Le bruit d'à côté

Fin

Le jour de l’exposition, je changeai trois fois de t-shirt.

Pas parce que les deux premiers étaient objectivement mauvais.

Le premier était noir.

Le deuxième aussi, avec une coupe légèrement différente, ce qui pouvait justifier une crise si l’anxiété collaborait assez.

Le troisième était gris.

Je le gardai.

Décision forte.

Lapin mâchait tranquillement son foin, étranger à la violence du choix vestimentaire humain. Eugène, lui, était assis sur le canapé et me regardait avec cette curiosité vague des chats qui observent un homme en train de perdre dignement contre un cintre.

— Quoi ?

Il cligna des yeux.

— C’est une exposition. Tu ne peux pas comprendre.

Il se lécha l’épaule.

Très bien.

L’art contemporain n’avait aucune influence sur son programme.

Je retournai devant le miroir.

Le t-shirt gris allait. La veste aussi.

Les chaussures étaient propres.

Trop propres ?

Non.

Chaussures propres acceptables.

Je passai une main dans mes cheveux.

Erreur.

Je venais d’annuler dix minutes d’efforts incertains.

Il était dix-sept heures douze.

Le vernissage commençait à dix-neuf heures.

Le lieu était à vingt-cinq minutes en métro.

Donc, techniquement, je pouvais encore fuir, changer d’identité, devenir gardien de phare, ou rester dans le studio en prétendant avoir été retenu par une urgence.

Aucune de ces options n’était adulte.

Certaines avaient pourtant un charme logistique.

Mon téléphone vibra.

Liora.

« Tu es encore chez toi ou déjà caché sous une table de la galerie ? »

Je souris.

« Pas encore parti. Je cherche une tenue qui dit ‘artiste présent mais pas disponible pour expliquer son rapport à la lumière’. »

Elle répondit presque aussitôt.

« Je recommande le gris. Le noir dit ‘je souffre en silence’, le gris dit ‘je souffre mais j’ai envoyé ma note d’intention’. »

Je regardai mon t-shirt.

Très inquiétant.

« Tu es dans mon appartement ? »

« Non. Je lis ton âme textile. »

Je soufflai par le nez.

Puis un autre message arriva.

« Tu veux que je passe avant ? »

Je restai avec le téléphone dans la main.

Elle pouvait passer.

Entrer.

S’asseoir sur le canapé.

Faire une blague sur ma veste.

Regarder Eugène avec reproche.

M’embrasser peut-être.

Puis il faudrait partir.

Et je savais que si elle passait, une partie de moi aurait envie qu’elle reste ici avec moi plutôt que d’aller dans une salle remplie de gens qui allaient regarder mon travail en tenant des verres de jus de pomme bio ou de vin blanc tiède.

Je répondis :

« Non. Je vais y aller seul. »

Les trois points apparurent.

Disparurent.

Réapparurent.

« D’accord. »

Puis :

« Je te rejoins là-bas. »

Puis :

« Je serai en retard de manière raisonnable. Pour préserver ton autonomie dramatique. »

Je souris.

« Merci pour ce soutien très structuré."

Elle :

"Je progresse. »

Je posai le téléphone.

Mon cœur battait trop vite.

Pas seulement parce que j’allais montrer mes dessins.

Parce qu’elle allait les voir là-bas.

Pas dans mon studio.

Là-bas.

Dans le monde.

La note d’intention avait été acceptée.

Mathilde avait tenu parole.

Le texte général parlait encore d’espaces domestiques, de retrait, de jeunesse et de mondes intérieurs. Certains termes me donnaient toujours envie de tousser légèrement.

Mais sous mon nom, il y avait mes mots.

Pas tous.

Une version ajustée.

Juste.

« Aurèl dessine des lieux calmes et habités, même lorsque personne n’apparaît dans l’image. Une table, une fenêtre, un couloir ou un studio gardent les traces de gestes ordinaires. Son travail s’intéresse aux refuges modestes, aux habitudes, à ce qui reste après le passage des corps. »

Ce n’était pas parfait. C’était fidèle.

Différence majeure.

Je regardai l’heure.

Dix-sept heures vingt-six.

— Bon.

Eugène leva une oreille.

— Je vais y aller.

Aucune réaction.

Il se leva, s’étira, puis descendit du canapé pour aller boire dans sa gamelle.

Fin du discours.

Je vérifiai le balcon. Fermé.

La fenêtre. Fermée.

La porte. Bientôt fermée.

Demitrius.

Vivant, méfiant, immobile.

Eugène.

Occupé à boire avec l’air d’un animal innocent.

Je pris mes clés.

Puis je sortis.

Le couloir était calme.

La porte de Liora fermée.

Derrière, aucun bruit.

Ou presque.

Je restai une seconde sur le palier.

Au début, il y avait eu ce mur.

Les pas rapides.

Les rires.

Une existence à côté de la mienne, sans visage.

Maintenant, il y avait des messages.

Des blessures.

Des baisers.

Des phrases encore mal rangées.

Et ce soir, elle viendrait.

Pas pour me pousser vers la salle.

Pas pour me tirer par la manche.

Pour être là.

Je descendis.

Le métro me sembla plus bruyant que d’habitude.

Ou peut-être que j’avais moins de peau.

Chaque conversation me frôlait.

Un homme regardait une vidéo sans écouteurs, crime contemporain très soussanctionné.

Je tenais mon téléphone dans ma poche sans le sortir.

Grande victoire.

À l’arrêt, je faillis vérifier mes messages.

Je ne le fis pas. Deuxième victoire.

Personne n’applaudit.

Le lieu d’exposition était dans une petite rue près du canal.

Pas une grande galerie blanche et intimidante.

Plutôt un espace culturel indépendant, ancienne boutique transformée en salle d’exposition, avec une grande vitrine, un sol en béton ciré, des murs blancs et une table où les biscuits allaient probablement devenir mous à vingt heures quinze.

À travers la vitre, je voyais déjà des gens bouger.

Mathilde.

Deux artistes croisés au montage.

Un homme avec une veste beige.

Une femme portant des boucles d’oreilles rouges immenses, très courageuses.

Je restai sur le trottoir.

Pas longtemps.

Assez pour que la porte puisse remarquer ma lâcheté.

Puis je rentrai.

La chaleur m’enveloppa aussitôt.

Lumière douce.

Voix.

Odeur de peinture fraîche, de vin, de papier imprimé.

Mathilde me vit immédiatement.

Elle traversa la salle.

— Aurèl ! Tu es là.

Phrase étrange.

Évidemment que j’étais là.

Sauf que non, justement.

Il y avait eu plusieurs versions de moi qui n’étaient pas venues.

— Oui.

Réponse brillante.

Elle sourit.

— Ça va ?

— Oui.

Elle me regarda.

— Un peu non, mais globalement oui ?

— Voilà.

— Parfait. C’est souvent l’état normal d’un vernissage.

Elle me fit signe de la suivre.

— Tes pièces sont au fond, à droite. Le cartel est imprimé. Je t’ai mis la version courte qu’on avait validée.

La salle était divisée en trois zones.

À gauche, des photographies.

Au centre, des petites sculptures ou installations, je ne savais pas quel terme était le moins offensant.

À droite, mes images.

Je les vis avant d’être prêt.

Ce qui était logique.

Les œuvres n’attendent pas qu’on soit prêt.

Elles étaient accrochées en ligne irrégulière, avec assez d’espace entre chaque pour respirer.

La table.

La fenêtre.

Le couloir.

Le coin de studio.

La chaise déplacée.

Et la dernière.

Celle que j’avais ajoutée plus tard.

Pas prévue au départ.

Un balcon intérieur, presque.

Pas vraiment un balcon.

Une pièce vue depuis l’intérieur, baie vitrée ouverte sur une rambarde, lumière chaude sur le sol, une paire de chaussures de course posée près de l’entrée, un plaid froissé sur un canapé, un verre oublié sur une table basse.

Aucune silhouette.

Personne.

Mais quelque chose venait d’entrer.

Ou de partir.

Ou de rester.

Je ne savais pas exactement.

Je savais seulement que je n’aurais pas dessiné cette image avant Liora.

Pas comme ça.

Mathilde s’arrêta à côté de moi.

— Ça rend bien.

Je ne répondis pas tout de suite.

Mes images étaient là.

Dans une salle.

Sous des lumières.

Pas sur mon écran.

Pas dans mon studio.

Pas à l’abri de moi.

Je regardai le cartel.

Mon nom.

Aurèl.

Puis le texte.

Mes mots.

Enfin, une version de mes mots.

Je lus tout, lentement, comme si je ne l’avais pas déjà relu dix fois.

La phrase était toujours correcte.

Elle ne s’était pas transformée en trahison pendant l’impression.

Soulagement technique.

— Merci, dis-je.

Mathilde hocha la tête.

— Tu as bien fait d’insister. Le texte est plus juste comme ça.

Cette phrase, prononcée dans la salle, près de mes images, avait plus de poids que par mail.

— Merci de l’avoir changé.

— C’était normal.

Elle regarda mes pièces.

— Tu vas voir, les gens entrent bien dedans. Il y a quelque chose de très accessible, mais pas facile. Enfin, je veux dire, pas simpliste.

Je souris un peu.

— Je prends accessible et pas simpliste.

— Très raisonnable.

Elle fut appelée près de l’entrée.

Je restai seul devant mes œuvres.

Erreur. Ou pas.

Je ne savais pas où me mettre.

Près des images, c’était prétentieux.

Loin des images, c’était lâche.

Entre les deux, je gênais probablement la circulation.

Très bien.

J’étais devenu un meuble mal placé.

Des gens commencèrent à entrer davantage.

Les conversations se densifièrent.

Verres.

Manteaux.

Rires.

Chaussures sur le béton.

Je repérai immédiatement plusieurs profils de visiteurs : ceux qui lisaient tous les cartels avec un sérieux presque religieux, ceux qui hochaient la tête devant chaque pièce comme si l’art était une réunion à valider, ceux qui cherchaient la bonne zone avec une affection mal dissimulée.

Je me demandai à quelle catégorie appartiendrait Liora.

Probablement celle qui arrivait en retard, lisait trop vite, puis s’arrêtait soudain à un détail.

Hypothèse. Très fondée.

Deux femmes s’arrêtèrent devant ma série.

Je fis semblant de regarder mon téléphone sans l’allumer.

Très subtil.

— C’est doux, dit la première.

— Oui, répondit l’autre. Un peu triste aussi.

Je me raidis.

Triste.

D’accord.

Possible.

Pas interdit.

— Je ne trouve pas que ce soit triste, reprit la première. Plutôt comme après le départ de quelqu’un.

— Oui, mais pas abandonné.

Je respirai.

Pas abandonné.

J’avais envie de lui offrir un biscuit mou en signe de reconnaissance.

Elles lurent le cartel.

— Oui, voilà. Les traces.

Elles passèrent à la pièce suivante.

Je survécus.

Un homme en veste beige arriva ensuite.

Il regarda le dessin de la table, très longtemps, puis dit à la personne à côté de lui :

— C’est très génération post-confinement.

Ah.

Le vieux monstre.

Sous une autre forme.

Je sentis mon ventre se contracter.

La personne avec lui lut le cartel.

— Peut-être. Mais je crois que ce n’est pas exactement le sujet. C’est plus intime.

L’homme haussa les épaules.

— Oui, enfin c’est l’époque.

C’est l’époque.

Formule pratique.

On pouvait y ranger toute œuvre qui refusait de se défendre immédiatement.

Je respirai.

Il avait le droit de lire ça.

Je ne pouvais pas entrer dans chaque regard avec un stylo rouge.

Mais cette fois, il y avait le cartel.

Il y avait mes mots.

L’homme pouvait projeter autre chose.

Il ne m’effaçait pas entièrement.

Je restai debout.

Un peu plus droit.

Pas beaucoup.

Assez.

Mon téléphone vibra.

Liora.

Je suis devant. Je marche lentement pour une entrée dramatique responsable.

Je regardai vers la vitre.

Elle était là.

Dehors.

Veste sombre.

Cheveux attachés.

Pas de béquille.

Cheville toujours protégée, je le savais, même si je ne la voyais pas encore.

Elle ne se précipita pas.

Elle regarda à travers la vitre.

Me vit.

Sourit.

Puis entra.

Le bruit de la salle sembla changer.

Pas parce que tout le monde la remarqua.

Parce que moi, oui.

Elle marcha vers moi plus lentement que dans les premiers jours.

Pas à cause d’une faiblesse évidente.

À cause d’une attention nouvelle.

Son corps n’avait pas perdu son énergie.

Elle la tenait autrement.

— Salut, dit-elle.

— Salut.

Nous étions au milieu d’une salle pleine de gens, donc il fallait décider comment deux personnes qui s’étaient embrassées plusieurs fois, sans formulaire de situation, se disaient bonjour en public.

La réponse fut : maladroitement.

Elle sembla hésiter entre me prendre dans ses bras, m’embrasser, me donner un coup d’épaule ou faire un salut militaire.

Je ne fis rien d’utile.

Finalement, elle posa deux doigts contre mon poignet.

Bref.

Discret.

Assez.

— Tu es là, dit-elle.

— Oui.

— Vraiment là.

Je regardai la salle.

— Pour l’instant.

— Ça compte.

Elle ne plaisantait pas.

Pas entièrement.

Je baissai les yeux vers sa cheville.

— Et toi ?

— Trois.

Je relevai les yeux.

Elle sourit.

— Tu vois, je réponds directement maintenant.

— Très impressionnant.

— J’ai failli dire « ça va ». J’ai résisté.

— Progrès majeur.

— Je sais.

Elle regarda derrière moi.

Mes œuvres.

Son expression changea immédiatement.

La vitesse sortit de son visage.

La vitesse.

Elle ne dit rien.

C’était rare.

Donc important.

— Tu veux… commençai-je.

Je ne finis pas.

Elle secoua légèrement la tête.

Pas non.

Pas maintenant.

Elle avança vers le mur.

Je restai un peu en retrait.

C’était difficile.

De la voir voir.

Nouvelle catégorie de malaise.

Elle commença par la première image.

La table.

Elle lut le cartel général.

Puis mon nom.

Puis la note.

Elle lut lentement.

Vraiment lentement.

Je la regardais lire.

Ce qui était une activité beaucoup trop intime pour un lieu public.

Ses yeux suivirent les lignes.

Lieux calmes.

Espaces habités.

Traces de gestes ordinaires.

Refuges modestes.

Ce qui reste.

Elle regarda ensuite les images une par une.

Devant la fenêtre, elle pencha légèrement la tête.

Devant le couloir, son visage s’adoucit.

Devant le coin de studio, elle sourit à peine.

Puis elle arriva à la dernière.

La baie vitrée.

La rambarde.

Les chaussures de course.

Le plaid.

Le verre.

La lumière.

Elle resta immobile.

Longtemps.

Trop longtemps pour être simplement polie.

Je sentis mon cœur monter dans ma gorge.

Elle avait compris.

Je ne savais pas quoi exactement.

Mais elle avait compris qu’elle était là sans y être.

Pas elle en portrait.

Une trace.

Une manière dont le monde avait changé de position après son passage.

Liora se retourna vers moi.

Ses yeux étaient brillants.

Pas beaucoup.

Pas de manière dramatique.

Assez pour que je veuille immédiatement faire semblant de vérifier un cartel.

— C’est mon bordel ? demanda-t-elle doucement.

Je regardai l’image.

— Ce n’est pas du bordel.

— Mes chaussures.

— Des chaussures inspirées de chaussures.

— Mon plaid ?

— C’est mon plaid.

— Déplacé par moi.

— Probablement.

Elle sourit.

Puis regarda de nouveau l’image.

— Il n’y a personne.

— Non.

— Mais on sait.

Je ne répondis pas.

Elle avait trouvé la phrase.

Encore.

Très irritant.

Très important.

— On sait que quelqu’un vient d’entrer trop vite, dit-elle.

Je baissai les yeux.

— Peut-être.

— Et que la pièce n’a pas détesté ça.

Je relevai les yeux.

Elle regardait encore le dessin.

Pas moi.

Heureusement.

— Non, dis-je.

Ma voix était basse.

— Elle n’a pas détesté.

Liora relut le cartel.

— Là, ça va.

— Quoi ?

— Le texte. Il commence au bon endroit.

Je regardai le mur.

Mon nom.

Mes images.

Mes mots.

— Oui.

— Tu vois ?

Elle tourna la tête.

— Je ne dis pas « tu vois » comme « je te l’avais dit ».

— Heureusement.

— Je dis « tu vois » comme… tu vois ?

— Formulation solide.

— Tais-toi.

Elle sourit, puis ses doigts cherchèrent les miens, brièvement, dans l’espace entre nous.

Pas assez pour attirer l’attention.

Assez pour que je sente la chaleur.

Elle lâcha avant que quelqu’un nous parle.

Très bien.

Le monde extérieur continuait d’exister.

Ses parents arrivèrent quinze minutes plus tard.

Je les vis entrer avant Liora.

Son père portait une veste sombre, très droite, bien sûr.

Sa mère avait un foulard coloré et ce regard tranquille des gens qui peuvent traverser une pièce sans essayer de la contrôler.

Liora leva la main.

Son père nous repéra.

Puis la salle.

Puis mes œuvres.

Puis moi.

Ordre d’analyse probable.

— Bonsoir, Aurèl.

— Bonsoir.

Sa mère m’embrassa sur la joue.

Je ne l’avais pas anticipé.

Je survivrai.

— Félicitations, dit-elle.

— Merci.

Son père regarda ma série.

Directement mes images.

Il prit le temps.

Vraiment.

Il lut le cartel.

Je le regardai lire avec un niveau de tension supérieur à celui ressenti devant certains clients ayant le pouvoir de ne pas me payer.

Il passa d’une image à l’autre.

La table.

La fenêtre.

Le couloir.

Le studio.

Le balcon.

Devant la dernière, il resta plus longtemps.

Il remarqua les chaussures.

Bien sûr.

Ses yeux descendirent vers la cheville de Liora, revinrent au dessin, puis vers moi.

Il ne sourit pas.

Ou très peu.

— C’est précis, dit-il.

Deux mots.

Venant de lui, c’était peut-être une accolade complète.

— Merci.

Il relut le cartel.

— On comprend mieux ce que vous vouliez dire.

Je ne sus pas quoi faire de cette validation.

Mon corps proposa plusieurs options inutiles.

Rire.

Dire « ce n’est rien ».

Me cacher.

Je choisis :

— J’espérais.

Sa mère regarda son mari.

— Il a aussi bien fait de demander à changer le texte.

Je me figeai.

Le père de Liora hocha la tête.

— Oui.

Puis, après une petite pause :

— Vous avez bien fait.

Je restai immobile.

Liora ne dit rien.

Je sentis pourtant sa présence à côté.

Comme si elle retenait volontairement toutes les phrases qu’elle aurait pu ajouter.

C’était peut-être ça, sa manière de me laisser recevoir.

Ne pas accélérer.

Ne pas traduire la validation à ma place.

Son père regarda encore les images.

— Vous êtes resté dans quelque chose de sobre.

Je ne savais pas si c’était positif.

Sa femme sourit.

— Chez lui, c’est positif.

— Bien sûr que c’est positif, répondit-il.

Liora murmura :

— On ne sait jamais, avec toi.

Il lui lança un regard.

— Je sais formuler un compliment.

— Tu viens de dire « sobre ».

— Précis et sobre.

— Ah oui. Là, c’est presque indécent.

Sa mère rit doucement.

Je souris.

Un peu.

Quelques visiteurs s’approchèrent, et la conversation se dispersa.

Mathilde présenta Liora à une autre artiste.

Sa mère alla voir les photographies.

Son père resta près de ma série, puis posa une question sur la technique.

Une vraie question.

Je répondis.

Mal au début.

Puis mieux.

Il écouta sans m’interrompre.

Quand je terminai, il hocha la tête.

— C’est donc très construit, malgré l’apparence calme.

Je souris malgré moi.

— Oui.

— Cela se voit.

Encore une phrase simple.

Elle compta.

La soirée continua.

Je parlai à des gens.

Vraiment.

Pas beaucoup.

Pas bien à chaque fois.

Mais je répondis.

Une femme me demanda si les lieux étaient réels.

Je dis que certains partaient de mon studio, d’autres de souvenirs, d’autres d’endroits recomposés.

Un homme me parla de solitude.

Je ne me refermai pas.

Je dis que oui, il pouvait y en avoir, mais pas forcément comme une absence. Parfois comme un espace où les traces devenaient visibles.

Il hocha la tête.

Peut-être qu’il comprit.

Peut-être qu’il nota mentalement « jeune homme un peu compliqué ».

Les deux étaient acceptables.

Un autre visiteur resta devant la dernière image et dit :

— On a l’impression que quelqu’un vient de poser ses affaires et qu’il va revenir.

Je ne répondis pas immédiatement.

Puis je dis :

— Oui.

Simple.

Suffisant.

Je ne contrôlais pas tout.

Certains passaient vite.

D’autres s’arrêtaient trop près.

Quelqu’un confondit mon dessin de fenêtre avec une photographie.

Quelqu’un dit que ça lui rappelait le confinement.

Peu à peu, la salle devint plus chaude, plus bruyante.

Les verres se vidaient.

Les biscuits ramollissaient, effectivement.

Mathilde courait d’un groupe à l’autre avec un sourire professionnel qui devait lui fatiguer les joues.

Je perdis Liora un moment dans la salle.

Pas vraiment.

Je savais toujours où elle était.

Près des sculptures, puis des photographies, puis avec sa mère près de l’entrée.

Elle marchait prudemment, mais elle marchait.

Elle parlait moins vite que dans mon souvenir du début.

Ou peut-être que je l’entendais autrement.

À un moment, je la vis devant ma série avec une fille que je ne connaissais pas.

Elle montrait le cartel.

Puis elle dit quelque chose.

Je ne l’entendis pas.

Elle n’expliquait pas pour moi.

Je le compris à sa posture.

Elle ne traduisait pas.

Elle disait seulement ce qu’elle avait vu.

Nuance.

Encore.

Vers vingt et une heures, j’eus besoin d’air.

Pas fuite. Pause.

Important.

Je sortis par la petite porte latérale, traversai un couloir étroit, puis une cour intérieure minuscule entre deux bâtiments. Une fenêtre haute, des caisses empilées, une plante en pot, deux marches en pierre.

La ville était derrière, plus basse.

Les bruits de la galerie traversaient la porte fermée.

Étouffés.

Verres.

Voix.

Rires.

Pas complètement contre moi.

Je m’assis sur une marche.

Respirai.

L’air était frais.

Mon corps se rappelait qu’il existait après deux heures passées à tenir une posture sociale approximative.

La porte s’ouvrit doucement.

Je tournai la tête.

Liora.

Bien sûr.

— Je peux ?

— Oui.

Elle entra dans la cour et referma derrière elle.

Le bruit diminua encore.

Elle descendit les deux marches avec prudence.

Je me levai par réflexe.

Elle me lança un regard.

— Je gère deux marches.

Je restai debout.

— D’accord.

Elle descendit.

Sans problème.

Puis elle s’assit à côté de moi.

— Tu peux te rasseoir maintenant.

— Merci.

Je m’assis.

Nos épaules ne se touchaient pas.

Pas encore.

La cour était à peine éclairée par la fenêtre et par la lumière qui passait sous la porte.

— Ça va ? demanda-t-elle.

Je réfléchis.

— Oui.

Elle tourna la tête.

— Vrai oui ?

— Oui. Fatigué. Nerveux. Mais oui.

— Bien.

Elle sourit.

— Tu n’as pas fui.

— J’ai techniquement quitté la salle.

— Pour respirer.

— Oui.

— Donc ça compte pas.

— Merci pour cette décision réglementaire.

— Je suis très stricte.

— Depuis ta course intelligente, oui.

Elle fit une grimace.

— Ne prononce pas cette expression dans une cour sombre. On ne sait pas ce que ça peut attirer.

Je souris.

Le silence vint.

Calme.

Pas vide.

Elle regarda ses chaussures.

Pas celles du dessin.

Les vraies.

— C’était étrange de les voir.

— Les chaussures ?

— Oui. Enfin, pas seulement. La pièce. Le plaid. La lumière. Ce n’est pas moi, mais c’est… après moi.

Je regardai la cour.

— Oui.

— Tu l’as dessinée quand ?

— Après la poche de froid.

Elle eut un petit rire.

— Très grand moment romantique.

— La condensation était intéressante.

Elle tourna la tête vers moi.

— Évidemment.

Je haussai une épaule.

— Et le reste aussi.

Le silence revint.

Plus précis.

Elle ne combla pas.

Je lui en fus reconnaissant.

À travers la porte, quelqu’un rit fort.

Un verre tinta.

Le monde continuait.

Liora posa ses mains autour de son genou, sans tirer sur sa cheville.

— J’aime bien voir ton monde ici.

Elle chercha.

— Enfin, pas ton monde entier. Je sais que ce n’est pas ton studio. C’est public. Il y a trop de gens et un monsieur m’a expliqué pendant trois minutes que « la chaise dans l’art contemporain est toujours politique ».

— C’est faux ?

— Aucune idée. J’ai pensé à Eugène assis dessus, donc ça a tout ruiné.

Je ris.

Doucement.

— Mais je reconnais ton silence, reprit-elle. Même avec tout le bruit.

La phrase aurait pu être trop belle.

Elle ne l’était pas.

Peut-être parce qu’elle la disait comme une chose constatée, pas comme une phrase préparée.

Je baissai les yeux vers mes mains.

— Moi, je n’étais pas sûr qu’on puisse le reconnaître dehors.

— Si.

Elle ne développa pas.

Juste si.

Confiance dangereuse.

Je respirai.

— Je crois que j’aime bien quand tu es là.

Elle me regarda.

Immédiatement.

Très bien.

La phrase venait de sortir.

J’aime bien.

Je passai une main sur mon visage.

— Non. Attends.

Elle ne parla pas.

Elle attendit.

Je détestai et aimai ça.

— J’aime quand tu es là, dis-je.

Mieux.

Pas encore assez.

Mon cœur battait plus fort.

Derrière la porte, les voix existaient toujours.

— Et quand tu n’es pas là, maintenant, je le remarque.

Je gardai les yeux sur la cour.

Sur la plante.

Sur les caisses.

Sur n’importe quoi sauf elle.

— Pas seulement comme un bruit en moins. Pas seulement parce que le mur est plus calme. Je le remarque vraiment.

Ma voix était basse.

Pas stable. Acceptable.

— Voilà.

Mot final très élégant.

Immense conclusion sentimentale.

Voilà.

Liora ne répondit pas tout de suite.

Je ne savais pas si j’allais survivre.

Puis elle posa sa main sur la mienne, sur la marche.

— Moi, je crois que j’ai arrêté de faire semblant que je venais seulement pour le chat depuis longtemps.

Je tournai la tête vers elle.

Ses yeux étaient doux.

Vifs quand même.

Toujours elle.

— Même quand c’était pour le chat, ajouta-t-elle.

— Il va être insupportable s’il l’apprend.

— Il l’est déjà.

— Oui.

Elle rapprocha son épaule de la mienne.

Cette fois, elles se touchèrent.

— Je te remarque aussi, dit-elle. Même quand tu fais peu de bruit.

La phrase entra doucement.

Elle trouva de la place.

Je tournai ma main sous la sienne et pris ses doigts.

Pas caché.

Pas public non plus.

À notre échelle.

— On est quoi ? demanda-t-elle.

Je la regardai.

— Tu poses vraiment la question maintenant ?

— Oui.

— Dans une cour, pendant mon vernissage ?

— C’est un bon lieu neutre.

— Il y a des caisses.

— Les caisses ne jugent pas.

Je souris.

Elle aussi.

Puis elle redevint plus sérieuse.

— Je ne demande pas pour mettre une étiquette parfaite. Je demande parce que je ne veux pas faire comme si ce n’était rien, juste parce qu’on ne sait pas encore tout faire.

Je la regardai.

Elle venait de ralentir jusque-là.

Jusqu’à une question difficile.

Sans courir devant la réponse.

Je serrai un peu ses doigts.

— Je ne veux pas faire comme si ce n’était rien.

— D’accord.

— Et je ne sais pas encore tout faire.

— Moi non plus.

— Ça se voit moins chez toi.

— C’est parce que je parle plus vite.

— Oui.

Elle sourit.

Puis son regard descendit vers ma bouche.

Le geste était minuscule.

Je le remarquai évidemment.

Je m’approchai.

Elle aussi.

Pas comme la première fois.

Pas avec la même surprise.

Ce baiser-là ne vérifiait pas si une porte existait.

Il l’ouvrait doucement.

Il avait encore de la maladresse, parce que nous étions assis sur des marches inconfortables dans une cour intérieure à côté d’une plante fatiguée, pendant que trente personnes buvaient à côté de mes dessins.

Mais il était plus sûr.

Pas spectaculaire.

Pas long.

Juste assez pour confirmer ce que les phrases avaient laissé debout.

Quand on se sépara, Liora resta proche.

— Tu sais, dit-elle, pour une déclaration, « je le remarque » est très toi.

Je fermai les yeux.

— Je sais.

— J’aime bien.

— Le « bien » est autorisé maintenant ?

— Chez moi, oui. Chez toi, je surveille.

Je ris.

Elle posa son front contre mon épaule, comme après sa course.

Moins essoufflée cette fois.

Plus tranquille.

À l’intérieur, quelqu’un ouvrit la porte.

Nous nous séparâmes légèrement.

Un homme apparut, verre à la main.

Il nous vit.

— Ah, pardon.

Il hésita.

—Vous savez ou sont les toilettes ?

Je le regardai.

Liora aussi.

Très grande scène romantique.

— À gauche dans le couloir, dis-je.

— Merci.

Il disparut.

La porte se referma.

Liora me regarda.

Puis éclata de rire, doucement, pour ne pas attirer d’autres visiteurs urinaires.

— Parfait.

— Très fidèle au ton général de ma vie.

— Oui.

Nous restâmes encore un peu dehors.

Pas longtemps.

Le vernissage continuait.

Il fallait rentrer.

Y retourner.

Avec elle.

Quand nous revînmes à l’intérieur, le bruit me frappa moins fort.

Il était là.

Dense. Chaud.

Imparfait.

Des conversations trop proches.

Des commentaires imprévus.

Des gens devant mes images.

La voix de Mathilde.

La mère de Liora parlait avec une artiste.

Son père se tenait devant mon dernier dessin, encore, comme s’il vérifiait une dernière fois la précision du monde.

Liora marcha à côté de moi.

Pas devant.

Pas derrière.

À côté.

Son épaule frôla mon bras.

Personne ne fit d’annonce.

Personne ne remarqua vraiment, sauf peut-être sa mère, qui sourit dans son verre, et son père, qui nous regarda une seconde avant de reporter son attention sur le cartel avec une discrétion assez honorable.

Je retournai près de mes œuvres.

Un jeune homme lisait la note.

Puis il regarda la série.

— Vous êtes l’artiste ? demanda-t-il.

J’eus encore ce petit mouvement intérieur vers la sortie.

Moins fort.

Je hochai la tête.

— Oui.

— J’aime beaucoup celle-là, dit-il en montrant la dernière. On dirait qu’il vient de se passer quelque chose, mais qu’on arrive après.

Je regardai l’image.

Puis Liora, à côté de moi.

Elle ne dit rien.

Elle me laissa répondre.

— Oui, dis-je. C’est un peu ça.

Le jeune homme hocha la tête.

— C’est calme, mais pas immobile.

Je sentis Liora sourire sans la regarder.

— Merci, dis-je.

Il passa à l’image suivante.

Je restai là.

Présent.

Mal à l’aise, encore.

Mais présent.

La soirée dura encore.

Je ne répondis pas toujours bien.

Je perdis le fil d’une question sur mes influences.

Je dis « euh » trop souvent.

Je bus un verre d’eau en pensant que c’était du jus de pomme, expérience décevante.

Je surpris Mathilde dire que la série avait trouvé une place plus juste après discussion avec l’artiste.

L’artiste.

Moi.

Très étrange.

Liora resta par moments avec moi, par moments ailleurs.

Elle ne me gardait pas.

Elle ne me poussait pas.

Elle occupait la salle à sa manière, plus attentive, mais toujours vive. Elle parlait avec des gens. Elle riait. Elle revenait. Elle regardait parfois mes images comme si elles avaient encore quelque chose à lui dire.

Et chaque fois qu’elle revenait près de moi, le bruit changeait un peu.

Pas moins fort.

Moins contre moi.

Vers la fin, les visiteurs se dispersèrent.

Les verres vides s’accumulèrent.

Les artistes parlaient entre eux avec la fatigue étrange des soirs importants.

Mathilde me remercia encore.

Les parents de Liora partirent avant elle.

Son père me serra la main.

— Bonne exposition, Aurèl.

— Merci.

Il marqua une pause.

— Et bon texte.

Je souris.

— Merci.

Sa mère m’embrassa encore sur la joue.

Cette fois, j’anticipai presque.

— Reposez-vous, dit-elle.

— Vous dites ça à moi ou à Liora ?

— Aux deux.

— Je suis en pleine forme, dit Liora.

Sa mère la regarda.

— Quatre ?

Liora soupira.

— Trois et demi.

— Donc pas pleine forme.

— Vous êtes tous très pénibles.

Son père répondit :

— Précis.

— Non, pénibles.

Ils partirent.

Liora resta.

Elle regarda la porte se refermer derrière eux, puis se tourna vers moi.

— Tu veux rentrer ?

Je regardai la salle.

Mes images étaient toujours là.

Elles y resteraient après moi.

Sans que je puisse contrôler qui les regarderait demain.

Ou comment.

Cette idée me fit encore peur.

Un peu.

Mais elle ne m’enleva plus l’envie de les laisser là.

— Pas encore, dis-je.

Liora sourit.

— D’accord.

Nous restâmes encore quelques minutes devant la série.

Sans parler.

La galerie était presque vide.

Mathilde rangeait des verres avec quelqu’un.

Une chaise racla le sol.

La rue brillait derrière la vitrine.

Liora se plaça devant la dernière image.

— Tu sais, dit-elle, je trouve qu’Eugène devrait être crédité.

— Surtout pas.

— « Avec la participation involontaire d’un chat juridiquement douteux ».

— Trop long pour le cartel.

— Dommage.

— Et il demanderait des droits.

— En croquettes.

— Ruineux.

Elle rit doucement.

Puis elle passa sa main dans la mienne.

Naturellement.

Comme si le geste avait enfin trouvé sa place.

Je regardai nos doigts.

Puis le mur.

Puis les images.

Je pensai au prologue de tout ça, même si la vie n’annonce jamais ses débuts correctement.

Un bruit derrière un mur.

Un chat sur une tablette graphique.

Une voix de fille.

Des pas trop rapides.

Un balcon.

Un couloir.

Un père dans l’encadrement d’une porte avec Eugène dans les bras.

À l’époque, mon monde avait l’air petit parce que je l’avais fait à ma taille.

Je croyais que l’agrandir voulait dire le perdre.

Ce soir, mes images étaient sur un mur public.

Des gens les lisaient parfois mal.

Parfois juste.

Liora tenait ma main dans une salle qui n’était pas mon studio.

Son rire existait à côté de mon silence.

Et rien ne s’était effondré.

Pas vraiment.

Le bruit n’avait pas disparu.

Il y en avait partout.

Dans la salle.

Dans la rue.

Dans les verres qu’on rangeait.

Dans la voix de Mathilde.

Dans les pas de Liora près de moi.

Dans mon propre cœur, encore peu professionnel.

Mais ce bruit n’était plus seulement quelque chose qui entrait chez moi sans demander.

Il était devenu une présence que je reconnaissais.

Quelqu’un.

Un rythme.

Un choix.

Liora posa sa tête contre mon épaule une seconde.

— Alors ? demanda-t-elle.

— Alors quoi ?

— C’est fini ?

Je regardai mes images.

Puis elle.

Puis la salle.

— Non.

Elle sourit.

— Bonne réponse.

Nous quittâmes la galerie un peu plus tard.

Ensemble.

Dans la rue fraîche, elle marcha à mon rythme pendant quelques mètres.

Puis je ralentis un peu pour le sien.

Aucun de nous ne le commenta.

Ce qui était peut-être mieux.

Le canal reflétait les lumières de la ville.

Une voiture passa.

Quelqu’un riait plus loin.

Liora glissa sa main dans la mienne.

Je la gardai.

Et pour la première fois depuis longtemps, je ne pensai pas que mon monde était en train de changer de taille comme une menace.

Il s’agrandissait.

Simplement.

Avec du bruit.

Avec du calme.

Avec quelqu’un à côté.