Le bruit d'à côté

Nos étés sous la pluie

La pluie avait cette façon très personnelle de tomber à Port-Luhan.

Ailleurs, elle tombait simplement.

Ici, elle semblait avoir des intentions.

Elle arrivait de travers, remontait parfois sous les capuches, entrait dans les manches, trouvait la nuque avec une précision assez humiliante. On pouvait sortir équipé, parapluie, veste imperméable, chaussures correctes, elle gagnait quand même.

Toujours.

Ce mercredi-là, elle avait gagné avant même que j’atteigne la supérette.

Mes chaussettes étaient humides, mon jean collait un peu au niveau des genoux, et un sac plastique trop fin me coupait les doigts avec la détermination d’un objet rancunier.

J’avais acheté du pain, des tomates, un paquet de café, deux yaourts, une éponge, et du liquide vaisselle.

Programme absolument vertigineux.

À vingt-trois ans, je pensais encore parfois que ma vie finirait par ressembler à quelque chose de net. Une trajectoire. Une ambiance. Une bande-son décente.

Puis je me retrouvais sous une pluie horizontale avec du liquide vaisselle parfum citron et je devais admettre que l’existence gardait un certain sens de l’humour.

Je m’arrêtai sous l’auvent de la pharmacie pour réorganiser le sac.

Mauvaise idée.

Le pain dépassait dangereusement d’un côté. Les tomates menaçaient de s’échapper par le fond. Le paquet de café avait pris l’eau, ce qui me sembla profondément injuste. Le café était précisément censé régler ce genre de situation, pas y participer.

Une voiture passa dans une flaque.

Je reculai juste à temps.

Pas assez pour sauver ma chaussure droite.

Évidemment.

— Très bien !

Personne ne répondit…

C’était le problème avec les petites humiliations quotidiennes. Elles manquaient souvent de public.

Je levai les yeux vers la rue principale.

Port-Luhan en plein mois d’août avait normalement quelque chose de bruyant. Des familles en cirés colorés. Des enfants qui couraient en tenant des crêpes beaucoup trop grandes. Des couples en vacances qui se disputaient doucement sur le GPS. Des chiens mouillés qui regrettaient visiblement leur confiance envers l’humanité.

Là, la pluie avait vidé les trottoirs.

Les terrasses étaient repliées contre les façades. Les stores claquaient. Le marchand de journaux avait installé une serpillière devant son entrée, déjà condamnée à l’échec. Plus loin, l’enseigne du Rialto tremblait dans le vent, les lettres rouges un peu floues derrière le rideau d’eau.

Je regardai le cinéma quelques secondes.

Sans raison.

Enfin.

Avec une raison, probablement.

Je faisais beaucoup de choses sans raison officielle.

C’était très pratique.

Le sac glissa encore dans ma main.

Je le rattrapai contre moi, écrasant au passage les tomates avec mon torse.

Un bruit mou.

Sinistre.

Je n’eus pas le courage de vérifier les dégâts.

— Tu viens de faire quoi, exactement ?

La voix venait de ma gauche.

Je tournai la tête.

Alizée se tenait sous le même auvent, à deux mètres de moi, les cheveux trempés jusqu’aux pointes, un sweat gris sous une veste trop légère, et cette expression très particulière qu’elle avait quand elle hésitait entre rire et me juger.

Souvent, elle faisait les deux.

— Rien.

Elle baissa les yeux vers mon sac.

— Malo.

— J’ai sécurisé les tomates.

— Avec ton sternum ?

— Méthode artisanale.

Elle pinça les lèvres.

Ses épaules tremblaient à peine. Elle essayait de ne pas rire.

Je détestais beaucoup quand elle essayait de ne pas rire, parce que ça me donnait envie de continuer à être ridicule. Ce qui n’était pas une bonne stratégie long terme.

Elle s’approcha et prit le sac sans me demander mon avis.

— Montre.

— Je maîtrise.

— Oui. C’est l’impression générale.

Elle ouvrit le sac.

Les tomates avaient effectivement connu une fin difficile.

Pas une catastrophe totale. Plutôt un accident de circulation à faible vitesse.

Alizée sortit le paquet de café, l’éponge, puis contempla les tomates fendues avec le sérieux d’un médecin légiste.

— Elles sont encore utilisables.

— Merci.

— Pour une sauce.

— J’avais prévu de les manger normalement.

Elle releva les yeux vers moi.

— Tu viens de les assassiner contre ton pull. Il n’y a plus de « normalement ».

C’était difficile à contester.

La pluie continuait de tomber devant nous, épaisse, bruyante, presque solide. Une goutte descendit du bout de ses cheveux jusqu’à sa mâchoire. Elle l’essuya du revers de la main avec agacement.

— Tu fais quoi ici ? demandai-je.

Question stupide.

Elle était dans une rue.

Les gens avaient encore le droit d’être dans les rues sans fournir un dossier.

— J’allais à la librairie.

— Sous cette pluie ?

— Non, Malo, je participais à une reconstitution historique de naufrage.

Je hochai la tête.

— Ambitieux.

— Merci.

Elle remit les courses dans le sac avec beaucoup plus d’ordre que moi. Ce qui ne voulait pas dire grand-chose, puisqu’un goéland paniqué aurait probablement fait mieux que moi.

— La librairie est fermée, ajouta-t-elle.

— Ah.

— Pause déjeuner prolongée. Ou décès du libraire derrière son comptoir, impossible à confirmer à travers la vitre.

— Tu veux que je t’aide à enquêter ?

— Avec ton sac de tomates traumatisées ?

— Elles peuvent témoigner.

Elle sourit.

Pas longtemps.

Mais juste assez.

Je baissai les yeux vers le trottoir, parce que parfois la regarder directement demandait une énergie que je n’avais pas anticipée en sortant acheter du liquide vaisselle.

On resta là un moment.

Sous l’auvent trop court d’une pharmacie fermée entre midi et deux, avec un sac de courses abîmé, la pluie devant nous, et cette espèce de silence confortable qui n’existait pas toujours.

Avec Alizée, les silences changeaient souvent de nature.

Il y avait ceux qui reposaient.

Ceux qui attendaient.

Ceux qui disaient déjà trop.

Celui-là était entre les trois.

Elle tendit la main hors de l’abri pour tester la pluie, comme si elle pouvait avoir changé d’avis en deux minutes.

Elle ne l’avait pas fait.

— J’avais oublié que Port-Luhan était aussi nul en été, dit-elle.

— C’est une station balnéaire conceptuelle.

— Le concept, c’est quoi ? Attraper une otite romantique ?

— Probablement.

Elle rit un peu.

Puis elle regarda en face, vers le Rialto.

— Ils repassent « Au temps le Temps s’arrêta » vendredi.

Je suivis son regard.

L’affiche était collée de travers dans la vitrine du cinéma. Les couleurs semblaient plus vives que tout le reste autour, presque agressives dans ce gris.

— Logique.

— Très subtil, comme programmation.

— Ils auraient pu passer Titanic.

— Trop sec.

Je souris.

Elle aussi.

La pluie faisait ce bruit constant autour de nous, sur les toits, les gouttières, les capots des voitures garées. Elle remplissait les blancs à notre place. C’était parfois confortable, de laisser quelque chose parler plus fort que soi.

Alizée croisa les bras contre elle.

— T’as froid ?

— Un peu.

Je regardai sa veste.

Clairement inutile.

— Tu veux ma veste ?

Elle tourna la tête vers moi.

— T’as déjà l’air d’un rescapé.

— Ça n’empêche pas la générosité.

— Non, ça la rend juste moins crédible.

Je commençai à ouvrir ma veste.

Elle posa sa main sur mon poignet.

Geste bref.

Presque rien.

Sauf que mon cerveau, lui, ne connaissait pas « presque rien ».

Il prit le geste, l’isola, l’éclaira, ajouta probablement un fond musical discret, puis me le présenta comme une information capitale.

Je restai immobile.

Alizée retira sa main une seconde plus tard.

— Garde-la, dit-elle. On va traverser.

— Maintenant ?

— À moins que tu veuilles fonder une famille sous cet auvent.

Je regardai la pluie.

— C’est un peu rapide.

— Je parlais d’une famille de champignons.

— Plus réaliste.

Elle ajusta son sac sur son épaule, récupéra le mien dans un mouvement décidé, puis me le tendit autrement, mieux réparti.

— Tiens. Et ne serre pas les tomates contre ton cœur cette fois.

— Elles en avaient besoin.

— Elles avaient besoin de distance.

Je pris le sac.

Nos doigts se frôlèrent.

Cette fois, ce fut encore moins qu’un geste.

Une erreur de passage.

Une microseconde.

Mon cerveau applaudit quand même.

Je commençais à lui en vouloir.

— On va où ? demandai-je.

— Je te raccompagne jusqu’à chez toi.

— Pourquoi ?

— Parce que tu transportes du café mouillé et des légumes blessés. Clairement, tu es vulnérable, Malo.

— Je suis presque touché.

— Tu devrais.

Elle partit la première.

Je la suivis dans la pluie.

Évidemment, en trois secondes, l’auvent devint une idée lointaine. L’eau entra partout. Dans mes cheveux, dans mon col, le long de mon dos. Alizée avançait vite, tête baissée, sans chercher à éviter les flaques. Elle avait cette manière d’aller quelque part comme si le monde devait s’écarter ou assumer les conséquences.

Moi, je calculais encore où poser les pieds.

Résultat : je marchai dans la plus grande flaque de la rue.

Jusqu’à la cheville.

Alizée tourna la tête.

Elle n’avait rien entendu, normalement.

Impossible.

La pluie couvrait tout.

Pourtant, elle sut.

— T’as fait exprès ?

— Pour renforcer mon lien avec l’Atlantique.

— Très beau.

— Merci.

On traversa la place du marché. Les bâches des étals vides claquaient au vent. Une caisse retournée glissa sur quelques centimètres, poussée par l’eau. Devant la boulangerie, une petite fille en bottes jaunes sautait dans les flaques pendant que son père lui répétait d’arrêter avec l’autorité fragile d’un homme qui savait déjà qu’il avait perdu.

Alizée ralentit un peu.

— Regarde, dit-elle.

— Quoi ?

— Elle, au moins, elle assume.

La petite fille sauta encore.

Énorme éclaboussure.

Son père ferma les yeux, vaincu.

— Elle a cinq ans, dis-je. C’est plus facile d’assumer quand personne n’attend de toi un projet professionnel cohérent.

— Tu crois ?

— J’espère.

— Moi, je trouve que les enfants ont plus de courage que nous.

Je la regardai.

Elle continuait d’avancer, les yeux sur la rue.

— Ils veulent sauter dans une flaque, ils sautent, ajouta-t-elle. Nous, on reste trois heures au bord à se demander si nos chaussettes vont sécher.

Je ne répondis pas tout de suite.

C’était le genre de phrase qu’Alizée lançait presque au hasard, avec un air de ne rien toucher d’important, puis qui venait se planter exactement au bon endroit.

Ou au mauvais.

Je n’avais jamais su.

— Les chaussettes mouillées, c’est sérieux, dis-je finalement.

Elle me lança un regard.

— Voilà.

— Quoi ?

— Exactement.

Je faillis demander ce qu’elle voulait dire.

Puis je ne le fis pas.

Il y avait des jours où je me fatiguais moi-même à force d’arriver trop tard dans mes propres conversations.

On tourna dans la rue des Tamaris.

Enfin, l’ancienne rue des Tamaris. Le nouveau nom n’avait pas encore réussi à entrer dans ma tête. Certains changements avaient besoin de plus de temps que d’autres. Ou de meilleure signalétique.

La maison n’était plus très loin.

Je sentis une déception idiote monter avec la fin du trajet.

On avait simplement traversé Port-Luhan sous la pluie avec des courses. Rien de plus. Aucune scène. Aucun aveu. Aucun moment assez net pour être raconté un jour sans avoir l’air de quelqu’un qui exagère.

Pourtant, j’aurais voulu que la rue soit plus longue.

C’était peut-être ça, le plus dangereux avec Alizée.

Elle ne transformait pas seulement les grands moments.

Elle rendait aussi les trajets ordinaires difficiles à quitter.

Devant le portail, elle s’arrêta.

La pluie coulait sur son visage. Elle avait les joues rouges à cause du vent. Son sweat gris était plus foncé aux épaules. Une mèche collait près de sa bouche.

Je serrai le sac contre moi.

Moins fort qu’avant.

Par respect pour les tomates survivantes.

— Merci pour l’escorte humanitaire, dis-je.

— De rien. Essaie de ne pas mourir en préparant une sauce.

— Je ne promets rien.

Elle regarda la maison derrière moi.

— Tes parents sont là ?

— Non. Demain.

— Ok.

Un petit mot.

Pas grand-chose.

Il resta pourtant entre nous une seconde de trop.

Je voulus dire quelque chose.

« Tu veux entrer ? »

Phrase simple.

Trois mots.

Enfin, trois mots et un niveau de panique interne absolument disproportionné.

Ce n’était pas une déclaration. Ce n’était pas un contrat. Ce n’était même pas forcément ambigu. On pouvait inviter quelqu’un à entrer pour boire un café sans convoquer toutes les grandes questions de l’existence.

Sauf que le café était mouillé.

Et moi aussi.

Et elle aussi.

Et parfois, les choses les plus ordinaires devenaient soudain trop pleines.

Alizée sembla attendre.

Ou je l’imaginai.

C’était possible aussi.

J’étais assez doué pour prêter aux silences des intentions qu’ils n’avaient pas demandées.

— Tu veux…

Je m’arrêtai.

Bravo.

Début très solide.

Elle haussa légèrement les sourcils.

— Je veux ?

— Du café.

Je levai le sac.

— Enfin, si le paquet a survécu. Et si la cafetière accepte encore de collaborer avec l’humanité.

Elle me regarda.

Puis elle sourit.

Pas son grand sourire de groupe. Pas celui qu’elle donnait facilement quand elle parlait vite et que les autres riaient autour d’elle.

Un autre.

Plus calme.

— J’ai vingt minutes, dit-elle.

Vingt minutes.

C’était peu.

C’était immense.

Je poussai le portail.

Il grinça comme toujours.

Alizée entra derrière moi dans l’allée, en essuyant ses chaussures sur les graviers déjà trempés, ce qui ne servait absolument à rien.

Je la laissai passer devant sur les marches.

Elle se retourna vers moi avant que j’ouvre la porte.

— Au fait.

— Oui ?

— Si ton café a le goût de pluie, je te le dirai.

— Je n’en attends pas moins de toi.

— Bien.

J’ouvris la porte.

La maison sentait le bois humide et l’été en pause.

Alizée entra.

Pas comme une apparition.

Pas comme un souvenir revenu au bon moment.

Comme quelqu’un qui avait froid, qui avait marché sous la pluie, qui avait vingt minutes devant elle, et qui allait probablement critiquer mon café avec une précision injuste.

Je refermai la porte derrière nous.

Dehors, la pluie continua.

À l’intérieur, pour une raison que je n’avais pas envie d’analyser tout de suite, la journée parut soudain moins ratée.