existence de la gravité.

Et contente d’être là.

Les deux à la fois.

— J’ai marché lentement, dit-elle.

— Faux.

— Selon mes nouveaux standards.

— Donc faux.

Elle sourit.

Son regard descendit vers la feuille dans ma main.

— C’est elle ?

Je regardai la note.

Puis elle.

— Oui.

Elle ne tendit pas la main tout de suite.

— Je peux ?

Je lui donnai la feuille.

Elle la prit avec une attention qui me sembla disproportionnée.

Ou parfaitement adaptée.

Elle entra.

Je refermai.

Eugène descendit du bureau pour venir inspecter la visiteuse.

— Non, dit-elle avant moi.

Il s’arrêta.

Surpris.

Je la regardai.

— Impressionnant.

— Je travaille mes limites.

— Sur lui, c’est ambitieux.

— J’aime les défis absurdes.

Elle alla jusqu’au canapé avec sa béquille et s’assit en faisant moins semblant que la veille que tout était simple.

Ça aussi, je le remarquai.

Elle posa la feuille sur ses genoux et lut.

Je restai debout.

Puis je réalisai que rester debout devant elle pendant qu’elle lisait était probablement une méthode d’interrogatoire.

Je m’assis sur la table basse.

Pas trop près.

Puis trop près.

Puis je décidai de ne pas bouger.

Elle lut la note entière.

Une fois. Puis une deuxième.

Elle était silencieuse.

Chez Liora, le silence avait toujours quelque chose d’actif.

Il travaillait.

Il ne remplissait pas le vide.

Il le regardait.

Quand elle leva les yeux, elle ne souriait pas vraiment.

Ou pas seulement.

— Là, dit-elle, on sait où regarder.

Je sentis quelque chose descendre en moi.

Une tension. Une ancienne.

— C’est trop simple ?

— Non.

— Pas trop… pauvre ?

Elle secoua la tête.

— Aurèl.

Je baissai les yeux.

Elle posa la feuille sur la table basse, près de moi.

— Tu n’as pas besoin de faire plus grand pour que ça compte.

Je restai silencieux.

Elle ajouta, plus doucement :

— C’est exactement ça, ton travail. Les trucs qui restent quand personne ne force la pièce à parler plus fort.

Je regardai la note.

Puis elle.

— Tu vas devenir insupportable si je te laisse faire des phrases comme ça.

— Trop tard.

— Oui.

Elle sourit.

Puis grimaça légèrement en réajustant sa jambe.

Je me penchai instinctivement.

— Ça va ?

Elle me regarda.

Une seconde.

Puis répondit :

— Quatre.

Je m’arrêtai.

— Merci de ne pas avoir dit « ça va ».

— Tu vois, je progresse aussi.

— Très impressionnant.

— Je suis une athlète de la maturité maintenant.

— Discipline récente.

— Terrible discipline.

Nous restâmes là. La note entre nous.

Eugène au sol, à distance contrôlée.

Demitrius dans son coin.

La lumière sur le tapis.

Liora prit la feuille et en relut quelques lignes.

— Tu vas être nerveux au vernissage, dit-elle.

— Oui.

— Très ?

— Probablement de manière innovante.

— Tu voudras que je sois là ?

La question me prit au dépourvu.

Parce que la réponse était trop évidente.

— Oui.

Elle hocha la tête.

— D’accord.

Puis, après une petite pause :

— Pas pour te pousser.

Je la regardai.

— Je sais.

— Pour être là.

Je souris très légèrement.

— D’accord.

Elle sembla satisfaite.

Ou touchée.

Ou les deux.

Puis elle se redressa, attrapa sa béquille, et dit :

— Maintenant, je dois rentrer avant que mon père lance un avis de recherche pour personne blessée dans un rayon de huit mètres.

— Tu veux que je t’accompagne ?

Elle plissa les yeux.

— Tu demandes pour porter quelque chose ou pour gérer quelque chose ?

— Les deux.

— Honnête.

Elle regarda sa cheville.

Puis soupira.

— Tu peux m’accompagner jusqu’à la porte. Pas jusqu’à mon canapé. Il faut préserver un minimum de souveraineté territoriale.

— Très bien.

Je me levai.

Elle aussi, plus lentement.

Elle prit la feuille, puis hésita.

— Je peux la garder ?

— La note ?

— Oui.

— Pourquoi ?

Elle haussa une épaule.

— Pour la relire. Et pour ne pas déplacer de virgule.

— Tu as besoin de support matériel pour ne pas modifier un texte ?

— Chacun ses faiblesses.

Je la laissai prendre la feuille.

Nous allâmes jusqu’à la porte.

Pas vite.

Son rythme imposé par la cheville créait encore une nouvelle version d’elle-même.

Elle n’était pas calme.

Elle était Liora, contrariée par la lenteur, faisant quand même avec.

Sur le seuil, elle se tourna.

— Tu as écrit la bonne légende.

Je restai immobile.

— Ce n’est pas une légende.

— Si.

— C’est une note d’intention.

— Je ne connais pas la différence.

— La légende est sous une image.

— Exactement.

Elle leva la feuille.

— Tu as écrit ce qu’il fallait mettre sous les tiennes pour qu’on ne commence pas au mauvais endroit.

Je ne répondis pas.

Elle sourit doucement.

— Et là, je ne corrige pas. Je constate.

Je baissai les yeux.

— Merci.

— Vraiment ?

— Vraiment.

Elle sembla vouloir dire autre chose.

Peut-être.

Puis elle se contenta de se pencher légèrement et de déposer un baiser très bref au coin de ma bouche.

Assez rapide pour rester elle.

Assez doux pour me rendre inutile plusieurs secondes.

— À plus tard, Aurèl.

— À plus tard.

Elle traversa les deux mètres du palier avec sa béquille, tenant ma note d’intention comme un document médical fragile.

Sa porte s’ouvrit avant qu’elle toque.

Son père apparut.

Évidemment.

Il regarda Liora.

La feuille.

Puis moi.

— Tout va bien ?

Liora répondit :

— Oui. Il a écrit un bon texte.

Son père hocha la tête, très sérieux.

— Bien.

Puis il ajouta, après un bref regard vers la béquille :

— Et elle a marché lentement ?

Je répondis avant elle :

— Relativement.

Liora me lança un regard scandalisé.

Son père sembla considérer cette réponse comme acceptable.

— Bien.

Il la laissa entrer.

Avant de disparaître, Liora agita la feuille dans ma direction, comme si elle avait remporté quelque chose.

Puis la porte se referma.

Je rentrai dans mon studio.

Eugène était monté sur le bureau.

Encore.

Il s’était installé à côté de l’ordinateur, à l’endroit exact où la page imprimée avait été quelques minutes plus tôt.

— Elle l’a prise, dis-je.

Il me regarda.

— Oui, je sais. Très rude.

Je retournai au bureau.

Le document était toujours ouvert.

Le mail envoyé. La note sauvegardée.

La confirmation de Mathilde n’était pas encore arrivée, pas complètement.

Il faudrait relire, ajuster, valider, aller au vernissage, se tenir près des images, répondre à des gens, respirer.

Ne pas se cacher derrière une plante.

Beaucoup trop d’étapes.

Une minute plus tard, un nouveau mail arriva.

« Objet : Re: Note d’intention série »

Je l’ouvris.

« Bonjour Aurèl,

Merci, c’est très clair. Je pense qu’on peut partir sur cette base pour ton cartel et le paragraphe dédié à la série. Je t’envoie une proposition mise en forme demain matin, mais le fond me paraît juste et plus fidèle à ton travail.

À bientôt,

Mathilde »

Je lus. Puis relus.

Le fond me paraît juste.

Plus fidèle à ton travail.

Je restai devant l’écran.

Pas euphorique. Pas renversé.

Pas soudain transformé en homme capable de parler devant une salle.

Juste un peu plus droit, quelque part à l’intérieur.

Pas beaucoup.

Assez.

Je pris mon téléphone.

C’est accepté.

Liora répondit tellement vite que c’en était presque inquiétant.

Je savais que tu pouvais le dire.

Je regardai le message.

Puis le mur.

Derrière, j’entendis sa voix, plus lointaine, probablement en train de répondre à son père.

Je tapai :

« Insupportable."

Elle répondit :

« Oui. Et ? »

Je souris.

Ce qui ruina légèrement la crédibilité de mon agacement.

Je posai le téléphone.

La page était encore là, sur l’écran.

Mes mots aussi.