Le bruit d'à côté

Chapitre 24 | Deux tours

Le matin du championnat, je vérifiai l’heure sept fois en vingt minutes.

Ce qui était inutile.

Très inutile.

L’heure ne changeait pas selon le niveau d’attention qu’on lui portait. J’avais déjà testé avec des deadlines clients. Le temps avait toujours gardé une indépendance vexante.

Il était neuf heures seize.

La course de Liora était à quinze heures quarante.

Donc, naturellement, mon corps agissait comme si je devais partir dans douze minutes pour une convocation militaire.

Je restai debout devant mon armoire ouverte.

Jean.

T-shirt.

Pull.

Veste.

Question simple : comment s’habillait-on pour assister au championnat régional d’une fille qu’on avait embrassée, qui s’était blessée à cause de votre chat par ricochet, dont le père vous regardait désormais avec une forme de tolérance surveillée, et qui vous avait demandé de venir sans officiellement dire dans quelle catégorie vous veniez ?

Réponse : aucune tenue n’était prévue pour ça.

Je pris un pull gris.

Trop neutre.

Un autre.

Trop noir.

Une chemise.

Ridicule.

J’allais dans un stade, pas soutenir une thèse sur les conséquences sociales des murets

Eugène, assis sur le lit en mezzanine, me regardait d’un air parfaitement calme.

— Toi, tu n’as pas d’opinion.

Il bâilla.

— Oui. Très bien. Tu as une opinion sur la condition humaine, mais elle manque de précision.

Je choisis finalement le pull gris.

Correct.

Pas sportif.

Pas trop non sportif.

J’avais l’air d’un homme pouvant rester debout près d’une piste sans être immédiatement arrêté par le service de sécurité.

Suffisant.

Sur la table basse, j’avais préparé un sac.

Bouteille d’eau. Mouchoirs.

Batterie externe. Carnet. Stylo.

Deux barres de céréales, parce que la première avait l’air isolée.

Une petite poche de froid souple, sortie du congélateur et mise dans une pochette isotherme.

Je regardai cette dernière.

Trop.

Très clairement trop.

Je la retirai du sac.

Puis je la remis.

On ne savait jamais.

Ce genre de phrase avait justifié beaucoup trop d’objets dans l’histoire humaine.

Mon téléphone vibra.

Liora.

« Tu es déjà en train de vérifier si les gradins ont des issues de secours ? »

Je souris.

« Pas encore. Je choisis une tenue de supporter non menaçant. »

Réponse immédiate.

« Impossible. Tu es naturellement menaçant quand tu penses à la sécurité d’une cheville. »

Je regardai l’écran.

J’effaçai un « Tu as mal ? »

« Comment va l’accusée ? »

Elle répondit :

« La cheville plaide l’insolence modérée. Coach dit OK. Père dit surveillance accrue. Mère dit respiration. Moi je dis que tout le monde parle trop. »

Elle avait l’air vivante.

Trop vivante pour quelqu’un censé préserver son énergie.

Très rassurant. Très inquiétant.

« Aurèl : Tu veux que je vienne à quelle heure ? »

« Liora : La course est à 15h40. Si tu viens à 15h39, je n’aurai pas le temps de voir ta tête paniquée. Donc 15h ? »

« Aurèl : Ma tête n’est pas paniquée. »

« Liora : Aurèl. »

« Aurèl : 15h. »

« Liora : Merci. »

Puis, après quelques secondes :

« Je suis contente que tu viennes. »

Je fixai le message.

Il n’y avait rien à analyser.

Donc, naturellement, j’analysai quand même.

« Je suis contente que tu viennes. »

Pas que tu sois là. Pas de te voir.

Venir. Le choix.

Moi aussi.

Incomplet.

Pas faux.

« Enfin, je suis content de venir. Pas de courir. Je précise. »

« Dommage. Je t’avais inscrit en 400 haies. »

Je regardai mon salon. Mes plantes. Mon chat.

Mon existence entière.

« Je refuse. »

« Prévisible. »

Puis :

"À tout à l’heure. »

Je posai le téléphone.

La fin de la matinée fut une imitation très médiocre du travail.

J’ouvris un fichier client.

Je dessinai un trait.

Je le supprimai.

Je vérifiai l’adresse du stade trois fois, alors que Liora me l’avait envoyée la veille et qu’une carte avait une mémoire supérieure à la mienne dans ce domaine précis.

À quatorze heures dix, je décidai qu’il était raisonnable de partir.

Le trajet indiquait trente-cinq minutes.

Donc j’arriverais à quatorze heures quarante-cinq.

Tôt.

Mais pas criminel.

Je fis le tour du studio.

Fenêtre. Balcon.

Porte. Gamelle.

Eugène. Demitrius.

Encore fenêtre.

J’étais en train de devenir l’homme que le père de Liora espérait peut-être depuis le début.

Pensée préoccupante.

Je sortis.

Le trajet en tram fut court et beaucoup trop long.

Autour de moi, des gens vivaient des vies qui n’avaient aucun rapport avec une course de huit cents mètres, ce qui me parut presque indécent.

Moi, je tenais mon sac sur mes genoux comme s’il contenait un organe.

À l’arrêt du stade, plusieurs groupes descendirent.

Adolescents en survêtement. Parents.

Sacs de sport. Vestes de clubs.

Baskets propres. Baskets sales.

Je suivis le mouvement avec la sensation d’entrer dans un territoire codé.

Le stade était plus grand que celui des entraînements.

Pas immense.

Mais assez pour donner l’impression que chaque bruit avait un écho officiel.

Piste rouge. Gradins en béton.

Drapeaux. Tables d’organisation.

Micro qui grésillait.

Bénévoles avec des talkies-walkies et l’air d’avoir compris quelque chose à la logistique du monde.

Je m’arrêtai près de l’entrée.

Très bien.

J’étais là.

Étape suivante : ne pas avoir l’air d’un homme arrivé par erreur dans une compétition sportive en cherchant un rayon papeterie.

Mon téléphone vibra.

« T’es où ? »

« Entrée principale. Près d’un panneau qui dit ‘chambre d’appel’, ce qui me semble inquiétant. »

« Bouge pas. Ma mère arrive. »

Sa mère.

Très bien.

Je fus immédiatement soulagé.

Puis légèrement vexé d’être soulagé.

Deux minutes plus tard, la mère de Liora apparut dans la foule, gilet clair, sac à l’épaule, expression calme. Elle me repéra avec une facilité inquiétante.

— Aurèl.

— Bonjour.

— Vous avez trouvé sans problème ?

— Oui.

— Vous avez l’air d’avoir trouvé un problème quand même.

— C’est mon visage standard.

Elle sourit.

— Venez. On est installés en haut, près du virage.

Les gradins étaient à moitié remplis. Des clubs regroupés par couleurs, des parents debout avec des appareils photo, des sacs partout. L’odeur de plastique chaud, de café, d’herbe humide et de crème chauffante.

Le père de Liora était assis au deuxième rang depuis le haut, dos droit, programme plié en quatre dans la main.

Il se leva quand il me vit.

— Aurèl.

— Bonjour.

Il me serra la main.

Vraiment.

Pas longtemps.

Mais assez pour que je note mentalement l’événement.

Poignée de main du père de Liora.

Statut : non hostile.

À surveiller.

— Vous êtes en avance, dit-il.

— Oui.

— Bien.

J’étais donc validé par le comité horaire.

La mère de Liora s’assit.

— Il est surtout nerveux.

— Je ne suis pas nerveux, dis-je.

Le père de Liora me regarda.

— Vous tenez votre sac comme une preuve.

Je baissai les yeux.

Effectivement.

Je desserrai les doigts.

— Il y a de l’eau dedans.

— Une seule bouteille ?

Je le regardai.

Il resta sérieux une seconde.

Puis sa femme soupira.

— N’encourage pas son anxiété.

— Je pose une question logistique.

— Tu as déjà trois bouteilles dans ton sac.

— Précisément. On ne sait jamais.

Un accord tacite passa entre nous.

Terrible.

Nous étions deux versions d’un même problème, avec des outils différents.

Liora n’était pas encore visible sur la piste.

Je la cherchai malgré moi.

— Elle est à l’échauffement derrière les vestiaires, dit son père.

— Elle va bien ?

Sa femme répondit avant lui :

— Elle va.

Réponse parfaite.

Pas rassurante.

Pas inquiétante.

Elle va.

— Le coach a validé ? demandai-je.

Le père de Liora déplia son programme.

— Sous conditions. Échauffement réduit. Pas de douleur à l’appui. Strapping. Course contrôlée. Si douleur vive, elle abandonne.

Il prononça abandonne avec la difficulté d’un homme qui savait que sa fille détesterait le mot même en son absence.

— Elle a accepté verbalement, précisa-t-il.

— C’est déjà beaucoup, dit sa mère.

Puis, plus bas, il ajouta :

— Elle avait l’air sérieuse.

Sa voix changea sur la dernière phrase.

Moins gestionnaire.

Plus père.

Je regardai la piste.

Des filles couraient sur la ligne opposée, légères, rapides, comme si leurs corps n’avaient jamais négocié avec la peur.

— Elle a dit qu’elle allait faire une course intelligente, dis-je.

Son père tourna lentement la tête.

— Elle a dit ça ?

— Oui.

— Volontairement ?

— Elle a grimacé après.

Sa mère sourit.

— Ça ressemble à Liora.

Le micro grésilla.

Je ne compris pas ce qu’on annonçait.

Le stade entier semblait fonctionner avec des codes où les gens savaient quand regarder, quand applaudir, quand s’inquiéter.

Je ne savais rien. Alors j’observai.

C’était au moins une compétence transférable.

À quinze heures dix, Liora apparut enfin près de la piste.

Cheveux attachés haut.

Dossard sur le maillot.

Short noir.

Chevillère discrète mais visible, strapping sous la chaussette.

Elle marchait sans béquille.

Son pas était presque normal.

Presque.

Une infime prudence sur l’appui gauche.

Rien que quelqu’un d’extérieur aurait remarqué.

Donc, évidemment, je le remarquai avec la force d’un projecteur de police.

Elle parlait avec Samir.

Moins vite que d’habitude.

Elle écoutait.

Samir montrait la piste, les virages, un point au bout de la ligne opposée.

Elle hocha la tête.

Une fois.

Puis deux.

Pas d’argument visible.

Le père de Liora souffla très lentement par le nez.

— Elle écoute.

— Oui, dit sa mère.

— C’est nouveau.

— Profite sans commenter.

Il se tut.

Liora fit quelques foulées courtes sur le côté de la piste.

Je sentis mon corps entier évaluer son appui avec une expertise imaginaire.

Terrible.

Je ne savais pas ce que je regardais, et pourtant chaque mouvement me semblait porteur d’une annonce médicale.

Puis son regard remonta vers les gradins.

Elle chercha. Trouva ses parents.

Puis moi.

Son visage changea. Pas beaucoup.

Assez.

Elle leva deux doigts.

Petit signe rapide.

Sa mère lui répondit.

Son père aussi, beaucoup trop sérieusement, comme s’il validait un document à distance.

Moi, je levai la main.

Geste simple.

Presque normal.

Liora sourit. Pas longtemps.

Puis elle détourna les yeux et reprit son échauffement.

À quinze heures vingt-huit, elle monta jusqu’à la barrière en bas de notre bloc.

Son père se leva immédiatement.

Sa mère posa une main sur son bras.

— Laisse-la respirer.

Il resta debout quand même.

Compromis paternel.

Je descendis deux rangs, puis je m’arrêtai.

Peut-être qu’elle voulait ses parents.

Pas moi.

Elle leva les yeux.

— Tu peux descendre, Aurèl. Je ne vais pas te faire courir.

Très bien.

Message reçu.

Elle était juste en dessous, de l’autre côté de la barrière.

— Salut, dit-elle.

— Salut.

— Tu as ton sac de survie ?

— Oui.

— Poche de froid ?

Je me figeai.

Elle sourit.

— Je savais.

— C’est une précaution.

— C’est une déclaration d’amour à la logistique.

Je ne répondis pas assez vite.

Le mot amour resta dans l’air une demi-seconde de trop.

Elle le remarqua.

Ses joues prirent une couleur très légère.

Ou c’était l’échauffement.

Très probablement l’échauffement.

— Ça va ? demanda-t-elle.

Je faillis rire.

— Tu me demandes à moi ?

— Oui.

— Concept intéressant.

— Réponds.

Je la regardai vraiment.

Ses épaules étaient basses.

Sa mâchoire un peu serrée.

Ses yeux vifs, mais plus concentrés que brillants.

L’énergie était rentrée.

Tenue. Pas éteinte.

Je cherchai une phrase utile.

Très mauvaise idée.

— Ne te bats pas contre ton propre pied, dis-je.

Elle me fixa.

Je fermai les yeux une demi-seconde.

— Pardon. On dirait un calendrier de motivation pour podologues.

— Non.

— Si.

— Un peu.

Elle baissa les yeux vers sa chaussure gauche.

Puis releva la tête.

— C’est pas faux.

Autour de nous, le stade vivait.

Des coureurs passaient derrière elle.

Un bénévole criait un numéro.

Son père, dans les gradins, faisait semblant de ne pas écouter.

Sa mère ne faisait même pas semblant.

Liora posa les mains sur la barrière.

— Samir a dit premier tour placé, pas subi. Pas de départ stupide. Pas de grand extérieur dans le virage. Si ça tire, je laisse partir. Si ça va, j’accélère seulement dans les deux cents derniers.

— Je n’ai compris que « pas de départ stupide ».

— C’est déjà le plus important.

— Tu vas y arriver ?

Elle me regarda.

Question idiote.

Elle inspira.

— Je vais faire la course d’aujourd’hui.

Je sentis la phrase revenir vers moi.

Modifiée.

À elle.

— D’accord.

Elle sourit.

— Tu vois, j’ai retenu.

— Je suis impressionné.

— Tu devrais.

Elle hésita. Très court.

Puis ses doigts touchèrent les miens sur la barrière.

Pas une main prise.

Pas devant tout le monde.

Juste deux doigts.

Une seconde.

— Merci d’être là.

— Je suis content d’être là.

— Même avec le bruit ?

— Même avec le bruit.

— Même avec mon père ?

Je jetai un regard vers lui.

Il regardait le programme avec une intensité peu crédible.

— Ton père fait partie de l’expérience régionale.

— Il serait ravi de cette formulation.

— Je m’abstiendrai.

Samir l’appelait.

Elle recula.

— Je dois y aller.

— Oui.

Elle fit deux pas.

Puis revint d’un demi.

— Si je pars trop vite, tu peux avoir une pensée très jugeante. Mais discrète.

— C’est mon domaine.

— Je sais.

Elle partit.

Je remontai vers les gradins.

Le père de Liora me regarda.

— Elle a dit quoi ?

— Qu’elle allait faire la course d’aujourd’hui.

Il resta silencieux.

Sa mère posa une main sur son genou.

— C’est bien.

— Oui.

Il regarda Liora rejoindre les autres filles près de la chambre d’appel.

— C’est très bien.

Sa voix disait autre chose.

De l’inquiétude.

De la fierté, peut-être.

Une peur qui cherchait une chaise où s’asseoir.

Les minutes avant la course eurent une durée illégale.

Liora disparut derrière un groupe.

Réapparut avec les autres concurrentes.

Huit filles. Peut-être dix.

Je comptai mal parce que mon attention revenait toujours à elle.

Elles se placèrent près de la ligne de départ du huit cents mètres.

Deux tours. C’était tout.

Deux tours de piste.

Huit cents mètres.

Une distance ridiculement courte pour contenir autant de tension.

Le père de Liora murmura :

— Elle est au couloir cinq.

— Je vois, dit sa mère.

— Son appui a l’air correct.

— Oui.

— Elle serre trop les épaules.

— Elle va les relâcher.

— Tu crois ?

— Oui.

Il inspira.

— D’accord.

Je ne savais pas si elle allait relâcher les épaules.

Je ne savais pas si son appui était correct.

Je savais seulement que, de loin, elle avait l’air très seule au milieu des autres.

Pas seule parce qu’elle n’avait personne.

Seule parce que courir, au moment du départ, semblait ramener chacun dans son propre corps.

Le starter leva le bras.

Le stade sembla baisser de volume.

Pas vraiment.

Mon corps, lui, coupa le reste.

Coup de pistolet.

Les filles partirent.

Le bruit des pointes sur la piste arriva avec un léger décalage.

Liora ne partit pas devant.

Je le vis immédiatement.

Elle aurait pu.

Son corps semblait vouloir jaillir plus fort, prendre l’espace, chasser la frustration dans la première ligne droite.

Mais elle resta placée.

Quatrième ou cinquième.

À l’extérieur d’une fille en maillot bleu.

Pas coincée.

Pas libre non plus.

— Bien, souffla son père.

Très bas.

Puis, comme s’il s’était rappelé qu’il n’était pas le coach :

— Enfin, je crois.

Premier virage.

Je ne respirais plus correctement.

Chaque appui de Liora semblait se poser quelque part dans ma poitrine.

Elle resta à sa place.

Pas d’accélération inutile.

Pas de grand détour.

Ses bras bougeaient vite, mais pas trop.

Je ne savais pas si c’était bon.

J’avais l’impression que oui.

Au deux cents mètres, le groupe s’étira.

Deux filles devant.

Trois ensemble derrière.

Liora dans ce groupe-là.

— Elle pourrait passer maintenant, murmura son père.

— Tu as dit que tu ne commentais pas, dit sa mère.

— Je constate intérieurement à voix basse.

— C’est un commentaire.

Liora sembla vouloir se décaler.

Un espace s’ouvrit sur la droite.

Elle pouvait prendre l’extérieur.

Son corps sembla dire oui.

Puis elle ne le fit pas.

Elle resta.

Une demi-seconde de retenue.

Presque invisible.

Mais je le vis.

— Elle s’est retenue, dis-je.

Le père de Liora me regarda.

— Oui.

Son ton avait changé.

Peut-être parce que je n’avais pas dit une bêtise.

Ou parce que nous avions vu la même chose.

Premier passage devant nous.

Le groupe arriva avec un bruit de souffle, de pointes, de maillots, de corps lancés.

Liora passa.

Vite.

Beaucoup trop vite pour quelqu’un qui faisait une course « intelligente », selon mes critères personnels basés sur la vitesse d’un humain moyen au supermarché.

Son visage était concentré.

Pas fermé. Pas souffrant.

La mâchoire serrée, oui.

Les yeux sur la ligne.

Elle ne regarda pas les gradins.

Évidemment.

Elle passa devant nous en quatrième position.

Peut-être cinquième.

Je perdis le compte parce que mon cerveau avait décidé que les nombres étaient secondaires face à l’existence de sa cheville gauche.

La cloche sonna.

Je détestai immédiatement ce bruit.

Il annonçait une fin.

Ou une catastrophe.

Ou simplement le dernier tour, ce qui était déjà excessif.

Les deux premières accélérèrent dans la ligne opposée.

Liora resta derrière le petit groupe.

Elle ne se lança pas tout de suite.

Je sentis son père bouger à côté de moi.

Son genou montait et descendait rapidement.

Très digne. Très discret.

Pas du tout.

— Elle doit attendre, dit-il.

— Elle attend, dit sa mère.

— Oui.

— Alors respire.

Il inspira. Fort.

Beaucoup trop fort.

Un homme devant nous se retourna.

Le père de Liora lui lança un regard qui découragea toute remarque.

Trois cents mètres restants.

Une fille devant Liora ralentit légèrement.

Ou Liora accéléra.

Je ne savais pas.

Mais l’écart changea.

Liora se décala.

Cette fois, elle passa.

Pas brutalement.

Pas en jetant tout son corps dehors.

Elle glissa à côté, prit l’espace, revint dans la trajectoire.

Un geste propre.

Même moi, je le compris.

— Voilà, dit son père.

Sa mère avait les mains jointes maintenant.

Très calme en apparence. Mauvaise comédienne, finalement.

Le dernier virage arriva.

Je ne savais pas pourquoi on autorisait des virages à la fin d’une course avec une cheville récente.

Concept douteux.

Liora entra dedans en troisième position du groupe de chasse.

Quatrième au total, peut-être.

Une fille derrière elle se rapprocha.

Ma gorge se serra.

Liora accéléra.

Un peu. Pas trop.

Je crus voir son pied gauche protéger l’appui.

Pas franchement.

Juste une prudence dans l’angle.

Elle ne luttait pas contre. Elle courait avec.

Cette idée me traversa pendant qu’elle sortait du virage.

Courir avec.

Pas contre.

Ligne droite finale.

Là, le stade changea.

Les voix montèrent.

Parents. Coachs. Coéquipiers.

Des prénoms. Des « allez ».

Des cris qui se superposaient jusqu’à ne plus rien vouloir dire.

Le père de Liora se leva.

— Allez, Liora.

Pas crié. Pas vraiment.

Enfin si.

À sa manière.

Sa mère se leva aussi.

Moi, je restai assis une demi-seconde de trop, puis je me levai.

Liora avançait.

Vite.

Moins vite que la fille de tête.

Plus vite que celle derrière.

Ou l’inverse.

Je ne comprenais plus.

Il y avait seulement son visage, ses bras, ses épaules enfin basses, son pied qui tenait, son corps entier qui avait envie d’aller plus loin que ce qu’il devait.

À cinquante mètres, elle sembla vouloir lancer plus fort.

Je le vis.

Cette envie de tout donner.

De prouver. De brûler le reste.

Puis son visage changea.

Pas beaucoup.

Un choix minuscule.

Elle accéléra quand même.

Pas n’importe comment.

Pas avec rage. Pas contre sa cheville.

Avec ce qu’elle avait.

Elle franchit la ligne quatrième.

Ou cinquième.

Je dus attendre l’annonce pour le savoir.

Elle continua quelques pas.

Ralentit.

Ne tomba pas.

Ne se tint pas immédiatement la cheville.

Respira, penchée en avant, mains sur les cuisses.

Samir la rejoignit.

Il posa une main brève entre ses épaules.

Elle hocha la tête.

Puis elle se redressa.

Je n’entendis rien.

Je vis seulement son visage.

Frustré. Très frustré.

Vivant.

Le père de Liora resta debout.

— Quatrième, dit-il.

Sa mère regardait le tableau.

— Quatrième.

— Elle n’a pas forcé dans le dernier virage.

— Non.

— Elle aurait pu prendre la troisième.

— Peut-être.

Il se tut. Longtemps.

— Elle a bien couru.

Sa mère le regarda.

— Oui.

Il hocha la tête, comme s’il venait d’accepter un résultat complexe.

— Très bien couru.

Sur la piste, Liora marchait maintenant, Samir à côté d’elle.

Elle boitait un peu. Très peu.

Ou je le voulais très peu.

Samir lui parlait.

Elle répondit avec un geste agacé.

Il sourit. Elle secoua la tête.

Puis, finalement, elle sourit aussi.

Pas grand. Pas vainqueur.

Un sourire contrarié.

Un sourire qui disait qu’elle détestait avoir fait ce qu’il fallait.

— On descend ? demanda sa mère.

Le père de Liora avait déjà commencé.

Nous descendîmes vers la sortie des athlètes.

Mon sac cognait contre ma hanche.

J’avais oublié qu’il existait.

Très vexant pour une préparation aussi complète.

Liora arriva près de la barrière quelques minutes plus tard, serviette autour du cou, souffle encore haut, joues rouges, cheveux échappés de partout.

Elle avait l’air épuisée. Et furieuse.

Et belle d’une manière qui me prit au dépourvu.

Belle comme une personne revenue d’un endroit où elle avait dû choisir en plein effort.

Sa mère l’enlaça brièvement.

— Ça va ?

— Oui.

Puis elle se reprit.

— Quatre. Peut-être cinq.

Sa mère eut un sourire immense.

Pas à cause du chiffre.

À cause de la correction.

— Bien.

Son père posa les mains sur les épaules de Liora.

Elle leva un doigt.

— Papa, non.

— Je n’ai rien dit.

— Tu allais.

— Je voulais dire que tu as très bien couru.

Elle se figea.

La phrase entra.

On le vit.

Elle voulut probablement la repousser.

Trop compliment. Trop père.

Trop difficile à recevoir quand elle n’avait pas gagné.

— Je suis quatrième.

— Oui.

— Donc pas très bien.

— Si.

— Papa.

— Tu as couru avec ta blessure, sans te désorganiser, sans forcer quand il ne fallait pas. Tu es restée dans ta course. C’était très bien.

Liora baissa les yeux.

Elle avait l’air plus touchée par cette phrase que par une médaille.

Ce qui la contraria sûrement.

Samir arriva derrière elle.

— Ton père a raison.

— Pitié, pas vous deux en même temps.

— Course intelligente, dit Samir.

Elle ferma les yeux.

— Je vais brûler cette expression.

— Tu vas la garder. Elle t’a évité de finir sur une table de soins.

Il regarda sa cheville.

— Glace en rentrant. Pas de décrassage en courant. Marche douce. Et tu viens me voir demain.

— Oui.

— Quel oui ?

— Le deuxième.

— Bien.

Samir partit.

Le père de Liora le suivit pour demander quelque chose, probablement un rapport verbal complet en quatre parties.

Sa mère s’éloigna chercher à boire.

Très discrètement. Trop discrètement.

Liora et moi restâmes près de la barrière.

Autour, tout continuait.

Courses suivantes.

Annonces. Sacs.

Rires. Cris.

Le monde sportif ne s’arrêtait pas parce qu’une fille venait de finir quatrième.

Elle me regarda.

— Alors ?

— Alors quoi ?

— C’était lent ?

Son ton était léger.

Son visage pas complètement.

Elle voulait une blague. Elle voulait peut-être une vérité.

Les deux.

Je repensai au premier tour.

Au moment où elle s’était retenue.

À son dernier virage.

À l’accélération contrôlée.

À son corps qui n’avait pas cassé pour prouver.

— Non, dis-je. Ça avait l’air difficile.

Elle ne bougea plus.

Puis elle baissa les yeux.

Un petit rire sortit.

Pas joyeux. Pas triste.

— Oui.

Je continuai, parce que parfois une phrase en appelait une autre avant que mon cerveau puisse l’empêcher.

— Tu n’as pas couru moins. Enfin, peut-être en temps, je ne sais pas. Je n’ai pas de compétences. Mais ça n’avait pas l’air moindre. Ça avait l’air plus… tenu.

Elle leva les yeux.

— Tenu ?

— Oui.

— Tu fais de la critique d’art sur ma course ?

— Je peux dire « bravo » si tu préfères.

— Non.

Elle essuya son front avec la serviette.

Ses mains tremblaient un peu, d’effort probablement.

— Continue mal.

Je souris.

— Tu avais envie de partir plusieurs fois.

— Ça se voyait ?

— Un peu.

— Super.

— Et tu ne l’as pas fait. Enfin, tu es partie, évidemment. C’était une course.Mais pas n’importe comment.

Elle me regarda.

Le bruit autour sembla reculer.

— Tu as regardé ça ?

— Je ne comprenais pas grand-chose d’autre.

Elle sourit.

Puis son visage se froissa une seconde.

— J’aurais voulu le podium.

— Je sais.

— J’aurais pu le prendre sans la cheville.

Je ne répondis pas.

Parce que peut-être. Parce que non.

Parce que ça n’avait aucune importance de discuter une réalité qui n’avait pas eu lieu.

Elle reprit :

— J’ai failli y aller dans le dernier virage.

— J’ai vu.

— J’ai failli me dire tant pis.

Elle souffla.

— Et j’ai entendu Samir. Et mon père. Et toi, un peu, beaucoup.

Je me figeai.

— Moi ?

— Ne te bats pas contre ton propre pied !

Je fermai les yeux.

— Mon héritage verbal sera donc celui-là.

— C’était nul.

— Oui.

— Mais utile.

J’ouvris les yeux.

Elle me regardait avec une fatigue très douce maintenant.

— J’avais envie de prouver que j’étais encore moi.

— Et ?

— Et je crois que j’étais encore moi quand même.

Elle semblait presque agacée par cette découverte.

— Très contrariant, dis-je.

— Extrêmement.

Puis elle posa son front contre mon épaule.

Simplement. Sans prévenir.

Pas longtemps.

Son corps était chaud, encore fiévreux de la course.

Je ne bougeai pas tout de suite.

Je n’osai pas.

Puis je levai une main et la posai dans son dos.

Très doucement.

Pas pour la retenir. Pour être là.

Elle resta.

Une seconde.

Deux.

Autour de nous, des gens passaient.

Le micro grésillait.

Le père de Liora pouvait revenir à tout moment avec une analyse de performance et une bouteille d’eau.

Et pourtant, la scène resta petite.

Protégée par sa brièveté.

Liora murmura contre mon pull :

— Je suis quand même dégoûtée.

— Oui.

— Et un peu fière.

— Oui.

— C’est désagréable d’être deux choses à la fois.

— Je connais.

Elle releva la tête.

Ses yeux étaient brillants.

Pas de larmes, ou pas seulement.

— Tu as apporté une poche de froid ?

Je la fixai.

— Non.

Elle plissa les yeux.

— Mensonge.

— Oui.

Elle éclata de rire, puis se reprit avec une grimace.

— Aïe. D’accord. Donne.

Je sortis la pochette isotherme du sac.

Elle la regarda comme si elle venait de découvrir une preuve d’affection très embarrassante.

— Tu es impossible.

— Prévoyant.

— Impossible et prévoyant.

— J’accepte.

Elle s’assit sur un banc près de la barrière et posa la poche contre sa cheville.

Je m’assis à côté. Pas trop près.

Puis, comme au stade l’autre jour, son épaule vint toucher la mienne.

Cette fois, ni l’un ni l’autre ne fit semblant.

Son père revint avec Samir.

Il vit la poche de froid.

Puis moi. Puis Liora.

Puis notre proximité.

Il s’arrêta une fraction de seconde.

Très courte.

Assez pour que je prépare mentalement trois explications, deux excuses et une sortie par les gradins.

Il ne dit rien.

Rien du tout.

Il se contenta de tendre une bouteille d’eau à sa fille.

— Tiens.

— Merci.

Il regarda la poche de froid.

— Bonne initiative.

Je ne savais pas s’il parlait à elle ou à moi.

Peut-être aux deux.

— Merci, dis-je.

Sa mère revint quelques secondes plus tard avec des barres de céréales.

Elle nous regarda, sourit doucement, puis fit comme si elle n’avait rien vu.

Ce qui était très différent de ne rien voir.

Liora but. Puis elle me regarda.

— Tu sais que maintenant, il va t’associer officiellement aux fournitures médicales.

— C’est une place stable.

— Pas très romantique.

— On a commencé avec un chat disparu et une entorse. La barre était particulière.

Elle rit, plus doucement cette fois.

Son père parlait avec Samir de récupération, de reprise, de semaine allégée.

Liora les regarda.

— Ils vont faire un plan de bataille.

— Oui.

— Tu vas participer ?

— Je peux prendre des notes.

Elle me donna un léger coup d’épaule.

— Ne sois pas trop heureux.

— Je suis neutre.

— Tu es ravi.

— Un peu.

Elle secoua la tête.

Puis son sourire revint.

Fatigué.

Vrai.

— Deux tours, dit-elle.

— Oui.

— C’est court, hein ?

Je regardai la piste.

Les lignes. Le virage.

La ligne d’arrivée.

— Non.

Elle tourna la tête vers moi.

— Pour moi, ça ne l’était pas.

Elle resta silencieuse.

Puis elle posa sa main sur la mienne, sur le banc.

Pas cachée. Pas annoncée.

Simple.

Je refermai doucement mes doigts autour des siens.

Le stade continuait autour.

Je ne comprenais pas tout à ce monde.

Les chronos. Les stratégies. Les points.

Les séries. Les gestes.

Les mots exacts.

Mais je comprenais que Liora y avait couru avec quelque chose de plus difficile que la vitesse.

Elle avait accepté une course qui ne ressemblait pas à celle qu’elle voulait.

Sans se casser pour corriger l’écart.

C’était peut-être ça, la victoire de justesse.

Pas monter sur le podium. Pas prouver que rien ne l’atteignait.

Faire deux tours avec son corps réel, sa frustration réelle, son feu réel, et franchir la ligne sans avoir menti à tout ça.

Elle serra ma main.

— Alors, monsieur critique d’art sportif ?

— Oui ?

— Tu reviendras ?

Je la regardai.

La réponse était simple.

Cette fois, même moi je n’eus pas besoin de la compliquer.

— Oui.

Elle sourit.

— Même si je ne gagne pas ?

— Surtout si tu fais des courses difficiles.

Elle détourna les yeux.

Peut-être parce que la phrase avait trouvé un endroit trop précis.

Puis elle regarda la piste, la poche de froid contre sa cheville, ma main dans la sienne, ses parents à quelques mètres, son coach en train de parler de récupération.

— Très bien, dit-elle. Mais la prochaine fois, je gagne quand même.

Je souris.

— Évidemment.