Le bruit d’à côté · Chapitre 7 · 8/27

Chapitre 7 — Ce qui reste après elle

Je restai devant la porte fermée plus longtemps que nécessaire.

Pas très longtemps.

Enfin.

Assez pour que le mot nécessaire perde un peu de son sens.

Derrière moi, le studio reprenait sa forme habituelle.

Le canapé. La lampe près de la bibliothèque. Les feuilles sur la table basse. La guitare contre le mur.

Eugène était étalé avec la satisfaction indécente de quelqu’un qui venait d’assister à une scène importante depuis le meilleur coussin.

Lapin mangeait.

C’était sa manière de traiter les événements.

J’aurais aimé avoir une méthode aussi fiable.

Je regardai la poignée.

Liora avait refermé doucement.

Pas claqué. Pas laissé la porte vibrer avec la brutalité joyeuse de l’appartement d’à côté.

Doucement.

Je n’aimais pas cette précision.

Elle donnait à la scène un poids qu’elle n’aurait pas dû avoir.

Je m’éloignai enfin pour remettre un peu d’ordre.

Activité simple.
Rationnelle.
Nécessaire.

Il fallait ranger les feuilles, vérifier l’eau de Lapin, ramasser le carton déplacé par Eugène.

Revenir à la vie normale.

Très bien.

Je pris les dessins sur la table basse.

Puis je m’arrêtai.

Liora les avait touchés.

Pas longtemps. Elle les avait regardés avec trop d’attention, puis reposés presque au même endroit.

Le dessin de la cuisine était légèrement décalé.

Je le remis droit.

Trop droit.

Je le décalai un peu.

Puis je restai devant la table avec le sentiment désagréable d’être devenu quelqu’un capable de réfléchir à l’angle d’une feuille parce qu’une voisine l’avait regardée.

Excellent.

Progression personnelle inquiétante.

Je finis par poser le dessin de la cuisine sur le dessus.

Face visible.

Pas parce que Liora avait dit que mes images avaient l’air d’attendre qu’on les voie.

Évidemment.

Simplement parce qu’il devait sécher.

Il n’y avait aucune peinture dessus.

Détail secondaire.

Je remplis l’eau de Lapin.

— Tu vas bien ?

Il remua le nez, puis retourna à son foin.

Absence de plainte officielle.

Demitrius avait survécu à Liora.

Elle était entrée avec son sac, son énergie, son allergie aux chats et sa manière de poser des questions comme si les réponses existaient déjà dans l’air.

Elle avait vu Eugène, Demitrius, mes dessins, la guitare, la page avec les mots barrés.

Beaucoup trop de choses.

Et rien n’avait explosé.

C’était presque vexant.

J’avais passé des mois à construire un espace où chaque objet avait sa place et sa distance.

Pas par obsession.

Ou alors une forme acceptable d’obsession.

Le studio était petit. Une pile mal placée devenait un meuble. Un câble oublié, un piège. Une tasse abandonnée, une preuve contre moi-même.

Liora était entrée.

Elle avait regardé.

Et tout était encore là.

Le problème venait précisément de là.

Tout était encore là.

Mais certaines choses avaient l’air d’avoir été nommées.

La guitare n’était plus seulement l’objet que je prenais quand les phrases ne tenaient pas. C’était quelque chose qu’elle avait remarqué.

Les dessins n’étaient plus seulement des fichiers personnels rangés près du bureau. Quelqu’un les avait regardés assez longtemps pour y voir une attente.

Même le silence du studio semblait légèrement compromis.

Avant, il n’avait besoin d’aucun témoin.

Maintenant, je savais qu’il pouvait être entendu de l’extérieur sans paraître vide.

Information encombrante.

Je retournai au bureau et réveillai l’écran.

Le fichier client était toujours ouvert.

Une couverture jeunesse : forêt bleue, cabane lumineuse, silhouette d’enfant au premier plan.

Le client voulait « une ambiance plus intime, mais moins triste ».

Formulation splendide.

La cabane avait l’air de faire une dépression saisonnière.

Je pris le stylet.

Travail.

Voilà.

Le travail était une structure saine. Les clients étaient absurdes, mais dans un cadre budgétaire. On pouvait leur répondre, faire des versions, sauvegarder, continuer.

Je modifiai la lumière dans la fenêtre.

Trop froide.

Trop chaude.

Retour arrière.

Mon regard glissa vers la page de paroles posée près de l’écran.

Ma propre main travaillait contre moi.

Je la pliai en deux et la glissai dans un carnet.

Très bien.

Disparue.

Deux minutes plus tard, je rouvris le carnet pour vérifier si elle dépassait.

Elle dépassait.

Je la poussai plus loin.

Pathétique.

Eugène sauta sur le bureau et s’assit devant l’écran.

— Je travaille.

Il cligna des yeux.

Puis il regarda la porte.

Je tournai la tête malgré moi.

Rien.

— Elle est partie.

Eugène ne bougea pas.

— Ne commence pas.

Il continua de fixer la porte avec une gravité parfaite.

Très bien.

Même le chat participait à la création d’une ambiance.

Je le poussai doucement. Il résista par inertie, méthode féline extrêmement efficace, puis descendit avec une lenteur vexée.

Je travaillai une demi-heure.

J’améliorai la fenêtre, dégradai la cabane, sauvegardai trois versions et répondis à un mail expliquant que je comprenais parfaitement comment une feuille pouvait être « plus confiante ».

Puis j’allai préparer un thé.

Le bruit derrière le mur arriva pendant que la bouilloire chauffait.

Un tiroir.

Des pas.

Une voix étouffée.

Liora.

Impossible de distinguer les mots.

Seulement le rythme.

Je reconnus quand même la fin d’une phrase, une remontée légère, presque un rire.

Je versai l’eau trop vite et m’éclaboussai le doigt.

— Parfait.

De l’autre côté, une porte se referma.

Normalement.

Pas doucement.
Pas violemment.

Ce qui m’agaça davantage.

Je retournai au bureau avec une décision très claire.

Je n’allais pas écouter.

Je lançai de la musique dans mon casque.

Sans le mettre.

Techniquement, je n’écoutais pas les voisins.

Concept discutable, mais défendable si personne ne posait de questions.

Je repris le stylet.

La cabane était toujours là.

Liora aussi, seulement sous forme de phrase.

Elle n’est pas vide.

Je regardai la cuisine dessinée.

Puis la vraie, derrière moi.

Un évier. Une tasse. Deux torchons. Une plante déplacée depuis la crise du balcon.

Rien de remarquable.

Sauf qu’une personne avait regardé mes espaces en disant qu’ils respiraient.

Donnée difficile à ranger.

Plus tard, en nourrissant les animaux, je trouvai un petit élastique noir près du pied de la table basse.

Très banal.

Probablement tombé du poignet de Liora.

Je le ramassai.

Lapin s’approcha immédiatement.

— Non.

Il s’arrêta.

— Ce n’est pas pour toi.

Je posai l’élastique dans la coupelle à clés.

Objet à rendre.

Catégorie neutre.

Mes clés.
Une pièce de deux euros.
Un ticket froissé.
Un élastique noir.

Le studio produisait maintenant des preuves.

L’après-midi avança par morceaux.

Corrections.
Thé froid.
Mails.
Eugène qui miaulait sans raison défendable.
Lapin endormi près de son foin.

Moi qui tentais de retrouver le silence d’avant.

Il revenait presque.

Puis un bruit derrière le mur suffisait à le modifier.

Je n’attendais pas que Liora revienne.

Cette précision me sembla importante.

J’avais simplement une conscience anormalement développée de la porte, du couloir et de l’élastique.

Ce qui était différent.

Peut-être.

Vers dix-huit heures, je décidai de sortir les poubelles.

Motivation sanitaire.

Pas sociale.

Je pris le sac, mes clés et l’élastique.

Si je la croisais, il serait absurde de ne pas le lui rendre.

Je le mis dans la poche de mon sweat.

Eugène me regardait depuis le milieu du studio.

— C’est un objet perdu.

Il cligna des yeux.

— Je rends un objet perdu.

Il ne faisait aucune tête.

C’était ça, le pire.

Le couloir était vide.

Je descendis, jetai le sac et remontai.

Action terminée.

Mission accomplie.

Aucun voisin.

Aucune interaction.

Presque décevant.

Non.

Pas décevant.

Simplement efficace.

J’arrivai au cinquième quand la porte de l’immeuble claqua en bas.

Des pas montèrent.

Rapides.

Fatigués aussi.

Je pouvais rentrer.

J’avais largement le temps.

Ma main chercha pourtant mes clés avec la lenteur d’un homme qui se mentait mal.

Liora apparut dans l’escalier avec un sac de sport sur l’épaule, un sweat ouvert, les cheveux attachés très haut et une gourde sous le bras.

Elle ralentit en me voyant.

Assez pour que le monde appelle ça un arrêt.

— Aurèl !

— Salut.

Brillant.

Elle monta les dernières marches et posa une main contre le mur.

Une seconde.

Je remarquai sa respiration.

Pas celle de quelqu’un qui avait seulement monté cinq étages.

— Tu as l’air de revenir d’un combat.

— J’ai fait des séries.

— Réponse qui explique tout et rien.

— C’est exactement ça, les séries.

Elle remonta son sac sur son épaule.

— Tu as vu Demitrius ?

— J’habite avec lui.

— Je veux dire depuis tout à l’heure.

— Il a mangé, bu et probablement rédigé une critique interne sur mon organisation.

Elle sourit.

Pas son grand sourire immédiat.

Un sourire fatigué, plus lent.

— Donc il m’a pardonnée ?

— Il n’a pas déposé plainte.

— Excellent.

Je sortis l’élastique.

— Tu as oublié ça.

Elle regarda ma main.

Puis l’élastique.

Puis moi.

— Ah. Je me demandais où il était.

Elle le prit.

Ses doigts effleurèrent les miens.

À peine.

Mon cerveau commenta quand même.

Défaillance de gestion.

Liora passa l’élastique autour de son poignet.

— Merci.

— De rien.

Le silence resta entre nous.

Pas lourd.

Présent.

Le palier avait une lumière jaune de fin de journée. Quelqu’un cuisinait à l’étage du dessous. Tomate, ail, oignon. Une télévision parlait derrière une porte.

Le monde continuait.

Malgré l’élastique.

Liora resta sur la dernière marche, le sac encore haut sur l’épaule. Elle avait des marques rouges sur les joues, probablement à cause du froid ou de l’effort, et une petite trace sombre près du genou de son pantalon.

Je la regardais sans réussir à décider si elle avait l’air épuisée ou seulement plus visible que d’habitude.

Derrière le mur, je l’entendais toujours en mouvement.

Sur le palier, je voyais ce que ce mouvement coûtait.

— Tu rentres de l’entraînement ?

Question normale.
Basique.
Socialement recevable.

Elle baissa les yeux vers sa tenue.

— Ça se voit ?

— Tu as une gourde, un sac de sport et l’air de vouloir poursuivre quelqu’un en justice.

— C’est mon visage post-800 mètres.

— Deux tours, c’est ça ?

Elle me regarda avec une intensité immédiate.

— Ne dis jamais « deux tours » comme si c’était simple.

— Pardon.

— Deux tours, c’est une arnaque. Trop long pour sprinter, trop court pour faire semblant d’être stratégique, assez douloureux pour remettre en question tous tes choix de vie.

— Ça donne envie.

— Tu devrais venir voir un jour. Juste pour comprendre à quel point courir deux tours est une mauvaise idée.

La phrase entra dans le palier.

Invitation.
Blague.
Menace sportive.

Probablement les trois.

— Voir quoi exactement ?

— Un entraînement.

— Tu invites souvent tes voisins à regarder des gens souffrir sur une piste ?

— Pas encore. Tu serais le premier.

— Honneur inquiétant.

Elle sourit, puis passa une main sur son front.

Elle avait l’air fatiguée.

Vraiment.

Quelque chose de plus dense que l’entraînement semblait posé sur ses épaules.

— Tu t’entraînes tous les jours ?

— Presque.

— En plus des cours ?

— Oui.

— Et du reste ?

— Le reste est un mot très vaste.

— C’est pour ça que je l’ai choisi.

Elle eut un rire court et s’appuya légèrement contre le mur.

Pas assez pour s’installer.

Assez pour admettre que ses jambes avaient une opinion.

— Trois entraînements piste par semaine. Deux séances plus légères. Parfois renforcement, parfois footing. Les cours. Et je travaille deux soirs au café près de la fac. Le samedi aussi quand ils ont besoin.

Je la regardai.

Les informations s’empilaient.

Pas comme son bruit habituel.

Une organisation.

Un vrai système.

Je l’avais rangée trop facilement dans le mouvement, comme si bouger vite voulait dire vivre au hasard.

Erreur.

Liora ne débordait pas parce qu’elle n’avait pas de cadre.

Elle débordait malgré le cadre.

Ou à travers lui.

— Tu dors quand ?

Elle réfléchit.

Mauvais signe.

— Parfois.

— Réponse préoccupante.

— Je dors efficacement.

— Ce n’est pas la même chose.

— Tu parles comme quelqu’un qui sauvegarde ses fichiers trois fois.

Je me figeai.

— Comment tu sais ça ?

Elle pointa vaguement vers ma porte.

— Tu as une tête à sauvegarder tes fichiers trois fois.

Très bien.

Grave attaque.

Probablement exacte.

Elle changea son sac d’épaule et grimaça légèrement.

Le mouvement fut rapide.

Presque effacé.

Je le vis.

— Tu as mal ?

— Non.

Je la regardai.

— Un peu, corrigea-t-elle. Au mollet. Rien de grave.

Je hochai la tête, puis réalisai que je ressemblais probablement à son père.

Très mauvaise évolution.

— Tu mets de la glace ?

— Oui, monsieur le voisin responsable.

— Je posais une question.

— Tu avais le ton.

— Quel ton ?

— Le ton « ceci sera noté dans un dossier médical ».

Je fermai la bouche.

Elle sourit.

— Tu vois.

Une voix masculine se fit entendre derrière sa porte.

Son père.

Administratif même à travers le bois.

Liora tourna la tête.

— Je dois rentrer avant qu’il pense que je me suis évanouie dans les escaliers.

— Il a l’air capable de vérifier.

— Il est capable de faire un rapport.

Elle chercha ses clés dans son sac.

Une poche.
Puis l’autre.
Puis celle de son sweat.

Elle les sortit enfin avec un air victorieux disproportionné.

— Organisation parfaite.

— J’ai beaucoup de systèmes.

— Ils communiquent entre eux ?

— Rarement.

Elle mit la clé dans la serrure, puis s’arrêta.

Encore ce moment.

Celui où elle pouvait partir et choisissait d’ajouter quelque chose.

— Vendredi, dit-elle.

— Quoi vendredi ?

— Entraînement. Dix-huit heures. Stade municipal.

Je ne répondis pas.

Elle continua, probablement parce qu’elle avait prévu les instructions.

— Tram B, arrêt Delorme. Tu marches cinq minutes. Entrée côté arbres. Il y a des gradins un peu moches. Tu peux t’asseoir là. Personne ne te parlera si tu fais ton visage normal.

— Mon visage normal ?

Elle m’observa.

Trop attentivement.

— Le visage « je suis ici par erreur mais j’analyse la sortie de secours ».

Je ne répondis pas.

Parce que c’était inacceptable.

Et probablement exact.

— Tu n’es pas obligé de venir, ajouta-t-elle.

— Je n’ai pas dit que j’allais venir.

— Je sais. Je te donne une information.

— Une information datée, située, avec instructions d’accès.

— Le meilleur type d’information.

Derrière la porte :

— Liora ?

Elle leva les yeux au plafond.

— J’arrive !

Puis, plus bas :

— Il va croire que je recrute des inconnus dans le couloir.

— C’est faux ?

— Tu n’es pas un inconnu.

Je ne sus pas répondre assez vite.

Elle non plus ne sembla pas vouloir appuyer la phrase.

Liora disait parfois des choses avec un naturel qui laissait les autres gérer seuls les conséquences.

Moi, en l’occurrence.

— Je verrai.

— D’accord.

Elle tourna la clé.

Puis se retourna encore.

— Et Eugène n’est pas invité.

— Il sera dévasté.

— Dis-lui que c’est à cause de mon système respiratoire.

— Il respecte peu les systèmes.

— Comme moi.

— Tu respectes très bien les tiens.

La phrase sortit avant que je la vérifie.

Liora resta immobile une seconde.

Son sourire changea.

Plus calme.

— Pas toujours.

— Assez pour courir volontairement une arnaque en deux tours.

Elle rit doucement.

Son père l’appela de nouveau.

— Oui, oui.

Elle ouvrit.

La lumière de son appartement déborda sur le palier. Des chaussures approximativement alignées, un manteau sur une patère, un sac contre le mur.

Une vie dense.

Remplie.

— Vendredi, dix-huit heures, répéta-t-elle.

— J’ai entendu.

— Bien.

— Je n’ai pas dit oui.

— Tu as dit « je verrai ».

— Ce n’est pas un engagement.

— Pour toi, peut-être.

Elle sourit.

— À plus, Aurèl.

— À plus.

La porte se referma.

Doucement.

Je restai une seconde avec mes clés à la main.

Dans son appartement, j’entendis immédiatement la voix de son père. Trop étouffée pour comprendre les mots. Liora répondit plus bas que d’habitude.

Puis un bruit de sac posé au sol.

Une chaussure retirée.

Une vie qui continuait de l’autre côté sans avoir besoin que je la regarde.

Le couloir sembla immédiatement plus vide.

Je n’aimai pas cette phrase.

Je rentrai.

Eugène m’attendait au milieu du studio, queue autour des pattes, l’air d’un juge qui n’avait pas reçu toutes les pièces du dossier.

— J’ai rendu un élastique.

Il regarda la porte.

— Et on a parlé.

Aucune réaction.

Je posai mes clés dans la coupelle.

Elle contenait toujours la pièce de deux euros et le ticket froissé.

Plus l’élastique.

Ce détail me dérangea davantage que prévu.

Je traversai le studio.

Le dessin de la cuisine était toujours face visible. La guitare aussi.

Lapin poursuivait son projet alimentaire continu, qui échappait aux notions humaines de début et de fin.

Eugène monta sur le canapé et se coucha exactement à l’endroit où Liora s’était assise plus tôt.

Exactement.

Je le regardai.

— Tu fais exprès.

Il posa la tête sur ses pattes.

Aucun remords.

Peut-être que Demitrius s’habituait déjà à elle.

Peut-être qu’Eugène l’avait adoptée depuis la première réaction allergique.

Très mauvais signes.

Je retournai au bureau.

La cabane attendait toujours d’être plus intime et moins triste.

Vendredi.
Dix-huit heures.
Stade municipal.
Entrée côté arbres.
Gradins moches.

Je n’avais pas accepté.

J’avais seulement laissé une possibilité ouverte avec une fille qui connaissait mon lapin, mes dessins, ma guitare et pensait que mon visage normal pouvait servir de barrière sociale.

Ce n’était pas une acceptation.

C’était un incident de calendrier.

Je déverrouillai mon téléphone.

Vendredi était libre à dix-huit heures.

Évidemment.

Je créai un événement.

« Sortir »

Très vague.

Parfaitement défendable.

Je posai le téléphone face contre le bureau.

Puis je le retournai pour vérifier que l’événement existait bien.

Il existait.

« Sortir ».

Aucun lieu.
Aucun nom.
Aucun indice compromettant.

Parfaitement neutre pour une activité qui avait déjà déplacé la moitié de ma soirée.

Je verrouillai l’écran.

Cette fois, vraiment.

De l’autre côté du mur, aucun bruit.

Liora devait boire de l’eau, répondre à son père, mettre de la glace sur son mollet, vérifier son planning ou repartir vers une autre tâche à une vitesse indécente.

Elle avait une vie entière derrière le bruit.

Je le savais déjà.

En théorie.

Maintenant, j’en avais vu un peu.

Assez pour comprendre que son mouvement n’était pas seulement du désordre.

Assez pour que le bruit derrière le mur ressemble moins à une nuisance et plus à une phrase dont je commençais à reconnaître quelques mots.

Je repris le stylet.

La cabane avait toujours l’air triste.

J’ajoutai une petite lumière près de la porte.

Pas spectaculaire.

Juste assez pour donner l’impression que quelqu’un pouvait revenir.

Je sauvegardai.

Deux fois.

L’anxiété financière avait ses traditions.

Plus tard, je nourris Eugène, vérifiai l’eau de Lapin et repliai le plaid sur le canapé.

Je laissai le dessin de la cuisine visible.

Erreur ou décision, je n’en savais rien.

Avant d’éteindre la grande lampe, je regardai encore la porte.

Pas parce que j’attendais.

Simplement parce qu’elle faisait maintenant partie des endroits où quelque chose pouvait arriver.

Nuance importante.

Le studio était calme.

Pas comme avant.

Je commençais à comprendre que le calme n’avait pas disparu.

Il avait changé de contenu.

Il contenait toujours le frigo, les tuyaux, la ville, le souffle discret de Lapin, le poids d’Eugène sur le canapé.

Et maintenant, quelque part dedans, la possibilité que Liora revienne.

Ou que moi, pour une raison encore mal définie, je sorte vendredi à dix-huit heures.

Une partie de ma semaine venait d’être déplacée sans me demander mon avis.

Table des matières
  1. Prologue
  2. Chapitre 1 — Violation de territoire
  3. Chapitre 2 — Le père, le chat et moi
  4. Chapitre 3 — Allergie sélective
  5. Chapitre 4 — Récidive
  6. Chapitre 5 — Prétexte félin
  7. Chapitre 6 — Le lapin, et autres preuves
  8. Chapitre 7 — Ce qui reste après elle
  9. Chapitre 8 — Quatre cents mètres de trop
  10. Chapitre 9 — Les choses qu’on entend sans écouter
  11. Chapitre 10 — Le balcon ne compte pas comme une invitation
  12. Chapitre 11 — Questions de père
  13. Chapitre 12 — Ce qui reste dans les carnets
  14. Chapitre 13 — Deuxième tour
  15. Chapitre 14 — Presque
  16. Chapitre 15 — Une génération enfermée
  17. Chapitre 16 — Ce que tu appelles fuir
  18. Chapitre 17 — Retirer son nom
  19. Chapitre 18 — Eugène ne répond pas
  20. Chapitre 19 — Trop haut
  21. Chapitre 20 — Ne rien faire
  22. Chapitre 21 — Le lendemain existe quand même
  23. Chapitre 22 — Courir autrement
  24. Chapitre 23 — La bonne légende
  25. Chapitre 24 — Deux tours
  26. Fin
  27. Epilogue — Promener Eugène