Le bruit d'à côté
Épilogue | Promener Eugène
Six semaines après l’exposition, Liora découvrit qu’on pouvait promener certains chats en harnais.
Le problème était dans le mot certains.
Je le signalai.
Plusieurs fois.
Avec calme, au début.
Puis avec une documentation visuelle, parce que Liora avait cette capacité rare à écouter une réserve, hocher la tête, dire « oui, je comprends », puis continuer exactement dans la direction opposée avec une énergie renouvelée.
— Certains chats, répétai-je, ne signifie pas tous les chats.
Elle était assise sur mon canapé, une jambe repliée sous elle, l’autre allongée sur le tapis. Sa cheville allait mieux. Pas parfaite, selon elle. Parfaite, selon son envie de courir trop vite. Le compromis actuel consistait à dire qu’elle était « fonctionnelle », ce qui avait le mérite de ne satisfaire personne.
Elle tenait son téléphone devant moi.
Sur l’écran, un chat roux marchait sur un trottoir avec un harnais vert, l’air d’avoir compris la démocratie.
— Regarde, dit-elle.
— Je regarde.
— Il a l’air heureux.
— Il a l’air suspectement coopératif.
— Eugène pourrait aimer.
À son nom, Eugène leva la tête depuis le fauteuil.
Il nous regarda.
Longtemps.
Puis il se remit à dormir.
Réponse claire.
— Eugène a déjà exprimé son avis, dis-je.
— Il ne sait pas encore ce qu’on lui propose.
— C’est précisément ce qui m’inquiète.
Liora posa son téléphone sur la table basse et se pencha vers le chat.
— Eugène, tu veux découvrir le monde ?
Eugène ouvrit un œil.
Un seul.
Même pas le bon.
— Tu vois, dit-elle. Il réfléchit.
— Il prépare une plainte.
— Il a besoin d’enrichissement.
— Il a déjà enrichi notre immeuble d’une disparition, d’une entorse et de plusieurs discussions familiales.
— Justement. Il a du potentiel.
Je la regardai.
Elle me sourit.
Pas comme au début.
Enfin si, un peu.
Toujours ce sourire qui arrivait avant la prudence.
Mais maintenant, elle savait attendre ma réponse.
Parfois.
Quand l’idée ne concernait pas un harnais pour chat.
— Tu as déjà acheté le harnais ?
Elle se figea.
Très peu.
Trop peu.
— Non.
— Liora.
— Je l’ai commandé.
— C’est différent ?
— Juridiquement, peut-être.
Je posai une main sur mon visage.
Eugène, qui n’avait aucun accès à la notion de commande en ligne, se leva et descendit du fauteuil avec une lourdeur insultante.
Il vint jusqu’à nous, monta sur le canapé entre Liora et moi, puis s’installa sur mon genou droit.
Il n’était jamais neutre.
Liora baissa la voix.
— Il vient de donner son accord affectif.
— Il vient de m’immobiliser.
— C’est proche.
Lapin, dans son coin, mâchait une tige de foin avec la sagesse d’un animal qui avait toujours su éviter les grandes aventures.
Je le regardai.
— Toi, au moins, tu as une éthique.
Il bougea le nez.
Liora suivit mon regard.
— Demitrius ne veut pas de harnais ?
— Demitrius veut que cette conversation se termine.
— Je respecte.
— Eugène aussi voulait ça.
— Eugène ne sait pas ce qui est bon pour lui.
Je caressai le chat, qui ronronnait maintenant avec une absence de cohérence morale remarquable.
— Personne dans cette pièce ne sait ce qui est bon pour Eugène. Surtout Eugène.
Le harnais arriva deux jours plus tard.
Rouge.
Je n’avais pas été consulté sur la couleur.
Liora affirma que le rouge allait très bien au gris et blanc.
Je répondis qu’Eugène n’était pas un canapé à assortir.
Elle dit que c’était exactement ce que dirait quelqu’un refusant le progrès esthétique.
Le dimanche suivant, nous organisâmes donc la première sortie officielle d’Eugène.
Le mot organisâmes était important.
Ce n’était pas une promenade.
C’était une opération.
Le père de Liora était venu.
Je n’avais pas compris pourquoi au départ.
Puis je l’avais vu sortir de sa poche une petite lampe, un rouleau de sacs plastiques, une bouteille d’eau, et une fiche manuscrite intitulée « sortie chat ».
À ce moment-là, j’avais cessé de questionner sa présence.
Sa mère l’accompagnait, bien sûr.
Elle avait apporté des biscuits.
Pour nous.
Pas pour le chat.
Précision nécessaire, puisque Liora avait demandé.
Nous étions tous dans mon studio.
Moi, Liora, ses parents, Eugène, Demitrius, et le harnais rouge posé sur la table basse comme un objet de cérémonie.
— Il faut commencer dans le calme, dit le père de Liora.
Je regardai autour de moi.
Quatre humains debout autour d’un chat, dont un avec une fiche.
— Nous sommes peut-être déjà au-delà du calme.
— Il ne faut pas lui transmettre de stress, continua-t-il.
Liora me regarda.
— Aurèl, arrête de transmettre.
— Je suis immobile.
— Tu transmets intérieurement.
Sa mère sourit dans son thé.
— Elle n’a pas tort.
— Merci, madame.
— Vous pouvez m’appeler Marianne, vous savez.
Je me figeai.
Le prénom avait été proposé plusieurs fois depuis l’exposition.
Chaque fois, mon système avait classé l’information dans « à traiter plus tard ».
Liora leva les yeux au plafond.
— Maman, tu vas le tuer.
— Avec mon prénom ?
— Il n’était pas prêt.
Le père de Liora replia légèrement sa fiche.
— Il peut aussi m’appeler Alain.
Silence.
Je les regardai.
Marianne.
Alain.
Très bien.
Les parents avaient des prénoms.
Information logique.
Déstabilisante.
— D’accord, dis-je.
Liora sourit.
— Tu vas les utiliser en 2029.
— C’est possible.
Eugène sauta de la table basse avant que quelqu’un puisse commencer.
Le harnais resta seul.
Très digne.
— Il a compris, dit Alain.
— Il anticipe, répondis-je.
— C’est un signe d’intelligence.
— Ou de mépris.
Liora s’accroupit devant Eugène, qui s’était assis près de la bibliothèque.
— Mon grand, viens.
Il la regarda.
Il adorait Liora.
À sa manière.
C’est-à-dire qu’il acceptait d’exister près d’elle quand cela présentait un bénéfice tactile ou alimentaire.
Elle sortit une friandise de sa poche.
Trahison.
— Tu avais des friandises ?
— Bien sûr.
— Depuis quand ?
— Depuis que j’ai décidé de réussir.
Eugène se leva.
Vendu.
Très vite.
Nous réussîmes à lui passer le harnais en trois étapes, deux négociations, un mensonge, et une phrase d’Alain sur l’importance de ne pas tordre les sangles.
Eugène se figea aussitôt.
Totalement.
Pattes écartées.
Corps bas.
Tête droite.
Regard fixé sur moi.
Ce regard disait :
Tu as permis cela.
Je baissai les yeux.
— Je suis désolé.
Liora, elle, était émue.
— Il est magnifique.
— Il a l’air de porter une dette.
— Il découvre une sensation.
— Il a perdu l’usage de ses convictions.
Eugène tenta un pas.
Son corps entier suivit avec retard, comme si le harnais avait modifié les lois de la coordination féline.
Il s’arrêta.
Regarda le sol.
Puis nous.
Puis le sol.
— Il faut lui laisser le temps, dit Marianne.
— Oui, dit Alain. Phase d’adaptation.
Je le regardai.
— Il y a des phases ?
Il leva sa fiche.
— Trois.
Liora éclata de rire.
Eugène s’aplatit légèrement.
— Ne riez pas, dis-je. Il est en crise institutionnelle.
La sortie de l’appartement prit huit minutes.
Le trajet jusqu’à l’ascenseur, trois.
Eugène marcha jusqu’au paillasson, puis s’assit dessus avec fermeté.
Liora tenait la laisse.
Pas tendue.
Elle avait appris ça dans une vidéo, probablement.
— Il faut qu’il choisisse, dit-elle.
— Il choisit de rester ici.
— Il évalue.
— Le paillasson ?
— Son territoire.
Alain s’accroupit près du chat.
— Eugène, il faut avancer.
Je regardai la scène.
Un homme adulte, anciennement redouté comme gestionnaire de copropriété émotionnelle, était en train de négocier avec mon chat dans un couloir.
La vie avait pris plusieurs virages.
Eugène détourna la tête.
Alain se redressa.
— Il ne répond pas à l’instruction verbale.
— Quelle surprise, dis-je.
Marianne posa une main sur mon bras.
— Il répond peut-être à l’ambiance.
— L’ambiance lui doit déjà beaucoup.
Finalement, Eugène accepta de sortir du paillasson parce que Liora posa une friandise deux mètres plus loin.
Manipulation.
Efficace.
Nous prîmes l’ascenseur.
Cinq personnes, un chat en harnais, une laisse rouge, une fiche pliée, un paquet de biscuits, et moi au milieu, tenant le sac de transport au cas où.
Le voisin du troisième monta avec nous.
Il regarda Eugène.
Puis nous.
Puis Eugène.
— Bonjour.
— Bonjour, répondit Liora avec un sérieux parfait.
Il désigna le chat.
— Promenade ?
— Tentative, dis-je.
Eugène s’assit sur mes chaussures.
Le voisin hocha la tête comme si cela répondait à tout.
— Courage.
Il sortit au rez-de-chaussée avant nous.
Très sage.
Dans le hall, Eugène retrouva un peu de mobilité.
Il avança jusqu’aux boîtes aux lettres.
S’arrêta.
Renifla le pied d’un porte-parapluie.
Longtemps.
Très longtemps.
— Il découvre le monde, murmura Liora.
— Il découvre un meuble qui existe depuis sept ans.
— Pour lui, c’est nouveau.
— Pour nous, c’est humiliant.
Alain consulta sa fiche.
— Les premières sorties doivent être courtes. On ne cherche pas la distance.
— Bonne nouvelle, dis-je. Il non plus.
Marianne rit doucement.
Lapin, lui, était resté au studio.
Je l’avais vu avant de partir, assis dans son coin, paisible, exempté de toute modernité.
Cette pensée me rassura.
Le studio existait encore.
Son calme n’avait pas été envahi par le monde.
Il attendait.
Avec le foin.
Le tapis.
Les dessins sur le bureau.
Une vie ouverte n’était pas forcément une vie où tout sortait en même temps.
Nous franchîmes enfin la porte de l’immeuble.
La rue était douce.
Un après-midi clair, ni chaud ni froid.
Des passants, des vélos, une poussette, un chien très petit qui portait un manteau disproportionné, une voiture garée trop près du passage piéton.
Eugène posa une patte sur le trottoir.
Puis la deuxième.
Puis il s’arrêta.
Il regarda à gauche.
À droite.
Puis derrière lui.
Comme un propriétaire inspectant un quartier avant investissement.
— Il est impressionné, dit Liora.
— Il juge.
— C’est sa manière d’être impressionné.
Nous restâmes immobiles devant l’immeuble.
Très longtemps.
Un homme passa, nous contourna, regarda Eugène, sourit.
— C’est un chat ?
Je baissai les yeux vers l’animal gris et blanc en harnais rouge, au bout d’une laisse tenue par Liora.
— Nous pensons.
L’homme rit et continua.
Eugène fit trois pas.
Trois.
Puis s’arrêta devant un caillou.
Petit.
Gris.
Sans intérêt visible.
Il baissa la tête.
Le renifla.
Le contourna.
Revint.
Le renifla encore.
— Moment historique, dit Liora.
— Contact avec minéral.
— Ne te moque pas.
— Je documente.
Alain se pencha.
— Il semble hésiter sur la direction.
— Il hésite sur tout, dis-je. C’est son éthique.
Marianne ouvrit le paquet de biscuits.
— Quelqu’un en veut ?
Liora prit un biscuit.
Moi aussi.
Alain refusa, puis en prit un deux secondes plus tard, ce qui fit sourire sa femme d’une manière extrêmement mariée.
Eugène décida soudain de marcher vers la gauche.
Nous suivîmes.
Enfin, nous fîmes deux pas.
Puis il changea d’avis.
Direction droite.
Liora tourna doucement avec lui.
— Il faut respecter son rythme.
— Son rythme ressemble à un débat parlementaire.
— Tu es de mauvaise foi.
— Il a avancé d’un mètre vingt en quatre minutes.
— C’est un début.
— C’est un relevé cadastral.
Elle rit.
Son épaule toucha la mienne.
Naturellement.
Sans question.
Alain marchait derrière nous, à deux mètres, prêt à intervenir si la promenade basculait en incident.
Marianne avançait près de lui, biscuit à la main, très consciente de l’absurdité générale, mais heureuse de l’habiter.
Eugène atteignit le pied d’un arbre.
Il sembla bouleversé.
L’arbre, lui, conserva une attitude professionnelle.
Le chat posa une patte sur une racine.
Puis une autre.
Renifla l’écorce.
Leva la tête.
Pendant une seconde, je vis dans ses yeux un projet vertical.
— Non, dis-je.
Liora tira très légèrement sur la laisse.
— Pas l’arbre.
Eugène nous regarda.
— Pas après tout ce qu’on a vécu, ajoutai-je.
Alain s’approcha.
— Il pourrait essayer de grimper.
— Merci, Alain.
Le prénom sortit.
Tout le monde se tourna vers moi.
Terrible.
Je venais de l’utiliser.
Alain sembla satisfait, presque imperceptiblement.
Liora me regarda avec un sourire immense.
— Tu l’as fait.
— Accidentellement.
— Trop tard.
Marianne sourit aussi.
— Progrès remarquable.
Je regardai Eugène.
— Tout ça est de ta faute.
Il ignora la remarque et redescendit de la racine.
Nous reprîmes la promenade.
Le mot restait généreux.
Eugène avançait par séquences de trente centimètres, entrecoupées de longues études de terrain.
Une feuille.
Une trace d’eau.
Un mégot.
Une grille d’aération.
Cette dernière provoqua un arrêt complet.
Il fixa les trous comme s’ils contenaient une réponse fondamentale.
Liora s’accroupit à côté de lui.
— Tu entends quelque chose ?
Eugène ne bougea pas.
— Peut-être des tuyaux, dis-je.
— Il est sensible à la ville.
— Il est sensible aux endroits où il ne devrait pas aller.
Un scooter passa dans la rue.
Eugène se baissa immédiatement, ventre près du sol.
Je fis un pas.
Liora leva la main, sans me regarder.
Pas maintenant.
Elle ne dit pas les mots.
Elle les fit sentir.
Elle resta accroupie, calme.
— Ça va, mon grand.
Sa voix était basse.
Pas la voix qui poussait.
Pas la voix qui voulait déplacer le monde plus vite.
Une voix qui restait avec.
Eugène releva la tête après quelques secondes.
Je regardai Liora.
Elle avait les cheveux qui tombaient près de sa joue, la laisse dans une main, son manteau un peu ouvert, la cheville encore prudente quand elle se redressa.
Elle était toujours elle.
Vive.
Impatiente parfois.
Capable de décider qu’un chat devait découvrir la civilisation extérieure.
Mais elle savait maintenant attendre trois secondes de plus.
Parfois, c’était énorme.
Elle se releva.
— Tu vois ? Il gère.
— Il récupère d’un scooter.
— Chacun ses traumatismes.
— Lui, il a surtout traumatisé les autres.
Alain vérifia l’heure.
— On ne devrait pas dépasser dix minutes dehors pour une première fois.
Liora regarda autour d’elle.
— On est sortis depuis combien ?
— Dix-sept minutes, répondit-il.
Silence.
— Pourquoi tu n’as rien dit ?
— J’observais.
— Tu as une fiche.
— Justement. Je collecte des données.
Marianne rit franchement cette fois.
— Alain, laisse ce chat vivre son exploit.
— Je le laisse vivre. Dans un cadre.
— Naturellement.
Eugène fit encore deux mètres.
Puis il s’assit au milieu du trottoir.
Net.
Définitif.
Corps droit.
Queue autour des pattes.
Regard vers la rue.
La promenade était terminée.
Pas parce que nous l’avions décidé.
Parce que lui l’avait décrété.
Une dame avec un cabas s’arrêta.
— Oh, il est beau.
Eugène ne réagit pas.
— Merci, dit Liora, comme si elle l’avait produit.
— Il se promène bien ?
Je regardai le chat immobile.
Liora répondit :
— Il débute.
Formulation charitable.
La dame sourit et continua.
Nous restâmes tous les quatre autour d’Eugène.
Alain étudia la situation.
— On peut essayer de l’appeler.
— Eugène, dit Liora. Viens.
Rien.
— Eugène, dis-je.
Rien.
Marianne proposa :
— Peut-être le porter ?
Alain fronça légèrement les sourcils.
— Il faut éviter de conclure chaque refus par un portage, sinon il apprendra que l’immobilité donne un résultat.
Je le regardai.
— Vous pensez qu’il ne le sait pas déjà ?
Alain considéra Eugène.
— Point valable.
Liora s’accroupit devant le chat.
— Mon grand, si tu avances jusqu’à la porte, je te donne une friandise.
Eugène cligna des yeux.
— Il négocie, dit-elle.
— Non, il attend que l’offre augmente.
— Deux friandises.
Eugène se lécha.
— Il est dur en affaires, dit Marianne.
Je m’accroupis à mon tour.
— Eugène.
Il me regarda.
Je pris un ton très sérieux.
— Il va falloir rentrer avant que tu découvres la liberté.
Liora tourna la tête vers moi.
Son sourire arriva doucement.
— Trop tard. Il a découvert un caillou. C’est déjà beaucoup.
— Il ne s’en remettra pas.
— Nous non plus.
Alain finit par se baisser avec précaution.
— Je vais le porter jusqu’au hall.
— Attention aux pattes arrière, dit Liora.
— Je sais porter un chat.
Elle me regarda.
— Il sait ?
— Je ne peux pas répondre sans créer de tension familiale.
Alain prit Eugène dans ses bras.
Eugène se laissa faire avec une dignité offensée, comme si l’idée venait de lui et que nous n’étions que les exécutants.
La laisse pendait.
Le harnais rouge brillait au soleil.
Un chat adulte, parfaitement capable de marcher mais moralement indisponible, était transporté sur quatre mètres par un homme sérieux pendant que sa fille riait et que sa femme prenait un biscuit.
Je regardai la scène.
Absurde.
Ordinaire.
Exactement à la bonne taille.
Liora se plaça à côté de moi.
Sa main chercha la mienne.
Je la pris.
Pas pour marquer quelque chose.
Parce que c’était là.
Autour de nous, la rue continuait.
Un vélo passa.
Une porte claqua.
Une conversation monta d’une fenêtre.
Alain expliquait à Eugène qu’une promenade devait avoir un sens de retour, pas seulement un sens d’exploration.
Marianne souriait en silence.
Liora riait doucement près de moi.
Le quartier faisait son bruit normal.
Il y avait eu un temps où j’aurais entendu tout ça comme une invasion.
Une preuve que le monde ne savait pas rester à sa place.
Maintenant, je l’entendais autrement.
Pas toujours facilement.
Pas sans fatigue.
Pas sans avoir parfois envie de rentrer, fermer la porte, retrouver Demitrius, mon bureau, la lampe, le calme du studio.
Mais je n’avais pas besoin que ça s’arrête.
C’était nouveau.
Et plutôt bien.
Dans le hall, Alain reposa Eugène au sol.
Le chat marcha immédiatement vers l’ascenseur avec une assurance scandaleuse.
— Ah, dit Liora. Maintenant il sait marcher.
— Il économisait ses forces, répondit Alain.
— Pour appuyer sur le bouton ?
Eugène s’assit devant les portes.
Je soupirai.
— Il va demander à être porté jusqu’au canapé.
— Il a des standards élevés, dit Liora.
— Il nous juge.
— Normal. Il nous a toujours jugés.
Elle posa sa tête contre mon épaule une seconde.
Très vite.
Comme elle faisait parfois maintenant, au milieu d’une phrase, d’un couloir, d’un bruit.
Je regardai Eugène, le harnais rouge, la laisse, les parents de Liora, le reflet de nous tous dans les portes de l’ascenseur.
Lapin nous attendait en haut.
Le studio aussi.
Avec son calme.
Avec assez de place, maintenant, pour que d’autres présences y entrent sans tout déplacer.
L’ascenseur arriva.
Eugène entra le premier.
Évidemment.
Nous le suivîmes.
À côté de moi, Liora riait encore. Alain expliquait quelque chose sur la durée optimale des prochaines sorties. Marianne lui disait qu’on verrait bien. La ville continuait derrière les portes vitrées.
Je n’avais pas besoin que ça s’arrête.
Je serrai un peu la main de Liora.
Elle serra la mienne en retour.
Et Eugène, au milieu de l’ascenseur, s’assit sur mes chaussures avec l’air très satisfait d’un animal qui venait de promener quatre humains.